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    L'Encyclopédie sur la mort



    Jeunes

    D’après David Le Breton, sociologue de l’université Marc-Bloch de Strasbourg, les jeunes ne possèdent pas de la mort une vision fatale et irréversible comme leurs aînés. La mort n’est pas perçue comme une destruction de soi et n’a pas le sens de la finitude de l’existence. Selon les propos recueillis chez les adolescents, elle est à l’image du sommeil dont on s’éveille un jour, un temps de suspension ou de purification, qui permet de se dépouiller des scories qui infectent l’existence. Objet de dénégation dans nos sociétés, la mort devient pour les jeunes une réserve de puissance. On joue sa vie pour lui inventer un sens avec tout le risque de la mort que ce jeu comporte. Xavier Pommereau, psychiatre du centre Abadie de Bordeaux, abonde dans le même sens. Loin d’avoir pour objectif la «néantisation de soi», les conduites suicidaires à l’adolescence constituent à la fois une tentative d’échapper à une souffrance identitaire intolérable et une tragique revendication existentielle qui paradoxalement vise à mourir pour vivre autrement. Pour sa part, Paul Grell, de l’université de Moncton, Nouveau-Brunswick, Canada, découvre la prévalence de types paradoxaux dans les tendance suicidaires des jeunes et les interprète à partir du type fataliste de suicide selon Durkheim*. Des actions de forte intensité, comme les conduites à risque*, les mises en scène extrêmes ou les défis mortifères, et des situations de faible intensité, comme l’insignifiance, l’ennui* ou le vide, coexistent paradoxalement en même temps dans la modernité, excessivement réglementée par le modèle de la performance excessive (P. Grell, «Les suicides des jeunes en situation précaire: un essai d’interprétation», Recherches sociologiques, vol. 35, no 1, p. 99-115; «Le “suicidaire” et la mort volontaire», colloque de l’Association canadienne-française pour l’avancement des sciences (ACFAS), Chicoutimi, 2005).

    On observe dans les taux de suicide à travers le monde une surmortalité des jeunes de 5 à 14 ans en Estonie* (3,0 sur 100 000), en Bosnie-Herzégovine* (2,6), au Kazakhstan* (3,1), à Sainte-Lucie* (3,2 dont 6,5 filles et aucun garçon) et au Suriname* (2,2 dont 4,5 filles et aucun garçon). Au Canada*, le taux de 5 à 14 ans est de 1,1 (1,4 pour les garçons et 0,9 pour les filles). Selon les statistiques, les jeunes de 15 à 24 ans sont davantage affectés par la crise suicidaire. Ainsi en Biélorussie* en 2002, on observe un taux de 22,2 (39,0 garçons et 4,7 filles), au Kazakhstan* un taux de 28,0 (43,9 garçons et 11,6 filles), en Lituanie* 33,1 (59,4 garçons et 5,9 filles), aux Seychelles* un taux de 26,3 (39, 0 garçons et 15,3 filles). En 2001, on enregistrait au Canada un taux beaucoup plus bas: 13 (20,2 garçons et 5,5 filles), tandis qu’au Québec* on comptait dans le groupe d’âge des 15 à 19 un taux de 16 (23,5 garçons et 8,5 pour les filles) et dans celui des 20 à 24 en 1996 un taux de 26,0 (44,7 garçons et 7,2 filles). En Alberta*, ce taux est de 14,9 pour les jeunes de 15 à 19 ans et pour ceux de 20 à 24 ans.

    Déjà en 1910, l’Association viennoise de psychanalyse organisa un symposium auquel participèrent Sigmund Freud*, Alfred Adler* et Wilhelm Stekel* sur le suicide et surtout le suicide des écoliers. L’occasion qui réunit ces savants était la croissance du taux de suicide et des tentatives de suicide chez les jeunes, notamment parmi les élèves des écoles secondaires en Autriche. Une des causes qui portent la jeunesse occidentale contemporaine à la pensée suicidaire ou au suicide est l’individualisme qui prend la forme du narcissisme. L’égocentrisme est propre à l’adolescence et fait partie du processus de la maturation où les jeunes apprennent à se connaître et à affirmer leur identité. L’orientation sexuelle, qui se dessine chez les jeunes homosexuels, les isole du milieu familial, scolaire et social. Le sentiment de culpabilité* et de rejet, qui en est la conséquence, peut entraîner une crise* suicidaire. En général, l’attention aux multiples manifestations de leur moi peut avoir comme conséquence une vulnérabilité excessive à tout ce qui touche leur personne. Leurs problèmes subjectifs, par exemple, leur sentiment d’abandon ou de rejet par les parents ou par les copains, la préoccupation de leur image et la recherche de la reconnaissance par leurs pairs, peuvent affecter leur intérêt pour des problèmes sociaux et politiques. Par contre, la mort soudaine d’un proche, d’un frère ou d’un ami auxquels ils s’identifient les ouvre à la valeur de la vie et à la solidarité humaine sous la forme de la convivialité.

    Ann, héroïne de My Tailor Is Rich, roman d’Ethel Gorham, se souvient de son temps de jeunesse avant la deuxième guerre mondiale: «Il y a des moments où seuls comptent votre amour, votre cœur brisé, votre petite existence à vous. La passion intime est terriblement puissante, elle écrase tout sur son passage. C’était très bien pour Humphrey Bogart d’expliquer à Ingrid Bergman que les petites vies ne pèsent rien à côté des choses vraiment importantes. Ça, c’était valable pour Casablanca, un bon dialogue de film. Mais, en l’occurrence, il s’agissait de nous. Et notre petite vie était tout ce que nous avions. Ce n’est que rétrospectivement, lorsqu’il était trop tard pour refaire le passé, que le cadre s’était enfin élargi. Du reste, le cadre large n’était pas forcément plus révélateur que le cadre étroit» (Arles, Actes Sud, 1999, p. 33).

    Leur développement cognitif et moral n’ayant pas encore atteint sa maturité, des jeunes ne connaissent pas la nature de leur malaise et se trompent sur l’origine ou les sources de leur désarroi. Ils évaluent mal le risque lié à une action qu’ils estiment inoffensive, mais qui, en réalité, peut avoir des conséquences graves. Ils n’ont pas encore acquis une perspective historique qui leur permet de relativiser certains échecs, amoureux par exemple, qu’ils croient durables et sans issue. Ce manque de justesse dans leur diagnostic et dans leur jugement se révèle également chez beaucoup d’adultes qui, eux aussi, n’ont pas pu développer assez leurs ressources cognitives.

    Le rapport intitulé Pour une stratégie de soutien du développement des enfants et des jeunes, préparé par le ministère de l’Éducation du Québec en 1998, note que près de 40% des jeunes de quinze à dix-neuf ans présentent un niveau élevé de détresse psychologique et que le suicide chez eux constitue la deuxième cause de mortalité. Une autre étude, présentée le 15 avril 1999, Le suicide chez les usagers des centres jeunesse: il est urgent d’agir!, a été préparée conjointement par l’Association des centres jeunesse, le Collège des médecins et le protecteur du citoyen. Elle comporte vingt-quatre recommandations, entre autres, que tous les intervenants des centres jeunesse soient formés au dépistage des jeunes présentant un risque suicidaire ou une psychopathologie ainsi qu’au processus d’intervention auprès de ces jeunes; que les organismes impliqués dans la formation des médecins offrent un volet sur les psychopathologies de l’adolescence, la problématique du suicide et les problèmes de santé mentale chez les jeunes et leur famille; que des normes en matière de dépistage et d’intervention soient élaborées par les centres jeunesse et le secteur médical; que le bureau du coroner procède à l’autopsie* psychologique de tous les suicides de jeunes. On annonce que bientôt un protocole commun d’évaluation du risque suicidaire sera mis au point. Selon Daniel Jacoby, protecteur du citoyen au Québec (1988-2000), les jeunes des centres jeunesse sont particulièrement vulnérables au suicide, parce qu’ils cumulent plusieurs facteurs de risques associés au suicide. D’après Pierre Lamarche, directeur général des centres jeunesse, «il y a des jeunes qui sont tellement désespérés, qu’à part les attacher, il n’y a pas grand-chose qu’on puisse faire pour les garder en vie». Cette dernière remarque soulève des questions fondamentales sur les sources de ce désespoir des jeunes dont la toxicomanie* et le suicide sont les symptômes les plus dramatiques. La plupart des jeunes toxicomanes cherchent l’oubli dans les drogues, parce qu’ils souffrent. La frustration les porte à la déviance qui s’exprime par la consommation de cannabis, d’hallucinogènes et de cocaïne et mène à la violence. C’est ce qui ressort d’une analyse de récits de vie de trente-huit jeunes, garçons et filles, provenant majoritairement des centres jeunesse, mais aussi de maisons de jeunes, effectuée par Natacha Brunelle, professeur à l’université du Québec à Trois-Rivières. D’où vient cette frustration et quelles causes expliquent cette souffrance qui mène à la toxicomanie* et à la violence? Leur soi-disant égocentrisme naturel et culturel n’explique pas tout. Il faudrait approfondir les causes dans une société où la course à la performance et à la compétition, la consommation excessive et la rareté des valeurs spirituelles, le manque d’emploi ou le sous-emploi des jeunes sont des caractéristiques diffuses. La prévention du suicide chez les jeunes consistera avant tout dans l’élaboration de projets où ils pourront développer leurs compétences scientifiques ou professionnelles, artistiques ou artisanales, ainsi que leur capacité de dévouement au service de causes à caractère social ou international.

    Francine Gratton (Les suicides d’être de jeunes Québécois) s’appuie sur cinq cas de suicide dont elle étudie le récit de vie, la correspondance, les témoignages de parents et d’amis. Elle démontre que les suicides des jeunes, dont l’augmentation dans les dernières décennies au Québec est spectaculaire, sont surtout des suicides d’«être» parce qu’ils révèlent que leurs auteurs n’ont pas réussi à choisir des valeurs ou, s’ils les ont choisies, n’ont pas pu les traduire en actes dans leur existence quotidienne. Elle oppose ces suicides d’«être» aux suicides d’«avoir», qui sont plus caractéristiques des adultes et qui résultent d’une perte ou d’une difficulté de s’approprier le passé. Les suicides d’«émotion» des adolescents sont davantage centrés sur le moment présent. Dans ce cas, l’adolescent suicidaire ne regarde pas son passé, ni n’évalue son futur, mais se concentre sur la tourmente de l’immédiat tragique.

    Dans Le grand blues, Alain Meunier et Gérard Tixier révèlent l’existence d’un «Mat Syndrome» (de l’arabe mata, «être mort»), sorte de trajectoire commune empruntée par les adolescents en marche vers la mort volontaire. Dans ce syndrome, ils distinguent cinq phases dont chacune renvoie à un moment critique du cheminement suicidaire et s’accompagne d’une nouvelle stratégie contre la souffrance. À l’origine, un accident initial se produit, une expérience intime et traumatique a lieu sous forme de vexation, rejet ou rupture. Afin de se protéger contre cette pénible réalité, l’adolescent se crée une bulle de rêve. C’est la phase de l’imaginaire-roi durant laquelle le jeune se réfugie dans un lieu fantasmé, d’où il peut communiquer avec les autres et avec lui-même et où il peut penser librement à la mort sur un mode magique. Le recours à la mort, comme visa pour le pays de la fin heureuse, est d’abord une stratégie en faveur de la vie. Puis vient un moment où le jeune s’aperçoit que la jolie mort se transforme en vraie mort. Perplexe et décontenancé, il entre dans la phase de lutte où, avec l’énergie du désespoir, il cherche à venir à bout de cette nécessité indésirable et à tuer la cause de ses tourments, à reconquérir la vie et à restaurer les moments heureux du passé. Cependant, sa mémoire est courte et le temps l’épuise. Alors, il se détourne de la réalité trop dure pour lui et il abandonne le combat. Il aborde la phase de renoncement où, avec tristesse et désarroi, il se soumet à son destin mortel. Il n’est pas encore prêt à se tuer, mais il désire mourir ou être tué, tuer l’autre en soi, disparaître ou se désintégrer. Il aspire à la mort comme à une sorte d’euthanasie qui le délivre d’une insupportable douleur. Puis approche l’heure où il décide de tuer le temps et de programmer sa fin. Il va préparer le scénario, repérer le lieu et choisir le moyen. Le passage à l’acte devient alors une simple formalité. Cet état correspond à la phase du ressentiment où la toute-puissance est à son apogée et où, convaincu de l’inutilité de l’existence, il croit pouvoir maîtriser la mort pour en faire une œuvre d’art ou même pour entraîner autrui à le suivre. Enfin, dans la phase de l’œil du cyclone, l’adolescent vit dans «un état de conscience altérée» ou de transe. Il se sent comme déjà mort et il dispose d’un temps indéterminé pour se tuer. C’est précisément cette indétermination qui peut constituer une porte de salut. La séquence des phases n’est donc pas irréversible. À chacune d’elles, l’adolescent peut recevoir de l’aide afin de puiser dans des ressources intérieures ou extérieures le rendant apte à briser le linéaire de la mort. Sur les adolescents suicidaires, voir H. Chabrol, Les comportements suicidaires de l’adolescent; H. Caglar (dir.), Adolescence et suicide, Paris, Éditions sociales françaises, 1989.

     

    Des formes de suicide indirect ou mi-intentionnel se décèlent chez les jeunes. Outre l’alcoolisme* ou la toxicomanie, des tendances suicidaires sont observées dans la conduite routière, les accidents ou les chutes graves et parfois mortels, etc. Dans son article «The Problem of Children Suicide», D. McGuire constate que les enfants semblent relever des moyens* à leur portée: être frappé par une voiture ou un train, sauter d’une fenêtre, prendre des pilules, utiliser un couteau, etc. (International Journal of Offender Therapy and Comparative Criminology, 1982, p. 10-17, cité dans J. Ratté et J. Bergeron, «Les “fous au volant” sont-ils des suicidaires?», Frontières, vol. 6, no 3, 1994, p. 40). Ainsi, selon K. S. Adam, chez les adolescents, «les tendances suicidaires franches sont souvent accompagnées de pulsions homicides, d’impulsivité, d’imprudences et d’accidents à répétition ainsi que de la participation à des sports à haut risque» («Childhood, Parental Loss, Suicide Ideation, and Suicidal Behavior», The Child in his Family, Toronto, Wiley, 1973, p. 275-297, cité dans J. Ratté et J. Bergeron, ibid., p. 40).

    «Comme chez les adultes, on note une forte révalence de troubles mentaux chez les enfants* et adolescents décédés par suicide. [...], notamment les troubles de l'humeur, ainsi que les troubles des conduites aec consommation excessive d'alcool* et de substances toxique. Les troubles mentaux comme facteur de risque du décès par suicide coexistent avec des biographies familiales* perturbées dès l'enfance (psychopathologie familiale, antécédents de violence et d'abus. Enfin, les [facteurs stressants] psychosociaux sont plus souvent rencontrés chez les jeunes [suicidants] dépendants de l'alcool que chez les déprimés. Des études menées chez des adolescents suicidés suggèrent un niveau d'intentions suicidaires plus élevé avec des choix de méthodes plus violentes et plus irréversibles. Le rôle des troubles de personnalité (histrionique, narcissique, borderline ou antisociale) mais également celui des troubles de personnalité du cluster C (personnalité évitante, passive/agressive, dépendante et compulsive) es également bien documenté.» (L. Yon H. Misson et F. Bellivier, «Que nous apprennent les études par autopsie psychologique?» dans P. Courtet, dir., Suicides et tentatives de suicide, Flammarion, 2010, p. 20)

    Notes bibliographiques

    N. Franc et D. Purper-Ouakil, «Particularités des enfants et adolescents» dans P. Courtet, dir., op. cit., 177-181

    Date de création:-1-11-30 | Date de modification:2012-04-10
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