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    L'Encyclopédie sur la mort



    Mort sociale

    Définition ou description de la mort sociale

    La mort sociale fait partie d'un phénomène global, celui de la mort et de ses diverses manifestations liées à la perte et la rupture. Comme Louis-Vincent Thomas*, sociologue, membre fondateur de la société de thanatologie* (1922-1994) la décrit, la mort «touche tout ce qui s'inscrit dans le temps : les sociétés qui s'effritent, les systèmes culturels qui entrent en décadence, les objets qui s'usent pour se désagréger en résidus et ruines ...

    À côté de la mort physique par réduction à l'homogène et chute dans l'entropie, il y a la mort biologique qui s'exprime par le cadavre : mort systématique qui résulte de la complexité organisationnelle du vivant et singulièrement de la vie sexuée, mort génétique qui s'explique par une « déprogrammation programmée » fixant notre durée de vie, mort quantique due au hasard des mutations ou erreurs cumulées dans le programme des molécules maîtresses de notre cerveau (échanges d'information ADN-ARN). Mais on parle aussi de mort spirituelle : celle de l'âme en état de péché mortel, selon les thèmes chrétiens.

    Et il est une mort psychique, celle du « fou » muré dans son autisme. D'autre part, on pourrait longuement discourir sur les multiples visages de la mort sociale, qui se manifeste par l'incarcération, la psychiatrisation, la mise à la retraite, l'abandon à l'hospice ...

    Certains traits communs se retrouvent dans ces diverses figures de la mort et tout particulièrement la notion de coupure: les morts sont physiquement et socialement séparés des vivants; l'esprit est séparé du corps dans la mort spirituelle; l'aliéné est capturé symboliquement au niveau du langage (étiqueté « schizophrène» par exemple) et enfermé à l'hôpital psychiatrique; le sujet non productif est laissé pour compte; le criminel, le délinquant sont des «marginaux» qu'on s'efforce de neutraliser en les condamnant à l'emprisonnement ou à la peine capitale. Cette mise à distance suppose un agent exécuteur, volontaire ou non : le milieu naturel qui compromet les échanges vitaux, la maladie qui détruit l'équilibre organique, l'homme qui tue ou se tue, la société qui exclut. Et une victime : cadavre biologique qui pourrit au cimetière, âme damnée, cadavre social ... Ainsi la mort ne signifie rien. Il n'y a pas de mort; il y a seulement ce (ou ceux) qui tue(nt); et ceux qui sont tués. »

    On peut inclure à la nomenclature des morts sociales les chômeurs, les retraités, les grands vieillards, les détenus, les prisonniers, les malades mentaux, tous ceux qui ne sont plus reconnus ou ne se reconnaissent plus en tant que membres de la société à part entière, qui sont «coupés» ou exclus de la société, qui habitent «hors de» l'espace social. Cette mort sociale s'applique aussi à ceux qui ont quitté consciemment et volontairement leur milieu et entourage social. Ils disparaissent pour réapparaître ailleurs, ils meurent socialement pour renaître socialement ailleurs, ils échangent leur identité sociale pour en assumer une autre.

    Disparition et changement d'identité sociale

    Les disparitions de certaines personnes qui fuient tout d'un coup leur famille, leur carrière, leur travail, leur profession, leur bureau, leurs biens et recommencent leur vie ailleurs. Nous connaissons tous de ces récits incroyables comme celui d'un professeur d'université, d'un juge ou d'un homme d'affaires qui quitte un environnement bourgeois pour devenir plombier, agent d'immeuble ou gardien de nuit dans une autre région, ville ou pays sans jamais donner signe de vie à son ancien entourage familial ou social. Ce genre de disparition pose problème à leurs «survivants», non seulement en termes d'inquiétudes et d'angoisses, liées au deuil* - il faudrait plutôt dire «à la perte» - mais surtout à cause de l'absence de certificat ou de déclaration de la mort du disparu. Notons tous les problèmes administratifs liés à la pension, aux assurances, à la succession, à l'accès au coffre-fort de la banque, etc. La disparition en tant que forme de mort sociale, relativement rare, mais plus fréquente que l'on pense est parfois considérée et traitée comme un suicide, une tentative de suicide ou d'une idéation suicidaire, c'est-à-dire un changement radical d'identité, semblable à la mort d'une personne (sujet en fonction de son statut et de son rôle dans la société), à la mort d'un personnage qui abandonne son statut et son rôle pour en assumer un autre. Une métamorphose qui a des effets psychologiques et sociaux sur la personne elle-même et sur son entourage. L'identité personnelle et intime du disparu peut demeurer intacte ou presque, mais il y a une coupure radicale dans leurs habitudes de vie (habillement, habitation, alimentation, travail, loisirs, fréquentations, dépenses, etc.) Le phénomène de la disparition se rencontre généralement chez des hommes autour de la quarantaine ou de la cinquantaine, ce que l'on a appelé déjà leur «retour d'âge» ou la «andropause».

    Littérature

    La disparition comme mort sociale, avec toutes ses implications psychologiques et sociales, a été admirablement décrite par Georges Simenon dans La fuite de Monsieur Monde, Les Presses de la cité, 2000 (1944).

    «Du côté de la rue de Clichy, on devinait la vie qui coulait, et Norbert Monde, son front brûlant sur la vitre, avait senti un frémissement s'emparer de lui. Derrière lui régnait un calme si profond, si absolu, qu'il lui faisait peur. Cet hôtel familier, ces pièces qu'il connaissait si bien, ces objets qu'il avait toujours vus, il les sentait vivre d'une vie menaçante et terriblement immobile. L'air lui-même devenait vivant, devenait une menace.

    C'était un monde noir et fantomatique qui l'enserrait pour le retenir coûte que coûte, pour l'empêcher d'aller ailleurs, de connaître une autre vie.

    Alors une femme passa. Il ne voyait qu'une silhouette noire, un parapluie. Elle marchait vite, troussant sa robe d'une main, sur le trottoir lustré d'eau, elle allait tourner le coin de la rue, elle le tournait, et l'envie lui prenait de courir, de s'arracher à la maison; il lui semblait qu'il pouvait encore le faire, qu'un grand effort suffirait, qu'une fois dehors il serait sauvé.

    Il s'élancerait, se jetterait tête baissée dans ce fleuve de vie qui coulait partout autour de la maison* figée.

    Il tressaillit parce que, sans bruit, dans le noir, la porte s'ouvrait. Il eut peur, peur à crier. Il ouvrit la bouche, mais une voix douce prononça tout bas:

    - Tu dors ?

    Ce jour-là, il avait encore le choix. Il avait raté l'heure du choix.

    Et il la raterait une fois encore, plus tard, au temps de sa première femme.

    C'était étrangement voluptueux et effrayant tout ensemble d'y penser, maintenant qu'il venait enfin d'accomplir ce qui était décidé depuis toujours.

    Il avait trente-deux ans. Il était le même qu'à présent, aussi corpulent, peut-être davantage. Déjà, à l'école, des camarades l'appelaient Boule de Gomme! Et pourtant il n'était pas mou.

    C'était un dimanche. Une fois encore un dimanche d'hiver, mais, autant qu'il se souvenait, du début de l'hiver, quand l'hiver est plus noir de sentir encore l'automne plutôt que le printemps proche.

    Pourquoi, cette fois-là, la maison de la rue Ballu était-elle vide? Les domestiques étaient sortis. Parce que c'était dimanche, évidemment. Mais sa femme, Thérèse, qui avait l'air si fragile et si candide? Celle-là ... Enfin ...

    Les deux enfants étaient malades. Non. La fille seulement, qui avait alors cinq ans et qui avait la coqueluche. Quant à Alain, qui n'avait qu'un an, c'était l'époque où il vomissait tout ce qu'il buvait.

    Leur mère était sortie quand même. Peu importe ce qu'elle avait inventé. A cette époque-là, on lui aurait donné le bon Dieu sans confession, et personne ne se doutait que ...

    Bref, il était tout seul. Il ne faisait pas encore noir. Il gelait. Pas uniquement la maison, mais Paris entier semblait vide, avec, de loin en loin, un roulement de voiture sur les pavés. La petite toussait. Parfois il lui faisait prendre une cuiller d'un sirop dont la bouteille était posée sur la cheminée, il pourrait encore en marquer la place exacte.

    La veille, le matin même, une heure plus tôt, il adorait sa femme et ses enfants.

    [...]

    Soudain, en regardant l'homme au pardessus verdâtre qui, dans la rue, allumait l'unique bec de gaz se trouvant dans le champ de sa vue, il lui était venu un détachement de tout; sa fille avait toussé, et il ne s"était pas retourné, le bébé, dans son berceau, vomissait peut-être: il regardait la silhouette de l'homme qui s'en allait et il se sentait comme tiré en avant, il avait une irrésistible envie de s'en aller [...]

    D'aller quelque part!

    [...]

    Or, maintenant, il était dans la rue. il marchait. Il regardait avec presque de l'effroi les ombres qui le frôlaient et toutes ces rues obscures, bourrées de vie invisible, qui s'enchevêtraient à l'infini.

    Il mangea quelque part, du côté de la Bastille - il se souvint d'avoir traversé en biais la place des Vosges, - dans un petit restaurant où il y avait des nappes en papier sur le marbre des tables.

    - Demain!

    Puis il alla se promener le long de la Seine.

    En cela aussi il accomplissait involontairement un rite fixé depuis longtemps.

    Il avait encore des pudeurs, des maladresses. Il était vraiment trop neuf. Pour bien faire, pour aller jusqu'au bout, il aurait dû descendre un de ces escaliers de pierre conduisant tout près de l'eau. Chaque fois qu'il avait franchi la Seine le matin, il avait jeté un coup d'œil sous les ponts, et c'était encore pour retrouver un très vieux souvenir du temps où il allait à Stanislas et où il lui arrivait de faire la route à pied en flânant: sous le Pont-Neuf, il avait aperçu deux vieux, deux hommes sans âge, hirsutes et gris comme des statues abandonnées; [...]

    Il ne savait pas l'heure, Il ne s'en était pas inquiété une seule fois depuis qu'il avait quitté la banque. Les rues se vidaient. Les autobus devenaient plus rares.

    [...]

    Il oublia de boire son verre de café. Il avait conscience d'avoir l'air d'un coupable et il se retourna pour s'assurer que le marchand de vin ne le suivait pas des yeux.

    Il fallait entrer dans la maison étroite, à la façade peinte en bleu, avec de grosses lettres noires: Location et vente d'habits.» (op. cit., p. 36-42, extraits)

    Date de création:-1-11-30 | Date de modification:2012-04-12
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