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    L'Encyclopédie sur la mort



    Mort et funérailles de Vadinho

    Jorge Amado, Dona Flor et ses deux maris, roman. Traduit du brésilien par Georgette Tavares-Bastos, Paris, J'ai lu, 2012, 763 pages.

    Les extraits choisis concernent la mort de Vadinho, le premier mari de Dona Flor. Ils nous renseignent sur les rites, moeurs et coutumes funéraires des Brésiliens ainsi que sur leur conception de la mort et de la vie après la mort, sur leur attitude devant la mort et les morts. Jorge Amado réussit à rendre à tout le récit de la mort et des funérailles de Vadinho une couleur locale qui capte avec justesse l'âme métisse « réputée insaisissable » du Brésil.

    Mort de Vahindo

    [...] Questions et réponses se croisaient, tandis que le médecin posait l'oreille sur la poitrine de Vadinho pour une vérification finale et vaine.

    - Il dansait la samba avec une grande animation, et sans avertir personne il est tombé sur le côté, déjà envahi par la mort, expliqua un des quatre amis, guéri de la cachaça pour toujours, soudain sobre et ému, devenu maladroit dans ses vêtements féminins de Bahianaise, les joues rouges de carmin, les yeux soulignés de grands cernes noirs tracés au liège brûlé.

    [...]

    Dona Flore, précédée bien entendu par dona Norma qui donnait des ordres et ouvrait le chemin, arriva presque en même temps que la police. Quand elle apparut au coin de la place, soutenue par les bras solidaires des commères, tous devinèrent que c'était la veuve, car elle avançait en soupirant et gémissant, sans même essayer de contenir ses sanglots, plongée dans ses lamentations.

    [...]

    Mais, pleine d'anxiété devant la mort intempestive de Vadinho, dona Flor avançait étourdie, l'esprit vide, ne se souvenant de rien, pas même des moments de profonde tendresse, moins encore des jours cruels d'angoisse et de solitude, comme si, en expirant, son mari s'était dépouillé de tous ses défauts ou comme s'il ne les avait jamais eus durant « son bref passage dans cette vallée de larmes ».

    Bref fut son passage dans cette vallée de larmes, prononça le respectable professeur Epamonondas Souza Pinto, affecté et troublé, voulant saluer la veuve, lui présenter ses condoléances, avant même qu'elle n'arrivât près du corps de son mari. Dona Gisa, également professeur et jusqu'à un certain point également respectable, contint la hâte du collègue en même temps qu'elle contenait un rire. Si en vérité le passage de Vadinho dans la vie avait été bref - il venait d'avoir trente et un ans -, pour lui, dona Gisa le savait bien, le monde n'avait nullement été une vallée de larmes, mais bien une suite de farces, supercheries, mensonges et péchés.

    [...]

    Dona Flor traversa la foule sur les traces de dona Norma qui se frayait un chemin avec ses coudes et sa large popularité :

    - Allez, écartez-vous, laissez passer la malheureuse...

    Là était Vadinho sur le sol pavé, la bouche souriante, tout blanc et blond, plein de paix et d'innocence. Dona Flor demeura un instant immobile, le contemplant comme si elle tardait à reconnaître son mari ou, plus probablement, acceptant le fait maintenant indiscutable de sa mort. Mais ce ne fut qu'un instant. Avec un cri venu du fond des entrailles, elle se jeta sur Vadinho, se cramponna au corps inerte et embrassa les cheveux, le visage maquillé au carmin, les yeux ouverts, la moustache impertinente, les lèvres mortes, mortes à jamais.

    [...]

    Dona Flor, comme on le voit, n'avait pas encore eu le temps de réfléchir à son nouvel état et aux transformations de son existence. Ce fut seulement lorsqu'on ramena Vadinho de la morgue et qu'on le déposa nu sur le lit conjugal, où tant et tant de fois ils s'étaient aimés, alors, et alors seulement, elle se trouva seule devant la mort de son mari et se sentit veuve. Plus jamais il ne la renverserait sur le lit de fer, lui arracherait robe, combinaison et lingerie plus intime, les jetterait avec le drap de lit par dessus la coiffeuse, caresserait chaque détail de son corps, la ferait délirer.

    Ah! plus que jamais, pensa dona Flor, et elle sentit un noeud dans la gorge, un tremblement dans les jambes, comprenant que tout était fini. Elle resta là immobile, sans paroles et sans larmes, dépourvue de toute excitation, distante de toute la représentation qui entourait la mort. Rien qu'elle et le cadavre nu, elle et la définitive absence de Vadinho.

    o.c., p. 19 -30.

    L'enterrement de Vahindo

    Le lendemain, à dix heures du matin, l'enterrement s'ébranla suivi d'un long cortège. Il n'existait pas, en ce lundi de carnaval, de groupe que l'on pût comparer en importance et animation aux funérailles de Vahindo. Loin de là.

    - Regarde... au moins regarde par la fenêtre..., dit dona Norma à Zé Sampaio, renonçant à le traîner au cimetière. Regarde et vois ce qu'est l'enterrement d'un homme qui savait cultiver ses relations, qui n'était pas un sauvage comme toi...C'était un vaurien, un joueur, un corrompu, sans feu ni lieu, et pourtant, regarde... Tant de gens et tant de gens bien... Et cela un jour de carnaval... Toi, Sampaio, quand tu mourras il n'y aura personne pour tenir une poignée de ton cercueil...

    Zé Sampaio ne répondit pas et ne regarda pas par la fenêtre. Vêtu d'un vieux pyjama, déjà au lit avec les journaux de la veille, il poussa seulement un faible gémissement et se mit un doigt dans la bouche. C'était un malade imaginaire qui avait une peur panique de la mort, horreur des visites dans les hôpitaux, des veillées funèbres et des enterrements, et à ce moment-là il se trouvait au bord de l'infarctus. Depuis la veille, depuis que sa femme lui avait dit que le coeur de Vahindo avait lâché subitement. Il avait passé une nuit de chien à guetter l'éclatement de ses coronaires, se retournant dans son lit, avec des sueurs froides, la main comprimant son sein gauche.

    Dona Norma, recouvrant ses beaux cheveux châtains d'un châle noir approprié à la circonstance, compléta sans pitié :

    - Moi, s'il n'y a pas au moins cinq cents personnes à mon enterrement, je considère que j'aurai raté ma vie. Cinq cents ou davantage...

    Partant de ce principe, Vadinho devait se considérer pleinement victorieux et satisfait. Car la moitié de Bahia était venue à sa veillée funèbre et même le nègre Paranaguà Ventura avait abandonné sa sombre tanière et se trouvait là, son costume brillant comme du blanc de baleine, une cravate noire et un brassard noir sur la manche à tenir une poignée du cercueil et, en présentant ses condoléances à dona Flor, résuma la pensée de tous en la plus brève et la plus belle oraison funèbre de Vadinho:

    - C'était un type formidable!

    o.c., p. 45-46

     

     

     

     

     

     

    Date de création:2012-10-02 | Date de modification:2012-10-12
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