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    L'Encyclopédie sur la mort



    Kleist Heinrich von

     

    KleistFils d’officier, né à Francfort-sur-l’Oder, le 18 octobre 1777. À vingt-deux ans, il quitte l’armée et, accompagné de sa sœur Ulrike à laquelle il est fort attaché, il part pour Paris. Fasciné par la jeune république française, il est aussitôt déçu et se rend en Suisse où il tente de réaliser un rêve rousseauiste dans un projet agricole qui avorte. À Weimar, toujours accompagné d’Ulrike, il rencontre Goethe* qui, sans doute, reconnaît en lui la face négative de ses propres jeunes années en écrivant: «Quelque sincère que fût mon désir de m’intéresser à lui, il ne laissa pas de m’inspirer de l’effroi et de l’horreur, comme quelqu’un sur lequel la nature aurait eu de belles visées et qui serait la proie d’une maladie mortelle» (M. Alexandre, Romantiques allemands, t. i, Paris, Gallimard, «La Pléiade», 1963, p. 1099). À Dresde, il pénètre dans la zone occupée par l’armée napoléonienne. Soupçonné d’espionnage, il est arrêté et envoyé en France où il fait sept mois de prison. Le 21 novembre 1811, près de l’auberge Stimmung au bord du petit Wannsee, lac situé dans les environs de Berlin, le poète Kleist et Henriette, épouse de Louis Vogel, mettent à exécution un pacte de suicide*. Armé d’un pistolet, Kleist tue son amie avant de diriger l’arme contre lui.

    Des récits fantaisistes sur ce double suicide ont été colportés par les contemporains. Ainsi, on rapporte que Kleist et la jeune femme s’étaient enfermés dans leur chambre d’auberge pour y chanter les cantiques de la Sainte Cène. Ce détail, qui passe pour une manifestation de l’esprit romantique aux yeux des apologistes du suicide, fait que Madame de Staël* dénonce ce geste bizarre à cause des répercussions funestes que sa contagion peut exercer sur le public. Or, selon le compte rendu très fouillé qu’en fait Marcel Brion, les nombreuses rumeurs qui circulaient au sujet de ce drame sont de pures inventions. Henriette se savait atteinte d’une maladie incurable et Kleist voyait dans sa propre mort l’aboutissement parfait de sa vie et de son œuvre. Ainsi nous lisons dans L’Allemagne romantique de Brion: «La façon même dont elle [la mort volontaire] s’est accomplie porte la marque de son style d’écrivain et de son style d’homme, précis, épris de vérité et de pureté, ennemi de toute rhétorique et de toute emphase. On peut dire qu’elle a été composée et exécutée de la même manière que ses nouvelles, avec cette lucidité sans défaut, cette exactitude dans le détail, on pourrait presque dire: cette absence de romantisme, si l’on ne refusait de donner à ce mot la signification vulgaire qui déforme sa véritable nature» (tome i, Paris, Albin Michel, 1962, p. 13). Dans le rêve de Kleist, fidèle à l’idéal romantique, l’individu et la société sont destinés à vivre en harmonie. Ses œuvres, par contre, constituent une critique très négative de la société réelle dont les institutions sont extrêmement menaçantes pour les individus fragilisés. Ainsi, le personnage principal du conte Michael Koolhaas est un marchand honnête, mais qui se métamorphose en brigand incendiaire face à un système qui ne lui accorde aucune compensation pour les injustices subies. Il mourra sur l’échafaud, révolté. Dans L’enfant trouvé, le bon vieux chrétien Piachi est pendu, refusant volontairement toute absolution, après avoir écrasé son fils dont les projets sataniques avaient conduit à la mort d’Elvire, sa bien-aimée. Le matin même de son suicide, Kleist avoue non sans déception amère: vérité, c’est que rien ne pouvait me convenir dans ce monde.»

    Michel Tournier dans Le vol du vampire publie un dossier sur cette histoire extraordinaire qui fit scandale en Europe. Ce dossier contient, entre autres documents, des lettres de Kleist à sa sœur Ulrike, à sa cousine Marie et à son amie Sophie Müller, d’Henriette à son mari et à des amis ainsi que les procès-verbaux des dépositions de l’aubergiste, de sa femme et des domestiques, les rapports de l’autopsie (Paris, Mercure de France, 1981, p. 98-125). À sa cousine Marie von Kleist, Heinrich écrit: «Considère également que j’ai trouvé une amie dont l’âme plane dans les hauteurs comme un jeune aigle. Elle a bien compris que ma tristesse était un mal supérieur, profondément enraciné, incurable, et elle a décidé de mourir avec moi, bien qu’elle dispose des moyens de me rendre heureux ici-bas. Elle m’a donné la joie inouïe de s’offrir à moi avec la simplicité d’une violette qu’on cueille dans les herbes. Elle abandonne un père qui l’adore, un mari assez généreux pour accepter de s’effacer devant moi, et un enfant, une petite fille, belle comme le soleil du matin. Tu dois comprendre que ma seule joyeuse préoccupation n’est désormais que de trouver une tombe assez profonde pour m’y laisser glisser avec elle. Adieu pour la dernière fois!» (p. 101).

    Henriette Vogel À son mari, Henriette écrit: «Mon Louis bien-aimé! Je ne puis supporter plus longtemps de vivre. Une poigne de fer m’écrase le cœur. Appelle cela maladie, faiblesse, ou comme tu voudras, je ne saurais moi-même nommer mon mal. Tout ce que je puis dire, c’est que j’envisage ma mort comme le plus grand des bonheurs. […] Kleist qui veut bien être mon fidèle compagnon de route dans la mort, comme il le fut dans la vie, va se charger de mon trépas. Ensuite, il se tuera. Ne pleure pas, ne sois pas triste, mon excellent Vogel, car je vais mourir d’une mort dont bien peu d’humains eurent le privilège. Transportée par l’amour le plus profond, je vais échanger la félicité terrestre contre la félicité éternelle» (p. 103). À Madame Manitius, elle offre la garde de sa fille: «Il ne me reste plus beaucoup de temps à vivre, plus beaucoup de temps pour te supplier au nom de notre amitié de te charger de mon enfant, de mon unique enfant. Tu vas le prendre, n’est-ce pas? Tu vas être tout à fait sa maman? Comme je serai tranquille alors! Quand nous nous reverrons dans l’au-delà, je te donnerai davantage d’explications sur ma mort» (p. 104-105).

    «Dans l'oeuvre d'Heinrich von Kleist, où " baiser rime avec morsure" (Penthésiée v. 2635-37), l'érotisme n'est jamais très éloigné de l'échec* et de la mort, et les corps ne s'étreignent souvent que pour mieux se déchirer. La mort - ou "l'éternel refrain de la vie" (Lettre à Marie von Kleist, juin 1807). Et les amants funèbres de Wannsee de s'acheminer vers la mort au son d'une étrange mélopée nuptiale, incantation lancinante d'Eros et de Thanatos à la fois, conciliant dans ses rythmes l'exultation, l'érotisme et le deuil* «Ma chère Marie, si tu savais comme l'amour et la mort alternent pour couronner de fleurs terrestres et céleste, ces ultimes moments de ma vie [...] 12 novembre 1811 » ((Clot, Kleist épistolier, p. 370).

    Le facteur létal

    Dans son article « Le suicidé et son double: de l'écriture mélancolique » dans G. Morel, dir., Clinique du suicide, Toulouse, érès, 2010, (p. 82-111), Franz Kaltenbeck consacre quelques pages au suicide qui hante Kleist dès l'adolescence
    (« le mauvais miroir de Heinrich von Kleist », o.c., p. 89-98). Kleist commence tôt à vouloir mourir avec l'autre. « Il aurait conclu un pacte de suicide avec son cousin mélancolique Karl Ottto von Pannwitz, qui s'est réellement donné la mort, tout seul, en 1795 » (o. c., p. 89). Dans le même article, Kaltenbeck conclut en comparant Kleist avec Nerval* et Stifter* ainsi qu'avec le personnage de Georg dans Le verdict de Franz Kafka*:

    « L'écriture comme "sinthome" n'a donc pas protégé » Kleist, mélancolique*, « de [sa] pulsion de destruction, elle a plutôt accentué le facteur létal qui a contribué à [son] passage à l'acte. Nous avons reconnu ce facteur dans la figure du double, dans [ses] œuvres comme dans [sa] vie. Heinrich von Kleist joue déjà dans son adolescence avec l'idée de se tuer avec un autre. Cet autre se démultiplie dans l'épisode de son engagement militaire en France. Il a formulé sa crainte du double narcissique dans la parabole Sur le théâtre des marionnettes, opposant au miroir méchant de la conscience de soi le pantin aux membres morts. Par sa grâce, ce pantin mort s'élève à la hauteur de l'animal sauvage et du dieu à la conscience infinie. Le double chez Kleist est à la fois le pire ennemi et le guide qui révèlent au poète la supériorité de la matière inanimée (le pantin), de la nature (l'animal) et du transcendantal (le dieu). D'où le désir de mort que le poète a réalisé avec un double féminin, scellant par son acte la mise en suspens de la différence sexuelle dont il avait déjà témoigné pendant sa courte vie » (p. 110)


    Bibliographie
    Heinrich von Kleist, Correspondance complète 1793-1811, traduit de l'allemand par Jean-Claude Schneider, Paris, Gallimard, 1976.
    Kleist, Penthésilée, traduction de Julien Gracq, Paris, José Corti, 1954.
    Cécile-Eugénie Clot, Kleist épistolier, Le geste, l'objet, l'écriture, Bern, Peter Lang, 2008.

    Date de création:-1-11-30 | Date de modification:2012-04-11
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