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    L'Encyclopédie sur la mort


    Anna, soror

    Marguerite Yourcenar Yourcenar

    Quelques extraits d'une oeuvre de jeunesse de Marguerite Yourcenar témoignent de la fascination pour la mort qui hante plusieurs de ses personnages.
    Anna, soror est un roman écrit d'un seul jet par une jeune femme de 22 ans en 1925. Le récit se passe à Naples durant la période des deux Royaumes de Sicile et Naples qui appartiennent à la couronne de l'Espagne. Donna Valentine, mère de Miguel et d'Anna, se meurt. Consciente de sa finitude*, elle exprime le désir d'une vie posthume, ainsi que l'espoir en la survivance de sa postérité :

    «Le médecin fit un geste de découragement : "C'est la fin", chuchote-t-il. Avec l'acuité de l'ouïe des mourants, donna Valentine tourna vers Anna son beau visage qui souriait encore. Ses femmes crurent l'entendre murmurer: "Rien ne finit". » (p. 24)

    Donna Valentine fait l'expérience de la lente progression de son éloignement et de son abandon jusqu'à l'effacement entier. Sachant proche sa disparition, dans un geste ultime, elle consent discrètement à la transgression de son fils et sa fille, noués l'un à l'autre par un amour passionnel :

    - Vous nous quittez, madame ma mère.
    - J'ai vu trente-neuf fois l'hiver...trente-neuf fois l'été, cela suffit.
    - Mais nous sommes si jeunes, dit Anna. Vous ne verrez pas s'illustrer Miguel, et moi, vous ne me verrez pas.
    - Vous êtes déjà tous deux si loin de moi, dit à voix basse Valentine.
    [...]
    - Quoi qu'il advienne, n'en arrivez jamais à vous haïr,
    - Nous nous aimons, dit Anna.
    Donna Valentine ferme les yeux. Puis, très doucement:
    -Je sais cela. [...] Ne vous inquiétez pas. Tout est bien.

    Puis, elle se tut. Sa mort sans agonie fut aussi presque sans paroles; la vie de Valentine n'avait été qu'un long glissement vers le silence ; elle s'abandonnait sans lutter. Quand ses enfants comprirent qu'elle était morte, aucun étonnement ne vint se mêler à leur tristesse. Donna Valentine était de celles qu'on s'étonne de voir exister. (p. 25-26)

    La quête de l'absolu obsède Miguel qui part pour un embarquement sur une galère armée destinée à la chasse aux pirates. Sa course folle vers une mort nécessaire comme couronnement de sa vie lui accordera le pardon de son amour incestueux et l'amènera vers le salut:

    «N'ayant plus rien à attendre de la vie, il se lançait vers la mort, comme un achèvement nécessaire. Et, certain d'accomplir sa mort comme il avait accompli sa vie, il sanglotait sur son bonheur. [...] Un obscur destin l'assurait que tout homme tué dans un combat contre les infidèles est forcément sauvé. La mort, à la recherche de laquelle il partait, le dispensait du pardon. [...] «Quelques semaines passèrent; vers la fin mai, Anna apprit comment don Miguel avait trouvé la mort.» (p. 49-50)

    Don Alvare, le père, vit le deuil de son fils dans l'ambiguïté des sentiments d'amour et de haine, de solidarité dans la faute et dans la mort:

    «Son sang et son nom ne lui survivraient pas. [...] Cette fin, en lui rappelant la vanité de tout, contribue par la suite à le précipiter plus avant dans l'ascétisme ou la débauche. [...] genouillé près du choeur, don Alvare regardait fixement le haut du catafalque [...]; dans l'esprit du gentilhomme toutes sortes de visions passèrent arides comme le sol d'une sierra, âpres comme un cilice, poignantes comme un Dies irae. Il regardait ces blasons, vanité des lignages, qui ne servent qu'après tout qu'à rappeler à chaque famille le nombre de ses morts. Le monde avec ses vanités et ses plaisirs, lui semblaient un linceul de soie sur une squelette. [...] À ce fils, qu'il avait peu aimé, il se sentait maintenant rattaché par une parenté plus intime et plus mystérieuse: celle qu'établissent entre les hommes, à travers la lugubre diversité des fautes, les mêmes angoisses, les mêmes remords, la même poussière. » (p. 53)

    Don Alvare impute à sa fille la responsabilité de la mort de son fils:

    À don Alvare, ce visage étincelant de larmes (Anna) rappelait celui de Miguel, le jour du vendredi saint, lorsque son fils était venu lui annoncer son départ, sur le seuil de sa mort, et, sans doute du péché [...] Il regardait Anna, haineusement. Cette femme lui faisait horreur. Il se disait: "Elle l'a tué". (p. 53)

    Anna, cependant, poursuit son deuil*jusqu'à la mort :

    « Le visage du bien-aimé lui apparaissait parfois en songe, précis jusqu'au moindre détail d'un duvet sur la lèvre; le reste du temps, il gisait décomposé dans sa mémoire comme don Miguel lui-même dans sa tombe, et tantôt il lui semblait que Miguel n'avait jamais existé qu'en elle, tantôt qu'elle obligeait de façon quasi sacrilège un mort à continuer à vivre.» (p. 73)

    [...]

    «Elle s'était remise à la lecture des mystiques [...] Elle ne cherchait pas à suivre le sens, mais ces grandes phrases ardentes faisaient partie de la musique amoureuse et funèbre qui avait accompagné sa vie. » (p. 75)

    «À la fin, le visage ravagé d'Anna se détendit; elle abaisse lentement les paupières. Ils l'entendirent murmurer : "Mi amado". Ils pensèrent qu'elle parlait à Dieu. Elle parlait peut-être à Dieu.»
    Date de création:-1-11-30 | Date de modification:-1-11-30