• Encyclopédies

      • Encyclopédie de l'Agora

        Notre devise: Vers le réel par le virtuel!


      • Encyclopédie sur la mort

        L’encyclopédie sur la mort veut s'intéresser à ce phénomène sous ses multiples aspects et ses diverses modalités.


      • Encyclopédie Homovivens

        Encyclopédie sur les transformations que l'homme opère en lui-même au fur et à mesure qu'il progresse dans la conviction que toute vie se réduit à la mécanique.


      • Encyclopédie sur l'inaptitude

        Tout le monde en conviendra : c'est au sort qu'elle réserve aux plus vulnérables de ses membres que l'on peut juger de la qualité d'une société. Aussi avons-nous voulu profiter ...


      • Encyclopédie sur la Francophonie

        L'Encyclopédie de la Francophonie est l'une des encyclopédies spécialisées qui se développent parallèlement à l'Encyclopédie de l'Agora.

  • Dictionnaires
  • Débats
      • Le Citoyen Québécois

         Après la Commission Gomery, la Commission Charbonneau! À quelles conditions pourrions-nous en sortir plus honnêtes… et plus prospères

      • L'hypothèse Dieu

         Un nouveau site consacré au dialogue entre croyants et non-croyants a été créé. Son titre « L’hypothèse Dieu » annonce-t-il un vira...

  • Sentiers
      • Les sentiers de l'appartenance

        L'appartenance c'est le lien vivant, la rencontre de deux Vies : la nôtre et celle de telle personne, tel  paysage...Quand la vie se retire, le sentiment d'appropriation se substitue au ...

      • Le sentier des fleurs sauvages

        Nous sommes des botanistes amateurs. Notre but est de partager un plaisir orienté vers une science complète où le regard du poète a sa place à côté de celui du botaniste, du généticien, du gastrono...

      • L’îlot Louis Valcke

        Sur les traces de Louis Valcke (1930-2012), professeur, philosophe, essayiste, cycliste, navigateur et pèlerin. Spécialiste mondial de l’œuvre de Pic de la Mirandole.

  • La lettre
    • Édition

    L'Encyclopédie sur la mort



    Martin du Gard Roger

    martin du gard rogerRoger Martin du Gard est un écrivain français né le 23 mars 1881 à Neuilly-sur-Seine, mort le 22 août 1958 à Sérigny, près de Bellême (Orne) et lauréat du prix Nobel de littérature de 1937. Ami d'André Gide et de Jacques Copeau, admirateur de de Montaigne*, Tolstoï*et Flaubert*. Après la Grande Guerre, il entreprit le cycle romanesque des Thibault (neuf volumes publiés de 1922 à 1940), chronique de deux familles bourgeoises entre 1904 et 1918 et grande fresque sociologique.

    Dans l’éloge, intitulé In mémoriam, de son confesseur, l’abbé Marcel Hébert, l'auteur décrit l'art du bien mourir, le désir d'une mort confiante et consciente:

    «Oui, me dit-il, avec une voix mate, j'espère bien mourir debout, c'est-à-dire en pleine lucidité. Mourir comme j'ai vécu, sans avoir peur des conséquences, sincère jusqu'au seuil de ... je ne sais pas quoi... de la vie éternelle, sans aucun doute. Car si je ne crois pas en Dieu personnel, je n'ai pas cessé de croire à l'immortalité* de ma pensée et de mon effort vers le Bien...Mourir! C'est le dernier acte qui me reste à accomplir maintenant, pour que ma mission soit toute remplie. [...] Il me reste encore à mourir, à mourir comme j'ai vécu, à montrer que je n'ai pas peur de la mort, que je la vois venir, que je l'accepte, que je meure en confiance, "in spe"... Une mort sereine consacre une vie, elle met au point une doctrine. Socrate* l'a bien compris... Je me souhaite une mort très consciente...» (R. Martin du Gard, Oeuvres complètes, Paris, Gallimard, «Bbibliothèque de la Pléiade», 1964, Tome I, p. 575).

    Toujours dans In memoriam, l'auteur fait intervenir le paradoxe de l'accueil impatient de la mort religieuse versus la belle mort laïque:

    «... elle accueillait la mort avec une sorte d'impatience, une joie surhumaine. Il y avait dans son regard toute la splendeur du Paradis des petits enfants...» Et il (l'abbé Marcel) ajouta aussitôt, mais avec une nuance d'indéfinissable tristesse: «Il y a aussi de belles morts laïques... Celle de Littré, celle de Carrière.. et bien d'autres...» (op. cit., p. 576)

    Dans La mort du père, la sécurité se convertit en vide de l'esprit, absence de la pensée et abolition du futur:

    «Un vide, tout à coup se creuse à la place où, quelques minutes plus tôt, régnait cette sécurité sans laquelle vivre devient impossible; et ce vide est si soudain que tout l'équilibre est rompu. La lucidité même lui échappe: il ne parvient plus à réfléchir. L'intelligence humaine est si essentiellement nourrie du futur que, à l'instant où toute possibilité d'avenir se trouve abolie, lorsque chaque élan de l'esprit vient indistinctement buter contre la mort, il n'y a plus de pensée possible.»

    Jacques, le «fils prodigue» revenu de la Suisse, accourut au chevet de son père mourant, qui semble reconnaître son fils et en éprouver une vive émotion. On assiste à la scène où les deux frères antagonistes , proches et lointains, Antoine et Jacques se retrouvent, chacun absorbé dans son monde et sa pensée, devant la mort du père:

    En haut, dans la chambre, Adrienne et la vieille religieuse, demeurées seules au chevet de M. Thibault, ne s'aperçurent pas qu'une crise se préparait. Quand l'essoufflement du malade attira leur attention, les poings déjà se crispaient, et la nuque, se raidissant, entraînait la tête en arrière.

    Adrienne bondit dans le couloir :
    - " Ma soeur ! "

    Personne. Elle courut jusqu'au vestibule :
    - " Soeur Céline ! M. Antoine ! Vite ! "

    Jacques, du bureau où il était resté avec M. Chasle, entendit et, sans réfléchir, partit en courant vers la chambre.
    La porte était ouverte. Il buta contre une chaise. Il ne voyait rien. Un groupe se mouvait devant la lumière. Enfin il distingua une masse échouée en travers du lit, des bras qui battaient l'air. Le malade avait glissé jusqu'au bord du matelas ; Adrienne et la garde cherchaient vainement à le relever. Jacques accourut, mit un genou sur les couvertures, et, saisissant son père à bras-le-corps, il parvint à soulever le buste, puis à le replacer sur les oreillers. Il sentait contre lui cette chair chaude, ce halètement ; il voyait, renversé sous lui, ce masque aux yeux blancs, sans prunelles, qu'il regardait de tout près, qu'il reconnaissait à peine ; et il restait là, penché, immobilisant entre ses bras ce corps secoué de convulsions.

    Déjà les mouvements nerveux s'atténuaient ; la circulation reprenait son cours. Les prunelles, flottant à la dérive, reparurent, se fixèrent ; et, peu à peu, le malade, de ses yeux redevenus vivants, sembla découvrir ce jeune visage incliné sur le sien. Reconnut-il le fils perdu ? Et s'il eut cet éclair de lucidité, pouvait-il encore faire la distinction entre le réel et ces incohérentes visions qui peuplaient son délire ? Ses lèvres remuèrent. Les pupilles s'agrandirent. Et, soudain, dans cet œil morne, Jacques retrouva un souvenir précis : autrefois, lorsque son père cherchait une date oubliée, un nom, le regard prenait cette expression attentive et vague, cette apparence décentrée.

    Jacques s'était redressé sur les poignets, et, la gorge serrée, il balbutiait machinalement :
    - " Alors, Père ?... Alors ?... Comment vas-tu, Père ? "

    Lentement, les paupières de M. Thibault s'abaissèrent. Un tremblement à peine perceptible agita la lèvre inférieure, la barbiche ; puis un branle de plus en plus accentué secoua le visage, les épaules, le buste : il sanglotait. De la bouche amollie s'échappait le bruit d'une fiole vide qu'on plonge dans l'eau : blou, blou, blou... La vieille religieuse avança la main pour essuyer le menton avec un peu d'ouate. Et Jacques, n'osant faire un mouvement, les yeux aveuglés de larmes, demeurait courbé sur cette houle, et répétait d'une voix stupide :
    - " Alors, Père... Comment ça va-t-il ?... Hein ?... Comment vas-tu, Père ?... "

    Antoine, qui entrait, suivi de sœur Céline, s'arrêta en apercevant son frère. Il ne comprit pas ce qui s'était passé. D'ailleurs, il ne chercha pas à comprendre. Il tenait à la main un verre gradué, à demi plein. La religieuse portait un récipient, des serviettes.

    Jacques se releva. On l'écartait. On s'emparait du malade, on soulevait les couvertures.

    Il recula jusqu'au fond de la chambre. Personne ne faisait attention à lui. Rester, regarder souffrir, entendre crier ? Non... Il gagna la porte ; et, dès qu'il en eut franchi le seuil, il se sentit délivré.

    (R. Martin du Gard, Les Thibault, livre V dans Oeuvres complètes, I, Paris, Gallimard, «Bibliothèque de la Pléiade», 1964)

    IMAGE

    babelio.com

    Date de création:-1-11-30 | Date de modification:2012-04-16
    Loading