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    L'Encyclopédie sur la mort



    Améry Jean

    AméryDe son vrai nom Hans Mayer, né à Vienne le 31 octobre 1912 et mort à Salzbourg le 17 octobre 1978. Réfugié en Belgique en 1938. Arrêté et déporté par les Allemands en 1940, il s’échappe du camp de Gurs et, retourné en son pays d’adoption, il entre dans la résistance. En 1943, il est déporté à Auschwitz et connaît les affres de la mort. Après la guerre, il se consacre à une œuvre critique et littéraire considérable. Ce survivant de la Shoah* se donne la mort en 1978 à Salzbourg. Il écrit , Charles Bovary, médecin de campagne (Arles, Actes Sud, 1991), Par-delà le crime et le châtiment (Arles, Actes Sud, 1995), Le feu ou la démolition (Arles, Actes Sud, 1996), Les naufragés (Actes Sud, 2010).

    Vieillissement

    Dans son avant-propos à la quatrième édition
    de son ouvrage Du vieillissement : révolte et résignation (Paris, Payot, traduit de l'allemand par Annick Yaiche, 1991), Jean Améry, en relisant le texte, avoue qu'il accentuerait encore davantage ses thèses d'alors plutôt qu'à les infirmer:

    «Tout eut légèrement plus de gravité que mes prévisions ne le laissaient présumer: le vieillissement physique et culturel, l'approche de jour en jour plus pesante de la sombre compagne qui marche à mes côtés m'appelant d'urgence, comme le Valentin de Raimund, par ces mots effroyablement intimes: Viens, mon vieux...

    Je n'ai cessé de croire que la société devait s'efforcer d'alléger le pénible destin des hommes vieillissants et des vieilles gens. Et dans un mêmes temps, je persiste à affirmer que les efforts bien intentionnés et indubitablement remarquables entrepris dans ce sens peuvent certes atténuer quelque chose - mais qu'ils sont inoffensifs analgésiques - et ne peuvent changer radicalement le tragique revers de fortune que représente le vieillissement, ni même l'améliorer.

    Le seul point sur lequel j'aimerais apporter une révision est le passage où je dis à tort que "le suicide comme acte volontaire" est une "belle illusion". En ce point, de nouvelles vues et de nouvelles expériences m'ont poussé dans une autre direction et ont procuré à mes réflexions un élargissement dont je ne soupçonnais rien autrefois. C'est pourquoi je me senti tenu d'écrire mon livre Hand an sich lagen, Diskurs über den Freitod (Porter la main sur soi.Traité du suicide) qui, en un sens, peut être considéré comme la suite du travail présent ». (Bruxelles, printemps 1977)

    Suicide

    Porter la main sur soi. Traité du suicide, publié en Allemagne dès 1976, paraîtra vingt ans plus tard dans la traduction française de Françoise Wuilmart, chez Actes Sud. Ce livre d’une rare profondeur se situe, selon le témoignage même de l’auteur, « au-delà de la psychologie et de la sociologie. Il commence là où s’arrête la suicidologie* scientifique » (p. 11). Améry ne regarde pas « la mort volontaire de l’extérieur, dans l’optique du monde des vivants ou des survivants, mais depuis le for intérieur [des] suicidaires ou suicidants » (p. 11-12). Il se rend compte que « toute recherche sur le suicide, qu’elle soit psychologique ou sociologique, parle au nom de la société […] au lieu de chercher le suicide au seul endroit où on peut le trouver : à l’intérieur de son système propre et inaliénable » (p. 109). C’est pourquoi Améry choisit son point de vue particulier pour regarder le phénomène : « l’espace et [le] logis du vécu immédiat », où l’inclination à la mort est perçue « comme une donnée immédiate de la conscience » (p. 86). Cette œuvre phénoménologique est foisonnante de raisonnements subtils qui se construisent et se déconstruisent au gré du jeu d’un esprit qui pénètre, « avec l’œil de l’oiseau de nuit », la densité opaque de la mort volontaire.

     

    Le titre. Si l’expression « porter la main sur soi » a pris « une connotation un peu archaïque », elle véhicule pourtant « une image extrêmement juste » de l’acte suicidaire, car c’est le Moi qui porte la main sur le corps qui, lui, est une partie du Moi. Se tuer (sui caedere), se donner la mort, mourir de sa propre main, toutes ces expressions désignent un acte dont l’auteur figure en tant qu’objet et en tant que sujet: « Un Moi et un corps sont détruits par ce même Moi et par ce même corps » (p. 72). Voilà l’aspect paradoxal du suicide : « Nous ne connaissons pas de mystère qui soit plus tourmentant que la mort, et à l’intérieur de celle-ci la mort volontaire qui accroît encore et multiplie jusqu’à l’incommensurable la contradiction et l’absurdité de la mort en général » (p. 37).

     

    La mort volontaire au-delà de la logique de la vie. L’homme qui veut faire le grand saut se tient « une jambe dans la logique de la vie, tandis que l’autre pend déjà dans la logique illogique de la mort » (p. 32). Il se soustrait à la logique de la vie qui se révèle de l’extérieur sous la forme de la loi sociale, et de l’intérieur, sous la forme de la loi naturelle. Tout être porte en soi sa propre contradiction: le non-être. Or, le suicidant attire violemment à lui ce non-être et devient ainsi « l’homme du non-sens » (p. 42), celui qui aborde ou entame l’impensable, de manière qu’il puisse apparaître comme «quasi pensable» (p. 41). Ce qui ne signifie pas nécessairement que le suicidant soit en proie au délire ou que son esprit soit détraqué. Le non-sens n’est pas synonyme de déraison ou de folie. La raison de l’homme du non-sens emprunte une autre voie que celle de la logique commune qui se met au service de la vie considérée comme « bien suprême » (p. 27).

     

    La mort naturelle et la mort non naturelle. Aux yeux du monde, « tel qu’il nous est donné à travers le prisme du langage quotidien » (p. 46) toute mort (celle des autres, bien entendu) est naturelle. La mort accidentelle de Gérard Philipe à trente-six ans ou celle de Franz Kafka arraché à la vie à quarante et un ans sont d’abord enregistrées comme un scandale. Or, après la première réaction d’indignation, « on se rend à l’évidence de la nécessité » (p. 46) et l’on se dit : « c’est triste, mais c’est normal ». Il en va tout autrement quand il s’agit de ma mort. Celle-ci « échappe à la logique et à la pensée routinière, pour moi elle est contre nature au plus haut degré, elle est une injure à la raison et à la vie. La pensée de la mort est absolument insupportable » (p. 51). Avec le suicide, la question du «naturel» de la mort surgit d’une façon absolument nouvelle. Acte effroyable de prime abord, la mort volontaire peut devenir « naturelle » pour celui qui éprouve un sentiment de dégoût de la vie ou qui expérimente l’échec* dans sa vie (échec scolaire, banqueroute, maladie, amour non partagé, absence de créativité, perte de réputation) ou carrément l’échec de sa vie, lorsque la vie devient sa propre négation. Un incident banal peut revêtir une importance capitale pour quelqu’un en particulier de sorte que sa vie, désormais perçue comme un échec, devient contre nature et que le sujet se sent poussé tout naturellement dans les bras de la mort.

     

    Pulsion de mort ou inclination à la mort. Améry estime que l’expression freudienne de « pulsion de mort » est trop associée au concept de destruction ou d’anéantissement. Il lui préfère celle d’«inclination à la mort», car la mort évoque « l’image de cheminement ou de progression » (p. 84). L’auteur parle d’expérience lorsqu’il affirme que « celui qui se tient sur le seuil de la mort volontaire entame avec son corps, avec sa tête, avec son moi, un long dialogue, tel qu’il n’en a jamais tenu auparavant ». Le suicidant manifeste « une tendresse croissante envers quelque chose qu’[il] est sur le point d’éliminer […] un Moi qui n’est plus là et un corps devenu chose…» (p. 75). La pulsion de la vie est encore à l’œuvre, elle se manifestera jusqu’à la dernière heure et jusque dans les détails de la vie quotidienne, mais le penchant pour la mort est plus fort. Jésus aurait peut-être cédé à l’inclination à la mort. Sa mort est volontaire, mais il y a pourtant une distinction à faire entre le suicidant, qui meurt de sa propre initiative et agit de son propre chef, et le martyr* qui s’en remet à la volonté des autres (altruisme*).

     

    La solitude de l’homme et l’environnement social. Dès qu’un individu s’apprête à porter la main sur soi et « à quitter délibérément la fédération des vivants » (p. 102), la froide indifférence de la société se transforme soudainement en souci exalté à l’égard du suicidaire qui devient tout à coup son être le plus cher. Il est vrai qu’un croyant peut toujours dire que son être appartient au Seigneur à qui il doit la vie et à qui revient le privilège de la reprendre, mais cette maxime personnelle ne peut s’ériger en impératif universel. Une mort librement choisie est « une affaire hautement individuelle où l’homme est seul avec lui-même et la société n’a plus qu’à se taire » (p. 104). Par contre, s’il est toujours possible de se passer de Dieu et de la loi sociale, il est impossible de se soustraire à l’autre. En se donnant la mort, le suicidé garde toujours un lien avec l’autre. Il l’interpelle par un message qui veut dire à peu près ceci : « Toi, l’Autre, tu avais raison contre moi, en tant qu’élément du canevas social, et quoi que tu m’aies infligé; mais regarde: je peux me soustraire à la raison sociale. Et je le fais sans te porter préjudice […]. Adieu, porte-toi bien […] j’ai connu beaucoup de belles choses […] comme c’est dommage qu’il faille partir […]. Toi, l’Autre, qui fus mon enfer, mais aussi ma félicité, tu ne me regretteras pas, ou pas longtemps; mais moi, je te regrette et à travers toi, je me regrette moi-même » (p. 125-126).

     

    Le chemin de la liberté. À la question de savoir si celui qui se donne la mort est vraiment libre, Améry répond par une distinction entre la liberté de faire une chose et la libération de quelque chose. Par la mort volontaire, je réponds à mon besoin d’être libéré d’une situation intolérable, mais cette libération ne mène nulle part, car « je meurs, donc je ne serai plus » (p. 152). La mort volontaire est bien le chemin de la liberté, mais non pas la liberté elle-même. En m’arrachant au poids de la vie, je ne me libère pas de l’Autre. Je suis plus que jamais livré à l’Autre dans la mesure où celui-ci « peut faire de ma vie achevée tout ce que bon ou mal lui semble » (p. 151). Bien sûr, ce qui compte, c’est l’option libre du sujet, mais c’est l’Autre qui a raison, c’est-à-dire le survivant qui est un être vivant, souriant, respirant et marchant. Il n’a peut-être pas la dignité, mais il dispose des conditions préalables à une existence digne. Il est vivant, tandis que le suicidé a cessé de vivre. Voilà la contradiction de l’existence: la valeur contre la raison, et la liberté humaine contre l’homme vivant.

    Date de création:-1-11-30 | Date de modification:2012-04-08
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