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    Impression du texte

    Dossier: La Fontaine Jean de

    La Fontaine

    Alain
    Il y a une grandeur, dans La Fontaine, dont nos académiciens ne peuvent trouver la mesure. Car ils voient bien les effets, qui sont pour désespérer tout homme qui tient une plume. Un train léger, égal et suffisant, qui court d'une fable à l'autre sans se rompre jamais, sans jamais marquer ni forcer, dessine comme une longue frise des choses humaines, où chacun, de la nuque au talon circonscrit, trouve sa place éternelle. Comme en l'Éthique de Spinoza, où toutes choses sont fixées en leur vérité, et finalement égales devant le jugement dernier et premier. Car, dans Spinoza aussi, le Loup et l'Agneau, et sans rien à reprendre. Mais le vrai spectateur ne s'est pas montré souvent. Toutes nos pensées, ou presque, sont plaidoyers. L'importance y fait des bosses et contorsions, que le rire, au mieux, tord à rebours ; c'est ainsi que les moqueurs redressent. Par quoi Rabelais, Molière, Voltaire ont leur grandeur aussi ; mais ils sont dans le jeu, ce qui se voit au rire. Qui n'est pas pris du tout à l'importance ne rit point ; le diaphragme qui se relâche s'était donc tendu et fatigué au respect. Et y sera pris encore, et le sait. Au lieu qu'il n'y a point de rire dans La Fontaine, ni aucun mouvement de moquerie qui dérange la ligne. Ni aucun cynisme, ni aucun tonneau diogénique. Tous ces renards, fourmis, chats ou chiens, voisins ou voisines, archiprêtres et jardiniers sont à leur affaire, et l'on n'y voit point de ridicule. « Enterrer ce mort au plus vite. » Mais il faudrait citer tout. L'homme s'est donc, cette fois, retiré du jeu. Quand il prend ainsi le siège du juge, pour un court moment, l'académicien lui-même retrouve la sûreté et souplesse de main ; toutefois il la perd bientôt, saisissant sa plume comme un sceptre.

    Cette sottise, qui naît aussitôt d'importance, pèse sur le trait ; quand la ligne serait juste, le dessin est vulgaire. Or cette faute n'est point en La Fontaine ; je n'y en vois aucune trace. L'emphase n'y est jamais admirée, ni seulement pardonnée. Il n'y pas une flatterie en ces Fables ; et les puissances n'y sont même pas au-dessous de leur place. Mâchoire de lion y mâche ses raisons, selon la forme des dents. Le chat argumente de sa patte ; et la ruse du renard ne va pourtant pas plus loin que son nez, comme la sottise de la cigogne a exactement la forme de son bec. Joie sans mélange, dès que la forme d'un être termine le mal qu'il peut faire. La méchanceté est effacée avec l'importance. La nature ne sourit même plus en ses jeux cruels ; mais c'est le penseur qui sourit.

    Nul homme ne porte à lui seul une grande pensée. Il fallut Ésope et l'esclavage sans façon, où l'acheteur examinait les jambes de l'homme et ses dents, comme nous faisons aujourd'hui d'un cheval. Par cette situation préalable, il faut que la pensée ne soit point du tout, ou soit reine. Le maître s'adore trop, et n'a point assez d'égard aux autres natures. Mais l'esclave occupe une position favorable, puisque le maître est devant lui comme un fleuve, un vent ou un arbre à fruits, dont il faut s'arranger le mieux. Il ne me voit seulement pas ; il ne remarque pas que je le vois. Comme un chien qui flaire le ruisseau, il ne s'occupe point de mon jugement. L'esclave n'étant donc ni trompé ni flatté, il devait naître quelque part une pensée d'esclave, qui fut la pensée. Aux yeux de qui il n'y eut point de bons juges, ni de bons rois, ni de bons capitaines ; seulement des juges des rois et des capitaines, chacun griffant selon la longueur de sa patte. Dont les soldats, en leurs quatre ans d'esclavage, ont eu occasion de comprendre quelque chose; mais il leur restait toujours trop d'espérance pour qu'ils en vinssent à effacer le bien et le mal. Le génie propre de La Fontaine fut sans doute en ceci qu'il était comme absent de lui-même, et sans aucun mélange de sa pensée avec ses actions ; ce qui fit qu'Ésope l'éveilla seul, et prit forme de nouveau par cette main inoccupée. Ce qui donnerait à croire que nonchalance est presque tout en cette grandeur ; et il est profondément vrai que toute prétention ferme l'esprit ; mais il ne faut pas non plus oublier la puissance Ésopique, errante depuis tant de siècles à la recherche d'un homme qui ne fût point tyran du tout.

    Source

    Alain, Propos de littérature, Paris, Paul Hartmann, 1934.
    Date de création : 2012-04-01 | Date de modification : 2014-03-17
    Informations
    L'auteur

    Alain
    Pseudonyme du philosophe Émile Chartier. Voir le dossier qui lui est consacré dans l'Encyclopédie.
    Mots-clés
    Fable, Ésope, animal
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    Hippolyte Taine
    Homère, fable, littérature française

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