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    L'Encyclopédie sur la mort



    La mort ? et après ?

    On pourrait penser que, si la mort fait l’histoire, ou même qu’elle l’est dans un certain sens, elle-même n’a pas d’histoire, et que l’on ne peut conséquemment rien en dire, un peu comme le prétendait Voltaire*, parlant de l’esprit et du corps (2). Je crois au contraire que la mort, vieille comme la vie, partage avec celle-ci une nature, des origines et une histoire aussi anciennes que méconnues, et que s’il est possible de décrire les multiples et merveilleuses manifestations de l’une dans la faune et la flore, il est certainement aussi possible de s’interroger sur les causes et les effets de l’autre.

    La mort ? et après ?

    Et toi, divine mort, où tout rentre et s’efface,
    Accueille tes enfants dans ton ciel étoilé ;
    Affranchis-nous du temps, du nombre et de l’espace,
    Et rends-nous le repos que la vie a troublé.

    Leconte de Lisle, Poèmes antiques (1)

    Vénérable Maître et vous tous, mes Frères, en vos grades et qualités, j’ai maintenant l’honneur de vous entretenir de ma conception de la mort. Ma Planche est divisée en trois parties.

    On pourrait penser que, si la mort fait l’histoire, ou même qu’elle l’est dans un certain sens, elle-même n’a pas d’histoire, et que l’on ne peut conséquemment rien en dire, un peu comme le prétendait Voltaire, parlant de l’esprit et du corps (2). Je crois au contraire que la mort, vieille comme la vie, partage avec celle-ci une nature, des origines et une histoire aussi anciennes que méconnues, et que s’il est possible de décrire les multiples et merveilleuses manifestations de l’une dans la faune et la flore, il est certainement aussi possible de s’interroger sur les causes et les effets de l’autre.

    Le terme « mort » ne figure dans aucun dictionnaire de la Franc-maçonnerie, que ce soit celui de Jean-André Faucher, celui de Daniel Ligou ou celui d’Alec Mellor. Par ailleurs, Jean Chevalier et Alain Gheerbrant lui consacrent trois pages de leur Dictionnaire des symboles, où ils passent en revue toutes les significations que les diverses civilisations lui ont données depuis les temps les plus anciens (3).

    Toutefois, je voudrais m’en tenir ici à deux conceptions bien connues de la mort, la conception biblique et la conception socratique, afin d’éclairer l’historicité et le sens de l’idée que les Maîtres Maçons se font de la mort, tant dans leur vie profane que dans leurs rituels (4).

    La mort est-elle un châtiment ?
    L’idée selon laquelle la mort elle-même serait un châtiment n’est pas biblique. Au milieu du jardin d’Éden, nous dit la Bible, Dieu avait planté deux arbres particuliers: l’arbre de la vie, mentionné en premier, et l’arbre de la connaissance du bien et du mal, mentionné en second (5). Il ordonna à Adam de ne pas manger les fruits de l’arbre de la connaissance du bien et du mal, sous peine de mort (6). On voit bien ici que l’interdiction concerne l’arbre de la connaissance du bien et du mal (et non l’arbre de la vie), et que Dieu a déjà inventé la mort, quoique rien ne soit encore mort au jardin d’Éden.

    Or, Adam, entraîné par Ève, désobéit et goûte aux fruits de l’arbre de la connaissance du bien et du mal, et non aux fruits de l’arbre de la vie (7); Adam et Ève ont ainsi connaissance qu’ils sont nus (8) et décident de se tresser des ceintures avec des feuilles de figuier. La nudité est bien celle de leurs parties génitales, mais la honte qu’ils éprouvent est consécutive (dans l’optique de la morale judéo-chrétienne) au fait d’avoir voulu faire la différence entre ce qui est bien, c’est-à-dire procréer, et ce qui est mal, c’est-à-dire éprouver un plaisir purement charnel. Procréer est en effet un bien, puisque Dieu lui-même l’ordonne en de multiples occasions et qu’il crée même à cet effet un arbre (l’arbre de la vie) dont les fruits sont eux-mêmes la vie; par contre, la recherche du plaisir charnel est ce qui mérite un châtiment divin, et l’on pourrait s’attendre alors à ce que ce châtiment fût celui dont Dieu avait menacé Adam: la mort.

    Mais, après la chute originelle, Adam n’est pas condamné à mort par Yahvé; il est au contraire condamné à vivre au prix de la sueur de son front (9); Ève, de son côté, n’est pas non plus condamnée à mourir, mais à vivre et même à survivre dans ses propres enfants, au prix toutefois des douleurs de l’enfantement (10). Ainsi, la punition consécutive au fait d’avoir mangé les fruits de l’arbre de la connaissance du bien et du mal n’est ni la mort ni l’interdiction de procréer, mais la souffrance dans la chair – c’est-à-dire le contraire du plaisir charnel. Si Dieu avait puni Adam et Ève en les faisant mourir ou en leur interdisant de procréer, ce châtiment n’aurait pu être que la conséquence d’avoir mangé les fruits de l’arbre de la vie – ce qui n’est pas le cas; on en conclut qu’Adam et Ève ont été justement châtiés non pour avoir procréé, mais pour avoir cru que le plaisir charnel pouvait être un bien.

    On comprend que l’arbre de la vie, s’il renferme la vie et en permet la propagation par le biais de la procréation, ne peut en même temps renfermer le bien et le mal, car la vie n’est jamais que bien et seulement bien, comme Dieu ne peut être que bon et seulement bonté, la nature divine excluant toute possibilité d’existence de son propre contraire (le mal) en elle-même, alors que l’arbre de la connaissance du bien et du mal, par sa désignation même, contient autant le bien que le mal. Si Adam avait plutôt goûté les fruits de l’arbre de la vie (autrement dit s’il avait procréé la vie au lieu de se servir de son corps pour explorer le plaisir sexuel), il n’aurait commis aucune faute, puisque, lui-même fait à l’image de Dieu, il n’aurait pu commettre que le bien. Il en résulte qu’Adam et Ève, malencontreusement conseillés par le Serpent, ne pouvaient se tromper d’arbre: c’est sciemment qu’ils ont mangé du fruit de l’arbre où se cachait le mal.

    Si la mort n’est pas, en fin de compte, le châtiment infligé par Dieu à Adam quoiqu’elle fût initialement l’objet d’une telle menace, quels sont alors son rôle et son statut dans le récit biblique ?

    La mort n’appartient qu’à Dieu
    La faute de nos lointains parents fut de vouloir distinguer aussi bien que Dieu entre le bien et le mal, et non de vouloir procréer, c’est-à-dire de manger de l’arbre de la vie. L’arbre de la vie, en effet, est planté à côté de l’arbre de la connaissance du bien et du mal, mais ses fruits ne permettent pas de distinguer le bien du mal, puisque la vie est toujours bien, en fait la vie est le bien par excellence, puisque c’est Dieu qui la crée, les humains ne faisant que procréer, c’est-à-dire, étymologiquement, créer pour Dieu ou rendre manifeste la création de Dieu. Adam et Ève ont cru que le plaisir charnel était le bien suprême qui, en leur permettant de procréer, les rendait semblables à Dieu; ils ont non seulement pris le plaisir charnel pour un plaisir divin, mais ils ont en plus confondu l’acte de création et celui de la procréation. Mais la vie est le bien de Dieu, et Dieu seul peut en user et en disposer: il est seul maître de la vie et de la mort. C’est pourquoi il est interdit aux hommes, dès les premiers chapitres de la Genèse, de prendre l’initiative de tuer leurs semblables:

    Si quelqu’un verse le sang de l’homme par l’homme, son sang sera versé; car Dieu a fait l’homme à son image (11).

    Après la chute adamique, Dieu craint que les humains, ayant déjà commis le mal une fois, le commettent à nouveau en d’autres circonstances. Afin de prévenir une telle situation, il leur ôte la possibilité de vivre éternellement – et il assigne alors une limite à leur vie: il limite la vie par la mort.

    Voici, l’homme est devenu comme l’un de nous, pour la connaissance du bien et du mal. Empêchons-le maintenant de prendre de l’arbre de vie, d’en manger et de vivre éternellement. Et l’Éternel Dieu le chassa du jardin d’Éden, pour qu’il cultivât la terre, d’où il avait été pris (12).

    On remarque que la punition s’accompagne d’un exil, mais que la mort met un terme à toutes les souffrances de l’homme. En aucun cas, la mort n’est vue comme un châtiment, mais plutôt comme le terme naturel de la vie. C’est d’ailleurs la définition qu’en donne tout bon dictionnaire.

    En fait, selon saint Thomas d’Aquin*, les qualités de Dieu sont l’unité, la vérité et la bonté. L’unité est symbolisée par l’arbre de la vie, qui n’a pas de contraire, n’est pas dualiste (ou imparfait) comme l’arbre de la connaissance du bien et du mal, l’homme après l’arrivée d’Ève, etc. Dans cette optique, la mort non seulement n’est pas une punition, mais une délivrance, car elle ôte à l’homme sa dualité corps/esprit et lui redonne sa nature divine d’esprit (13).

    Mais en disant que la mort n’est, dans la Bible, que le terme assigné par Dieu à la vie humaine, nous n’avons pas épuisé toute sa symbolique, et nous n’avons pas encore examiné sa signification maçonnique.

    La mort n’est qu’un voyage
    Comme une porte limite deux pièces d’un appartement lorsqu’elle est fermée tout en permettant l’accès de l’une à l’autre lorsqu’elle est ouverte, la mort peut être perçue comme un court voyage, un chemin que l’on parcourt très rapidement pour aller d’un lieu à l’autre. Le grand poète Gœthe*, qui était aussi Maçon, soutenait que

    «L’image touchante de la mort ne s’offre pas à l’homme sage comme un objet d’effroi, ni à l’homme pieux comme un dernier terme. Elle ramène le premier à l’étude de la vie, et lui apprend à en profiter; elle présente au second un avenir de bonheur, elle lui donne l’espérance au milieu de ses jours de tristesse. Pour l’un et pour l’autre, la mort devient la vie» (14).

    Cette citation en dit long sur la symbolique de la mort. Déjà dans le Phédon de Platon*, Socrate*décrit la mort comme un voyage de l’âme au pays de Hadès, c’est-à-dire au séjour des morts. Mais Socrate croit que l’âme humaine peut revivre et revenir habiter un lieu de délices qu’il nomme dans son Apologie les « Îles des Bienheureux. » Or, Socrate décrit le périple de l’âme dans le séjour des morts en donnant des détails qui rappellent fortement la description biblique du jardin d’Éden. Comparons brièvement ces deux passages de la Bible et du Phédon:

    «Puis L’Éternel Dieu planta un jardin en Éden, du côté de l’orient, et il y mit l’homme qu’il avait formé. L’Éternel Dieu fit pousser du sol des arbres de toutes espèces, agréables à voir et bons à manger, et l’arbre de la vie au milieu du jardin, et l’arbre de la connaissance du bien et du mal. Un fleuve sortait d’Éden pour arroser le jardin, et de là, il se divisait en quatre bras. Le nom du premier est Pischon; c’est celui qui entoure tout le pays de Havila, où se trouve l’or. L’or de ce pays est pur; on y trouve aussi le bdellium et la pierre d’onyx. Le nom du second fleuve est Guilhon; c’est celui qui entoure tout le pays de Cusch. Le nom du troisième est Hiddékel; c’est celui qui coule à l’orient de l’Assyrie. Le quatrième fleuve, c’est l’Euphrate» (15).

    Regardons maintenant la description de Socrate :

    «Sur la Terre de là-bas, colorée comme je l’ai dit, tout ce qui pousse croît en proportion: des arbres, des fleurs, des fruits aussi. De même pour les montagnes. Selon la même proportion, les roches y sont plus lisses, plus transparentes, et leurs couleurs, plus belles. C’est d’elles que proviennent les pierres que nous nommons précieuses et qui en sont de petits fragments: les sardoines, les jaspes, les émeraudes et toutes les autres de même nature. (...) La terre de là-bas est parée de toutes ces pierreries et, en plus, d’or, d’argent, et d’autres splendeurs du même genre. Tout cela se déploie au grand jour dans l’évidence de sa nature, avec luxuriance et magnificence partout. La regarder est un spectacle fait pour des bienheureux» (16).

    Mais pour accéder à ce jardin d’Éden, les bienheureux doivent d’abord traverser le royaume de Hadès, le séjour des morts, au prix d’un voyage parsemé d’embûches dans un pays traversé par des fleuves aux courants hostiles :

    «Bien sûr, il existe en fait une multitude de courants d’une longueur et d’une variété considérables. Mais, dans ce nombre, il s’en trouve quatre plus importants, dont le plus grand, celui qui coule en décrivant le cercle le plus extérieur, est celui qu’on nomme Océan. En face de lui, et coulant en sens inverse, l’Achéron. Il traverse des déserts et son cours souterrain le conduit en particulier au lac Achérousias. C’est là qu’arrivent les âmes de la plupart des morts, et elles y demeurent le temps que la destinée leur a assigné (...) pour être renvoyées vers de nouvelles naissances, sous la forme d’êtres vivants. Un troisième fleuve jaillit à mi-chemin entre les deux premiers, et, tout près de sa source, se jette dans un lieu très vaste brûlé d’un feu intense, en y produisant un lac plus grand que notre mer, tout bouillonnant d’eau et de boue. (...) C’est ce fleuve qu’on appelle Pyriphlégéthon. (...) Quant au quatrième fleuve, (le Cocyte,) il fait face au précédent. Il débouche d’abord dans une contrée d’une sauvagerie effroyable dont la couleur est partout sombre et bleuâtre ; c’est le lieu qu’on appelle Stygien, et, en y pénétrant, le fleuve forme un lac, le Styx (17).

    Vous avez évidemment remarqué les diverses similitudes des deux textes: l’allusion à un lieu de délices naturels – les arbres, les fruits, la contemplation des pierres et des métaux précieux, sans oublier le fait que, dans les deux cas, on mentionne quatre fleuves. Mais alors que la description biblique parle d’un jardin où l’homme résidait avant de commettre la faute, Socrate parle plutôt d’une terre qui accueille, telle une récompense, les âmes des morts qui ont antérieurement vécu une vie de bien. J’en conclus personnellement que la mort, inscrite par Dieu comme une limite à la vie, permet à l’humain de revenir au jardin d’Éden, d’où il avait été chassé. La mort est un court voyage vers un au-delà qui se présente comme un Paradis perdu, mais dans lequel l’homme juste et pieux garde l’espoir de vivre après la mort. Dans les deux récits, la mort n’est elle-même qu’un court voyage vers un autre lieu dont le caractère agréable dépend essentiellement du mérite de chacun. En ce sens, la mort n’est pas le contraire de la vie, mais plutôt, comme le dit Gœthe, elle «devient la vie». C’est peut-être aussi une interprétation similaire à la mienne qui permet à Gœthe d’écrire le dialogue suivant, dans son livret de Faust que Charles Gounod a rendu célèbre en le mettant en musique:

    Méphistophélès – Et pourtant la mort n’est jamais un hôte très bien venu.
    Faust – Ô, heureux celui à qui, dans l’éclat du triomphe, elle ceint les tempes d’un laurier sanglant, celui qu’après l’ivresse d’une danse ardente, elle vient surprendre dans les bras du sommeil ! (18)

    Le rituel d’Élévation au sublime degré de Maître Maçon permet aux Compagnons, candidats à ce grade maçonnique, de se mettre à la place de leur Maître légendaire, Hiram Abif. De prime abord, ce rituel a des aspects profanes: il est triste, sombre, mélancolique, voire mélodramatique, et l’on pourrait croire, comme le croiraient d’ailleurs la plupart des gens s’ils connaissaient la légende d’Hiram, que l’assassinat du Grand Maître était ce qui pouvait lui arriver de pire. Avec le poète Calavera, ils réciteraient alors en chœur cet extrait des Neiges d’antan :

    Les uns sont devenus un petit tas de cendres,
    Rien... des os où la chair a cessé de s’étendre
    Et qui dans les chemins ont été parsemés.
    Les autres ne sont plus que des troncs déformés,
    Que des têtes sans bras, sans mains, en pourriture.
    Les vers ont de ceux-ci déjà fait leur pâture
    Et ceux-là n’ont été que d’hier inhumés. (19)

    Triste conception de la mort ! C’est d’ailleurs aussi l’opinion que partagent les amis de Socrate, alors que celui-ci, condamné à la peine capitale, s’apprête à boire lui-même la potion de ciguë que lui tend son bourreau. Mais Socrate en profite alors pour dire à ses amis que la mort n’est pas une calamité pour lui; elle n’est qu’un court voyage vers un lieu de délices, car il a toujours mené une vie de bien. En réalité, le rituel maçonnique d’Élévation au troisième Degré a aussi ce sens, car la mort, pour le Maçon, n’est pas la fin de toute vie, mais à la fois la fin d’une vie antérieure et le début d’une autre vie. Ce point est très clair dans tous les ouvrages traitant de symbolique maçonnique, aussi bien le Dictionnaire des symboles de Jean Chevalier et Alain Gheerbrant que La Symbolique de la mort de Jacques Trescases (20). Mais ce que ne disent pas ces ouvrages, c’est que le rituel d’Élévation au troisième Degré n’est pas seulement un rituel funéraire: il comporte aussi et surtout un rituel de résurrection. Si l’on peut croire que, miséricordieux, l’Éternel Dieu assigne une limite temporelle aux souffrances humaines en mettant un terme à la vie d’Adam, il faut aussi croire qu’après l’expiation, Adam a droit au bonheur éternel. La mort n’est pas la fin de toute vie, elle n’est pas la contrepartie de l’arbre de la vie, car la vie est le bien, et il est bien que la vie existe s’il faut que le bien existe encore. En fait, la vie n’arrête jamais de vivre, seul le corps, qui porte la vie en lui, se détériore. Gustave Le Bon l’exprimait ainsi :

    «La mort n’est qu’un déplacement d’individualités. L’hérédité fait circuler les mêmes âmes à travers la suite des générations d’une même race» (21).

    En terminant cette Planche, Vénérable Maître, je voudrais vous dire que le rituel d’Élévation au Sublime Degré de Maître Maçon permet, contre toute attente de nature profane, de considérer la mort avec sérénité. Le poète Maynard avait écrit au-dessus de la porte de son cabinet cette pensée qui résume bien mon propos :

    Las d’espérer et de me plaindre
    Des Muses, des Grands et du Sort,
    C’est ici que j’attends la mort
    Sans la désirer ni la craindre (22).

    Après avoir vécu la mort et la résurrection du Grand Maître Hiram Abif, je ne peux, Vénérable Maître, que répéter les vers d’Alphonse de Lamartine en souhaitant que mes Frères les redisent après moi:

    Je te salue, ô Mort ! Libérateur céleste ;
    Tu ne m’apparais point sous cet aspect funeste
    Que t’a prêté longtemps l’épouvante ou l’erreur (23).

    J’ai dit, Vénérable Maître.

    Très Vénérable Frère Dr Jacques G. Ruelland,
    Passé Député du Grand Maître pour le District no 4 de Montréal,
    Passé Vénérable Maître de la Respectable Loge Jean T. Désaguliers no 138,
    Vénérable d’Honneur et Député de la Respectable Loge Condorcet sous dispense,
    Grande Loge du Québec, Maçons Anciens, Francs et Acceptés.
    Montréal, le 30 novembre 2008.

    Notes
    1. Cité dans Karl Petit. Dictionnaire des citations du monde entier. Verviers : Marabout, 1978, p. 273.
    2. « De même que nous ne savons pas ce que c’est qu’un esprit, nous ignorons ce que c’est qu’un corps.» Voltaire, «Corps» », Dictionnaire philosophique. Paris, Flammarion, 1964, p. 149. Voir aussi l’art. « Âme », op.cit., p. 26.
    3. Jean Chevalier et Alain Gheerbrant. Dictionnaire des symboles, Paris, Seghers, 1974, t. “H à PIE”, p. 241-244.
    4. Dans les loges de la maçonnerie symbolique (ou Loges dites « bleues »), le premier Degré est celui d’Apprenti ; le deuxième, celui de Compagnon, et le troisième et dernier, celui de Maître.
    5, Genèse, 2:9.
    6. Genèse, 2:17
    7. Genèse, 3:6.
    8. Genèse, 3:7.
    9. Genèse, 3:17-19.
    10. Genèse, 3:16
    11, Genèse, 9:6.
    12. Genèse, 3:22.
    13. On pourrait citer ici la Monadologie de Leibniz: «Il suit de la perfection suprême de Dieu qu’en produisant l’univers, il a choisi le meilleur plan possible où il y ait la plus grande variété avec le plus grand ordre; le terrain, le lieu, le temps, les mieux ménagés; le plus d’effet produit par les voies les plus simples; le plus de puissance, le plus de connaissance, le plus de bonheur et de bonté dans les créatures que l’univers en pouvait admettre.» G.W. Leibniz, «La monade», Gérard Raulet, dir., Aufklärung : les Lumières allemandes, Paris, Flammarion, 1995, p. 63. Dieu étant parfait, sa création l’est nécessairement aussi, et la mort ne peut être l’expression du mal; c’est par erreur que l’homme en comprend mal le sens.
    14. Cité dans Karl Petit, op. cit.
    15. Genèse, 2:8-14.
    16. Platon, Phédon. Laval, Beauchemin, 1995, p. 54. (§ LIX dans la traduction d’Émile Chambry. Platon. Apologie de Socrate. Criton. Phédon. Paris,Flammarion, 1965, p. 171-172.)
    17. Ibid., p. 55-56. (§ LXI dans la traduction d’Émile Chambry, op. cit., p. 174-175.)
    18. Cité dans Karl Petit, op. cit.
    19. Ibid., p. 274.
    20. Jacques Trescases, La Symbolique de la mort, Paris, Guy Trédaniel/Éditions de la Maisnie, 1983.
    21. Cité dans Karl Petit, op. cit., p. 273.
    22. Ibid., p. 272.
    23. Ibid.

    Notes sur l'auteur
    Né à Spa (Belgique) en 1948, Jacques G. Ruelland était imprimeur lorsqu’il immigra au Canada en 1969. Il détient maintenant un B.A. et une M.A. en philosophie (UQAM), une M.A. en histoire, une M.A. en muséologie et un Ph.D. en histoire (Université de Montréal). Il enseigne la philosophie depuis 1979 au Collège Édouard-Montpetit et, depuis 1988, l’histoire, la muséologie, l’histoire des sciences et l’histoire de la médecine au Département d’histoire de l’Université de Montréal, dont il est devenu professeur associé en 1999. Signataire d’une trentaine d’ouvrages publiés au Québec, aux États-Unis, en Europe et en Asie, il a gagné plusieurs prix d’excellence. En 1999, la Renaissance française lui attribuait la médaille d’or du Rayonnement culturel pour le caractère multidisciplinaire et multiculturel de ses travaux et, en 2003, il était reçu Chevalier dans l’Ordre des Palmes académiques. Principales œuvres : De l’épistémologie à la politique : la philosophie de l’histoire de Karl R. Popper, Paris, PUF, 1991; Histoire de la guerre sainte, Paris, PUF. «Que sais-je», 1993; Bioéthique et humanisme scientifique, Sherbrooke, GGC, 2001; L’Empire des gène: histoire de la sociobiologie. Lyon, Éd. de l’École normale supérieure, 2004 ; L’Oiseau et le Serpent (roman historique), Montréal, Humanitas, 2008.

    On trouvera dans l'Encyclopédie sur la mort quelques articles où l'auteur donne, du point de vue de la religion* et de l'éthique*, sa vision sur des phénomènes étroitement liés à la condition humaine:

    - La mort? et après?, dossier ci-dessous (catégorie Étude sur la mort. Philosophie), qui décrit la vision maçonnique sur la mort et l'au-delà:
    - «La souffrance humaine», document associé au dossier La proximité de la mort et la finitude de la vie
    - «Moutouffe», document associé au dossier Animaux
    -
    «Les mots qui font mal», document associé au dossier Intimidation
    - «Le bonheur humain», document associé au dossier La proximité de la mort et la finitude de la vie








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    Date de création:-1-11-30 | Date de modification:2012-04-10
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    Notes

    Nous reproduisons ce texte avec l'aimable autorisation de son auteur Dr Jacques G. Ruelland.