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    L'Encyclopédie sur la mort



    Grève de la faim

    Abstention volontaire de toute alimentation, si nécessaire jusqu’à la mort, afin d’attirer l’attention du public ou des autorités compétentes, par manière de protestation contre des injustices sociales ou de revendication de droits lésés, la grève de la faim est une forme de chantage public par lequel un individu ou, plus généralement, un groupe de personnes visent l’obtention d’un bénéfice particulier pour eux-mêmes ou pour autrui. C’est une stratégie d’ordre politique ayant pour objectif d’éveiller des sensibilités endormies et de faire bouger les choses. Lorsqu’on a épuisé tous les autres moyens ou lorsque toutes les autres voies de négociation ont abouti à l’impasse, la grève de la faim constitue un recours ultime afin d’avoir gain de cause. Toute communication verbale étant devenue inopérante, on cherche à infléchir la situation par une conduite extrême* non violente à l’égard d’autrui, même si la stratégie de la grève de la faim est une forme de violence envers soi. Les grévistes exhibent leur corps vulnérable en symbole de leur situation d’impuissance. S’exposant en victimes, ils cherchent à alerter l’opinion publique et à provoquer une compassion* massive capable d’ébranler les autorités et de les contraindre à modifier leurs politiques. Cet appel spectaculaire à la conscience populaire n’est guère possible que dans les régimes politiques où l’opinion publique jouit d’un pouvoir réel et pèse sur les décisions des gouvernants. La pression exercée sur les autorités, par le biais de la compassion des concitoyens, ne peut être efficace que dans les sociétés où la vie des individus est valorisée et où toute atteinte à la vie humaine soulève l’indignation. Dans les régimes totalitaires et dans les pays pauvres, on fréquente la faim et on frôle la mort quotidiennement. Une grève de la faim y risquerait de passer inaperçue et ne réussirait pas à provoquer une mobilisation populaire capable de revendiquer des droits bafoués ou de créer des mutations sociales importantes. C’est l’opinion publique qui décide si la cause d’une grève de la faim est juste ou non. En effet, il ne suffit pas que la cause soit bonne, il faut aussi convaincre la population de l’urgence de la situation ainsi que de la crédibilité des grévistes. Ceux-ci doivent se montrer prêts à aller jusqu’au bout de leur démarche en ne reculant pas devant la mort. Par contre, leur cause, aussi légitime soit-elle, ne doit pas se présenter comme perdue d’avance, il faut de fortes chances qu’elle soit entendue. C’est pourquoi l’appui médiatique est indispensable pour émouvoir l’opinion publique qui, à son tour, exercera son pouvoir de persuasion sur les autorités, de sorte que celles-ci soient contraintes de céder.

    La grève de la faim est aussi une action d’ordre symbolique. Grâce à un rituel bien orchestré, elle exhibe la faim comme symbole pour frapper l’imaginaire collectif. Les visages émaciés des grévistes révèlent la nature d’une société régressive où les groupes dominants s’approprient le gros des avantages ne laissant que des miettes à ceux qui sont sans pouvoir. Ils semblent dire: ce n’est pas nous qui nous infligeons cette faim, c’est la société, c’est vous les nantis qui vous nourrissez à la table bien garnie du système; notre tombe, ce n’est pas nous qui la creusons, c’est la société. La grève de la faim est une transgression radicale d’un ordre social fondé sur les intérêts des plus forts. Dans un monde vorace où les mangeurs du peuple mangent l’immangeable, la grève de la faim suscite une inquiétude d’ordre éthique. Elle éveille la conscience collective et la porte à s’interroger sur les grandes politiques de l’État et sur les conditions de vie concrète des citoyens. La faim est une expérience radicale. D’une part, elle constitue un retour à cette sensation initiale que nous avons éprouvée à notre naissance et que notre mémoire refuse d’oublier. D’autre part, c’est une expérience étroitement associée à la mort. Les corps décharnés de ceux qui ont faim sont semblables à des cadavres. Le processus de mourir a commencé. Au-delà des revendications particulières, les grévistes symbolisent la faim dans le monde et la soif de justice. Ils expriment un manque à être, un manque à vivre, une déchirure, une plaie ouverte. «Avoir faim, c’est avoir conscience d’avoir faim, c’est être jeté dans le monde de la faim» (J.-P. Sartre).

    La grève de la faim remplit une fonction éthique, appelant le public à la compassion et les gouvernants à la conversion. Elle pointe du doigt les injustices du système et l’urgence de modifications structurelles. Dans le concert de l’opinion publique, il est impérieux que des voix se fassent entendre et servent de médiation entre les grévistes et le pouvoir en place. Ce rôle incombe, entre autres, aux Églises et aux groupements sociaux. L’impératif éthique des autorités concernées est, à court terme, un réexamen du dossier en cause et, au besoin, un transfert à des mains plus compétentes. Un regard neuf et plus neutre pourra parvenir à des solutions originales aux problèmes d’ordre administratif et juridique, politique et économique, apparemment sans issue. On pourra ainsi éviter des morts inutiles. À plus long terme, on envisagera une réforme des lois ou une plus juste interprétation et une application plus intelligente de celles-ci. Le virage le plus important que l’on est en droit d’attendre du gouvernement en cause est celui de l’instauration de politiques de proximité qui le rapprocheraient des besoins des communautés ou des groupes sociaux. Quant aux grévistes eux-mêmes, il importe d’observer et d’analyser rigoureusement la situation. En ce domaine de haut risque où l’on joue avec la vie, rien ne peut être laissé à l’improvisation. Il faut des raisons suffisantes de croire que l’opinion publique a des chances d’estimer leur cause comme juste et d’être touchée par la compassion et que les autorités peuvent réviser leurs positions. Si l’efficacité de la grève de la faim dépend de sa rationalité et de sa puissance symbolique, il faut une conjoncture sociale susceptible de revirements, un lieu stratégique et un rituel capables d’émouvoir la conscience collective. Il faut apprécier correctement les dommages temporaires ou durables pour la santé physique et mentale d’une grève de la faim, surtout si elle risque de se prolonger. Par ailleurs, on ne peut exclure de cette stratégie hautement politique et symbolique tout élément de risque grave, sinon elle sera vouée à l’échec. Si, effectivement, elle conduit à la mort volontaire, elle reste, comme tant d’autres gestes ambigus de l’existence humaine, une action où le bon et le mauvais, le pour et le contre, la noblesse des sentiments et les intérêts particuliers se mêlent inéluctablement. «Si on permet à une nation qui s’estime injustement traitée de déclarer la guerre à ses oppresseurs, et donc de se rendre cause d’un grand nombre d’homicides, comment peut-on interdire à des humains poursuivant un même but, qui est le rétablissement de la justice, de sacrifier à cette fin leur vie plutôt que celle des autres? Qu’est-ce qui rapproche le plus de la morale évangélique: tuer pour obtenir justice, ou se livrer à la mort, pour que la justice soit accordée à d’autres?» (E. Robillard, Québec Blues. Réflexions chrétiennes sur le suicide, Montréal, Paulines, 1983, p. 163).

     

    Derrière la mort volontaire ou la menace de mourir, se profilent souvent des responsabilités inavouées d’individus ou de groupes, de structures ou de rapports sociaux. Sans vouloir faire de la grève de la faim un assassinat déguisé, on peut la considérer, selon la définition de Durkheim*, comme un suicide altruiste ou un sacrifice*. Elle est un cri ultime qui, par la violence avec laquelle elle s’adresse à l’humanité, veut dénoncer des situations intolérables. Cette voix prophétique qui crie dans le désert de ce monde nous invite à une conversion des mentalités et des institutions.

     

    Date de création:-1-11-30 | Date de modification:2012-04-16
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