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    Béguines

    Dans un reportage sur Bruges (Belgique), la journaliste Marie Riopel écrit: «l'amateur d'histoire et de spiritualité doit savolr que la petite Venise du Nord, tel un magnifique écrin, cache un bijou de calme et de paix: le béguinage princier de Wijngaard». Le béguinage est le nom que l'on donne à la demeure des béguines, Wijngaard signifie «vignoble», le mot princier indique que ce vignoble est sous la tutelle d'un prince, en l'occurrence Philippe le Bel. Soit dit en passant, depuis 1927, ce béguinage est situé au coeur de Bruges et est présentement habité par l'ordre des bénédictines. Que ce soit à Anvers, Gand, Louvain, Malines, Courtrai, Hoogstraten, Herentals ou Lierre, le visiteur le moindrement attentif est frappé par le contraste radical entre l'agitation urbaine et la solitude de ces enclos mystérieux où le temps semble s'arrêter. Il ne peut s'empêcher de pénétrer, discrètement, dans un de ces lieux et d'éprouver la force de leur silence. Fuyant pour un instant les flots bruyants des cohortes des touristes qui envahissent la rue piétonne la plus animée et l'artère la plus commerciale d'Amsterdam, il pourra se recueillir dans l'îlot de tranquillité ineffable d'un béguinage tout proche.

    Insolite, l'histoire des béguines, leur origine nébuleuse, leur expansion rapide et leur triste déclin. L'étymologie de beghina est incertaine. Le mot serait déduit du vieux flamand beghen, qui signifie «prier» ou «mendier» et serait un sobriquet pour tourner en dérision la spiritualité de ces femmes qui s'opposaient d'ailleurs à la mendicité. Selon une autre tradition, les béguines devraient leur nom à sainte Begge, qui érigea un monastère de femmes à Andenne en 692 et qui serait la sœur de sainte Gertrude de Nivelles, où le tout premier béguinage aurait été fondé. Pour d'autres encore, le nom serait associé à Lambert le Bègue, un prêtre de Liège, qui mourut en 1180 et qui aurait dépensé sa fortune dans la fondation d'une église avec couvent destiné aux veuves et aux orphelins des croisés. Certains pensent que le mot dérive de Albigenses, ou Albigeois en français, et remonte à la tradition des Cathares* avec laquelle le style de vie des béguines manifesterait quelques affinités spirituelles. Mais peu importe l'origine du mot, le contexte social qui a fait naître le mouvement des béguines est lié au renouveau économique, culturel et religieux de l'Europe du douzième siècle. La société évolue d'un modèle rural à un modèle urbain. C'est l'émancipation des villes et des corporations de métiers. Les croisades ont ouvert les peuples de l'Europe à la science et à la culture des pays arabes. Des femmes y ont participé et ont pu prendre contact avec les cultures du Proche et du Moyen-Orient. Sous l'influence gréco-byzantine, l'idéal de la vita apostolica ou de la vie apostolique envahit le monde de la chrétienté et propose une vie à l'instar de celle de la première communauté chrétienne de Jérusalem. Celle-ci, décrite dans les Actes des Apôtres, consiste dans la communion fraternelle, le partage des biens et la fraction du pain dans l'allégresse et la simplicité du cœur.

    Les femmes, célibataires ou veuves, furent particulièrement attirées par ce retour à la vie de la communauté primitive. Au début, elles se retirèrent du monde pour prier et servir les pauvres, mais elles demeurèrent dans leurs propres maisons en solitaires. On osait les appeler des béguines dites «indisciplinées» sans règles communes. Puis, elles se regroupèrent aux abords des villes dans des petits ermitages près d'une rivière, et à proximité d'une chapelle, d'une église ou d'un monastère. Ce sont les béguines dites «disciplinées» ayant une règle commune. Plus tard, après la persécution des béguines au quatorzième siècle, le mouvement a pu survivre dans les Flandres grâce à la formation de couvents constitués d'un nombre imposant de béguines qui vivaient pour ainsi dire comme dans un cloître. Ce sont les béguines dites «cloîtrées». Cependant, le contrôle du clergé devenait de plus en plus fort sur l'organisation de la vie des béguines qui tout en y gagnant soi-disant en respectabilité auprès de la population, y perdaient beaucoup de leur autonomie* et de leur originalité. Les iconoclastes au temps de la Réforme, la révolution française et le libéralisme sectaire en Belgique au début du vingtième siècle ont eu définitivement raison du mouvement des béguines. Aujourd'hui, hélas, il n'y a plus de béguines dans les béguinages, dont pourtant plusieurs ont été restaurés et servent de résidences, notamment à Anvers aux vieux prêtres, à Louvain et à Gand aux étudiants, ailleurs aux personnes âgées. Plusieurs béguinages abritent des ateliers de peinture, de sculpture et de théâtre ou encore des bureaux de tourisme. Ils se prêtent aussi à des expositions, à des conférences et à toutes sortes d'activités culturelles. Ainsi, par exemple, à Hasselt, capitale du Limbourg belge, l'église de son béguinage, détruite par les bombes durant la seconde guette mondiale, n'a malheureusement pas été reconstruite, mais les maisons des béguines ont été restaurées.

    Un vent de liberté* souffle sur le mouvement des béguines qui se distinguent des moines, des nonnes et des laïcs par leur esprit d'indépendance. Les théologiennes féministes américaines d'aujourd'hui s'en inspirent et les appellent sisters between. Ni religieuses ni femmes du monde, généralement instruites et cultivées, les béguines viennent de la noblesse, de la bourgeoisie et du monde des artisans. Affranchies de l'autorité parentale, maritale et cléricale, elles sont aussi très libres par rapport à leur compagne. Chacune vit dans sa propre maison et organise son quotidien, composé de prières, de lectures, de travail manuel et de visites aux pauvres ou aux malades, comme elle l'entend. Elles se rassemblent dans l'église qui se trouve au coeur du béguinage pour l'Eucharistie et le chant des psaumes. Elles ne sont pas liées par des voeux, même si elles observent le célibat, vivent modestement et sont guidées par une Magistra, ou dame maîtresse, qu'elles choisissent démocratiquement et qui anime la vie spirituelle de la communauté par des entretiens ou des lettres.

    Dans un monde où la rudesse des moeurs se reflétait jusque dans les rapports, que les hommes, clercs ou laïcs, entretiennent avec Dieu et avec les femmes, la spiritualité des béguines est centrée sur l'humanité de l'homme-Dieu et donne à l'expérience mystique de Dieu une empreinte amoureuse. L'union de la béguine au Christ est décrite par Hadewijch* dans la Vision XII, 112-131: «Avec Lui elle fut annoncée et enfantée; dissociée à la naissance, elle grandit avec Lui: elle vécut avec Lui la vie humaine dans toute sa pesanteur de pauvreté; de mépris et de miséricorde [...]. Elle mourut avec Lui, et avec Lui elle libéra tous les prisonniers, elle lia ce qu'il liait. Avec Lui elle ressuscita [...]» (cité par Paul Mommaers (1994, p. 124-125, note 31). Dans le moment mystique, une passion violente peut s'emparer de l'âme. Cette passion est nommée en moyen néerlandais orewoet (aestus amoris, la fureur de l'amour). «La passion mène l'homme à une telle folie furieuse qu'il peut en mourir d'impétuosité (al woendende, furibond»(Hadewijch, Vision VII). «De là un épuisement physique peut se révéler fatal: "Depuis mes dix ans jai été à ce point assujettie par l'amour, du coeur, que les deux premières années durant lesquelles j'y consentis immanquablement je serais morte [...], si Dieu ne m'avait accordé une force exceptionnelle et n'avait rétabli ma nature [santé] au contact de son Essence...» (P. Mommaers, 1994, p. 101).

    «Hadewijch n'est pas la seule à mentionner de telles fureurs. Richard de Saint-Victor en fait état. La contemporaine de Hadewijch, Béatrice de Nazareth, donne dans Van seven manieren van heiliger minnen (De sept manières d'aimer plus saintement) une description de la «furie de la minne» (des orewoeds van minnen). Même Ruusbroec, si maîtrisé, consacre beaucoup d'attention à cette orewoet et il relève les symptômes de cette impétuosité intérieure (indwindlich ongheduer) qui se manifestent physiquement: "L'ardeur de l'orewoet dévore le coeur de l'homme et boit son sang [...], la nature corporelle humaine est blessée et consumée d'une étrange façon" ( Opera omnia, t. III, v. 523-526). Une vision plus moderne et plus critique concernant cette vierighe drift (pulsion brûlante) se rencontre chez Claesine van Nieuwlant (+ 1611.)» (P. Mommaers., p. 101)

    Cette fureur de l'amour transposée dans l'union mystique avec Dieu, devenue homme, a été interprétée négativement par le clergé de ce temps et a été un des malentendus qui sont à l'origine des mesures sévères de la part des autorités ecclésiastiques. Mais c'est pourtant leur autonomie multiforme, tout en étant leur force, qui a constitué en même temps leur faiblesse. Le mouvement des béguines a su rassembler ou former des femmes qui, par leur érudition et leur personnalité, ont exercé une influence marquée sur la culture de leur temps. Très intégrée dans le tissu de sa ville, chaque communauté a su cultiver un esprit accordé à la mentalité et aux besoins de la population locale. En revanche, à cause de leur autonomie, le manque de cohésion entre les divers béguinages les a exposés à des accusations calomnieuses de légèreté de moeurs, de vagabondage et d'hérésie. N'ayant pas prise sur ces femmes, la hiérarchie catholique a vu d'un mauvais oeil le pouvoir subversif de cette foi vécue dans la liberté de l'esprit.

    Déjà en 1216, Jacques de Vitry, dominicain et confesseur de Marie Oignies, se plaint du mauvais traitement que l'Église leur inflige. Il parvient à convaincre le pape Honorius III de donner l'autorisation aux communautés de femmes de poursuivre leur projet. En 1235, cependant, le pape Grégoire X demande aux prélats du Nord de l'Europe de protéger ces femmes «contre la tentation de les persécuter qu'on trouve chez certains clercs moines et laïcs ainsi que de punir ces malfaiteurs.» En 1245, un acte, édicté oar Marguerite, comtesse de Flandre, confirme que de jeunes femmes qui se convertissent au Seigneur «ont parfois à supporter de lourdes pressions lorsqu'elles désirent séjourner dans les habitations de ces dernières» (cité par P.Mommaers, p. 44).

    En 1311-1312, le concile de Vienne condamne les béguines en les accusant de panthéisme et de quiétisme. En 1318, l'évêque de Cologne dissout toutes les communautés de béguines sur son territoire.

    Bibliographie

    Fr. J-B. P., «Introduction» de Hadewijch d'Anvers, Écrits mystiques des Béguines, Paris, Seuil «Points-Sagesses», 1994, p.9-76.
    P. Mommaers, «Le mouvement des béguines» et «Les béguines en conflit avec l'autorité religieuse» dans Hadewijch d'Anvers, adapté du néerlandais par Camille Jordens, Paris, Cerf, 1994.
    Serge Lafitte, «Les béguines. Insoumises de l’amour divin» dans Le monde des religions, mai –juin, 2007.
    Luisa Muraro, Le Dieu des femmes, Bruxelles, Lessius, 2006.
    Régine Pernoud, La femme au temps des cathédrales, Paris, Stock, 1980.
    Silvana Panciera, Les béguines, Namur, éd. Blondeau, «Que penser de... ? »- n° 75, 2009.
    Hildegarde de Bingen, Les causes et les remèdes, éd. Jérôme Millon, 2001
    Hildegarde de Bingen, Le livre des subtilités des créatures divines, éd. J. Millon, 2001.
    Journé Nicolas, Prier avec sainte Gertrude de Hefta, éd. Saint-Paul, 2002.
    Mechthild de Magdebourg, La lumière fluente de la divinité, éd. Jérôme Millon, 2001.
    Pernoud Régine, Hildegarde de Bingen, éd. Du Rocher, 1994.
    Porète Marguerite, Le miroir des âmes simples et anéanties, Albin Michel, 1997.

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    Béguinage de Lier (Anvers, Belgique)
    Annuaire de la mairie

    Date de création:-1-11-30 | Date de modification:2012-04-12
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    Notes

    Source: «Le rempart des béguines» dans É. Volant, La maison de l'éthique, Montréal, Liber, 2003, p.123-127.

    Texte modifié le 17 novembre 2009.