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    L'Encyclopédie sur la mort



    Psychologie morale

     

    La psychologie morale empirique s’est donné pour mission d’étudier la genèse et le développement de la conduite morale (O. Flanagan, «Psychologie morale», dans M. Canto-Sperber (dir.), Dictionnaire d’éthique et de philosophie morale, p. 1220-1229). Elle se répartit en deux branches dont la première examine le raisonnement moral d’un individu en relation étroite avec son développement cognitif, tandis que la seconde observe la personnalité (caractère, tempérament, sensibilité) de l’individu en situation de prise de décision. Cette dernière avenue nous semble particulièrement utile dans l’examen des matériaux autobiographiques des suicidés (journal intime, lettres d’adieu*, correspondance). Elle peut nous révéler des indices concernant l’état émotionnel de l’individu (angoisse, sérénité, culpabilité, doute, honte, agressivité), sa capacité éthique ou son aptitude à penser (raisonnement, justification, signification), l’impact de son environnement familial et social sur sa décision suicidaire.

    L’aptitude à penser par soi-même. En éthique, on a tendance à surestimer le pouvoir des principes de la liberté et de l’autonomie* sur nos délibérations et nos actions. Assez naïvement nous attribuons nos bonnes actions à nos bonnes dispositions de courage ou d’altruisme*, alors qu’en réalité nous posons le bon geste, parce que nous arrivons au bon endroit au bon moment, un peu malgré nous. Heureusement, cela est vrai aussi pour nos actions dites «mauvaises». «L’occasion fait le larron», dit le proverbe. Ainsi à propos d’Adolf Eichmann, qui joua un rôle important dans la déportation et l’extermination des juifs, la philosophe d’origine juive Hannah Arendt estima que «dans certaines circonstances, la plus ordinaire des personnes honnêtes peut devenir criminelle». Arendt fut frappée par «l’inaptitude à penser» de cet homme, aussi bien durant la période nazie que lors de son procès à Jérusalem (Eichmann à Jérusalem, Paris, Gallimard, «Folio», 1963 et Considérations morales, Paris, Rivages, «Rivages poche/Petite Bibliothèque», 1996). Ceux qui décident de s’enlever la vie ont sans doute de bonnes raisons pour le faire. Cela ne veut pas dire pour autant que leur autonomie est souveraine et inconditionnelle. Leur liberté de choisir est conditionnée par des incidences extérieures. En revanche, l’écologie sociale ne ruine pas nécessairement leur aptitude à penser, mais elle exerce son influence sur leurs délibérations et choix. L’environnement physique et moral, dans lequel baigne la personne suicidaire, est une des composantes qui entrent en ligne de compte dans l’orientation de sa pensée.

    L’incidence de l’environnement physique sur la conduite suicidaire. Une dame de quatre-vingts ans a été logée dans une maison d’accueil, après une chute dans son appartement. Comble de malheur, sa fille unique vint à mourir. Elle s’ennuyait mortellement et confia son désir de mourir. D’un geste agressif, elle pointa son doigt vers la fenêtre. Un coup d’œil vers le dehors suffit pour constater qu’un mur de brique rouge, austère et hostile, obstruait toute vue à l’extérieur. Une emmurée vivante loin de son environnement habituel et loin des cris des enfants qui lui donnaient vie! Elle avait été arrachée à son milieu de vie naturel et transplantée dans un milieu, inhospitalier et mortifère. C’est du moins ainsi qu’elle le voyait subjectivement. Les lieux d’habitation façonnent notre être et affectent notre âme. On n’a pas assez mesuré l’influence de l’urbanisme sur la sensibilité des gens. Dans son effort de fonder une «psycho-géographie», Guy Debord* a essayé de montrer comment des constructions débilitantes génèrent des habitants tristes et que l’aménagement des villes se reflète sur les visages des citadins. L’écrivain et cinéaste français proposait de créer des «ambiances poétiques» offrant une écologie plus esthétique et favorisant un style de vie plus libre. Il rejoint ainsi la pensée de Kant selon laquelle la «beauté est le symbole de la moralité» (Critique de la faculté de juger, Paris, Vrin, 1968, p. 173). Et selon son disciple Friedrich Schiller, «c’est par la beauté que l’on s’achemine à la liberté» (Lettres sur l’éducation esthétique, Paris, Montaigne, 1943, p. 169). La laideur, sous toutes ses formes, nous indispose sans que nous ne nous en rendions compte et perturbe notre regard sur la vie.

    L’incidence de l’environnement moral sur la pensée suicidaire. Selon le sociologue français Maurice Halbwachs*, derrière le geste de l’individu se profile le milieu humain. La personne suicidaire respire l’air de son temps et subit l’emprise de la mentalité générale. Le suicide est un symptôme de la nature et de l’étendue de la perturbation sociale (Les causes du suicide, Paris, PUF, 1930, p. 488). Il y a des relations à établir entre la conduite suicidaire et les rapports que les sociétés entretiennent avec la mort. On pense évidemment, avec raison, aux attentats suicide du 11 septembre, à la guerre contre les réseaux terroristes, lancée par les Américains et appuyée par leurs alliés, à la résistance armée des Talibans et des islamistes extrêmes, mais aussi aux massacres, qui les ont précédés, près des Grands Lacs en Afrique ou dans l’ancienne Yougoslavie. Toutes ces situations de violence extrême, étroitement liées à des enjeux économiques et financiers (par exemple, l’industrie pétrolière) et dont les populations civiles paient un prix très élevé (mortalité, famine, déportation et dévastation), n’attestent-elles pas d’un mépris de la vie humaine? Et ce mépris de la vie n’est-il pas un signe éloquent d’une humanité suicidaire? La guerre, qui prend souvent l’allure de martyre* ou de sacrifice* pour la liberté, est d’ailleurs une forme de suicide collectif qui menace l’avenir de l’humanité entière.

    De ces formes de mépris de la vie, hautement médiatisées, les citoyens ordinaires et les jeunes retiennent avant tout le visage d’une mort qui s’incruste dans la vie quotidienne et se banalise. Il faudrait s’interroger aussi sur les rapports morbides que la culture contemporaine entretient avec le corps. Les conduites extrêmes, comme la vitesse au volant et les sports à haut risque*, sont des tentatives d’abolition de la limite fondatrice de la mort. Le sociologue français Patrick Baudry observe la «prégnance suicidaire» de la société. L’entraînement sportif est «organisé, géré et planifié dans la mort» et est décrit en termes sacrificiels. Des experts en sciences de l’activité physique ne sont pas tous d’accord avec ce verdict. Par contre, on ne peut plus nier l’existence, dans les sports, d’un climat d’autodestruction lié, entre autres, à la consommation de produits toxiques par les sportifs professionnels ou olympiques.

    Les gens, qui vivent une crise* existentielle, sont très vulnérables aux messages reçus de leur entourage. Au travail, à l’école, à la maison, ils regardent vivre les autres et essaient d’y déceler des signes d’espoir pour la poursuite de leur propre existence. Ils espèrent trouver, dans la pensée et la conduite des autres, des raisons de vivre. De la part d’un intervenant ou d’un proche d’une personne fatiguée de vivre, des questions opportunes se formuleraient ainsi: quelles sont les forces qui me font vivre? Quels intérêts me tiennent en vie? Quelle est la qualité de mon désir? Quelle est mon aptitude à penser? Ma vie, de la façon dont je la vis, vaut-elle vraiment la peine d’être vécue de sorte qu’elle constitue pour une personne, déçue ou épuisée, un appel à sortir de sa morosité et une interpellation à s’élever au-dessus de la médiocrité ambiante?

    © Éric Volant

    Tous droits réservés

    Date de création:-1-11-30 | Date de modification:2012-06-29
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