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| Représentations de la vie primitive chez Platon |
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| François-Xavier Ajavon |
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| Texte |
Ce qu’a de spécifique le monde primitif de Cronos, et qui en fait un univers idéal dans la perspective eugénique platonicienne, est le fait que la production de l’homme n’est pas dévolue à l’homme. Dans le monde de Cronos l’homme ne se perpétue pas par le biais de la reproduction sexuée, car la génération ( dans son lien intime à la corruption, à la mort ) n’a plus aucun sens. Dans cette perspective primitive, l’homme naît directement du sol, sans la médiation de la sexualité et de la reproduction humaine, et il ne meurt pas : il se dirige vers le néant.
Nous saisissons bien, de la sorte, que le mythe des cycles inversés ne se cantonne pas au champ de la cosmologie, c’est le statut de l’homme qui est ici en jeu, sur le plan anthropologique. L’homme, dans cette organisation idéale du monde n’a sa place harmonieuse que sous le contrôle direct des dieux ( qui sont à l’origine même de sa sortie de terre ). Faisant suite à l’un des retournements cycliques du cosmos, le monde primitif de « l’âge d’or » a commencé par inverser l’ordre du monde tel que nous le connaissons traditionnellement Le monde de « l’âge d’or » tel qu’il est décrit dans le cadre du mythe du politique est un monde primitif ( que l’on peut juger grossier ), c’est un monde pré-civilisationnel, mais il ne s’agit aucunement d’une peinture du cosmos tel qu’il peut se saisir dans la perspective de sa création ; pour une description du chaos initial et originel du monde, Cf. Timée, 52 d., de telle manière que l’homme ne va plus de la naissance à la mort, mais naît de la terre : « Pour tous les animaux, leur âge, quel qu’il fût, arrêta tout d’abord son cours, et tout ce qu’il y a de mortel cessa d’offrir aux yeux le spectacle d’un vieillissement graduel (…) chez les vieux, les cheveux blancs se remirent à noircir (…) ceux qui mouraient de mort violente dans ces temps-là, leur cadavre passait par la même série de transformations avec une telle rapidité, qu’en peu de jours il se consumait sans laisser de traces » Platon, Le Politique, 270 e.. C’est le principe même de l’autochtonie que Platon mobilise à cet endroit, la génération de l’homme devient une affaire divine, et l’homme naît de la terre, tel un fruit. La question de Socrate « le jeune » adressée au porte-parole de Platon, l’Etranger, est révélatrice et pourrait se saisir comme la première interrogation de tout théoricien de l’eugénisme : « Et le mode de naissance, étranger, quel était-il alors pour les vivants ? Quels moyens avaient-ils pour s’engendrer les uns les autres ? » Ibid. 271 a.. La première chose à admettre dans la perspective d’un monde idéal, structuré selon un principe d’harmonie, est la nécessaire absence de reproduction sexuée, inter-humaine, qui est un principe potentiel de désunion par ailleurs, la génération ne va pas sans la « corruption », et toute l’angoisse potentielle qui peut s’y lier. et d’anarchie. Platon donne la solution sur le plan mythique : « S’engendrer, comme tu le dis, les uns les autres, cela n’était point possible dans la nature d’alors, mais cette histoire que l’on raconte, d’une race engendrée jadis par la terre, c’est alors qu’elle avait lieu, les hommes de ce temps-là ressortant du sein de la terre (…). Du moment que les vieillards revenaient à l’état d’enfants, les morts, enfouis en terre, devaient conséquemment se reconstituer sur place et remonter à la vie, entraînés par cette volte-face » Platon, Le Politique, 271 b..
C’est, d’abord et avant tout, cette absence de reproduction sexuée qui constitue, pour Platon, la perfection de l’âge d’or ; l’homme, débarrassé du souci de la reproduction, peut profiter pleinement de la vie. Dès lors, Platon installe un décor mythique au sein duquel les autochtones vont évoluer de façon idyllique, et que nous pouvons ramener à quelques axes fondamentaux :
- L’harmonie est un principe divin de constitution de cet univers : « …la même vigilance s’exerçait localement, toutes les parties du monde étaient distribuées entre les dieux chargés de les gouverner ».
- Tout y est simple pour le vivant, et la discorde est une impossibilité. Tout y a sa place juste et déterminée ; la guerre est tout aussi exclue entre les humains que la chasse entre les animaux. « les animaux eux-mêmes avaient été répartis, par genres et par troupeaux, sous la houlette de génies divins, dont chacun pourvoyait pleinement par lui-même à tous les besoins de ses propres ouailles, si bien qu’il n’y en avait point de sauvages, et qu’elles ne se mangeaient point entre elles, et qu’il n’y avait parmi elles ni guerre ni querelle d’aucune sorte ».
- La constitution ou la conservation d’une famille ne constitue pas pour l’homme un souci, puisque sa « production » est directement prise en charge par le divin : « …point de possession de femme ni d’enfant, car c’est du sein de la terre que tous remontaient à la vie » Nous pourrions être tenté de ramener cette absence de « famille » dans le cadre de l’âge d’or, aux théories de la République sur le communisme des femmes, et l’absence de famille pour les Gardiens ; cependant il faut assurément être prudent sur ce point, ainsi que le souligne Luc Brisson, Lectures de Platon, Vrin, note n°1, p. 182. .
- Le travail, ainsi que l’effort, n’a pas sa place dans cet univers idéal au sein duquel l’homme est sous la « garde » du divin ( comme l’animal est sous la garde du berger ) : « …à ce que l’on rapporte des hommes, ils n’avaient qu’à se laisser vivre (…) ils avaient à profusion les fruits des arbres et de toute une végétation généreuse, et les récoltaient sans culture sur une terre qui les offrait d’elle-même ».
- La justice émanant directement de l’action de la divinité dans le monde, la législation conventionnelle n’est pas indispensable On retrouve cette idée, du monde idéal géré non pas par des lois conventionnelles mais par un principe de Justice rationnel, dans la Politique, 293 a.. « …il n’y avait point de constitution ( ðïëéôåßá ) ».
C’est, globalement, une image du bonheur parfait réglé par la nature, principe originel et divin que Platon met en place dans cette peinture de l’âge d’or ; par exemple : l’homme naît nu, il doit le rester : « sans vêtement, sans lit, ils vivaient le plus souvent à l’air libre, car les saisons leur étaient si bien tempérées qu’ils n’en pouvaient souffrir, et leurs couches étaient molles dans l’herbe qui naissait de la terre, à foison » Platon, Le Politique, 272 b..
Dès lors que l’homme vit selon la « nature », il vit en « nourrisson de Cronos » Ibid., 272 b., c’est-à-dire qu’il s’assure une satisfaction profonde et durable : « …il est alors aisé de juger que ceux d’alors surpassaient infiniment en bonheur ceux d’à présent » Ibid., 272 c..
Ainsi, la vie primitive du monde de Cronos, dénuée de reproduction sexuée, représente assurément un modèle fantasmatique de positivité dans la démarche politique platonicienne Notons que d’autres tableaux de la « vie primitive » émaillent l’œuvre de Platon, Cf. Protagoras 322 a, République II 372 a, Les Lois 713 a. Sur cette « positivité » absolue de l’âge d’or dessinée par Platon, nous pourrions apporter la nuance suivante : le fait que dans la perspective de l’âge d’or la philosophie elle-même n’a pas sa place ; c’est davantage dans la « volte-face » ou bien dans la crise ( cf. Hegel ) que la pensée philosophique peut éclore. De la même manière, Platon, dans la suite de son analyse, c’est-à-dire dans l’interprétation de son propre mythe module le rôle positif des pasteurs divins ( 274 e : « aller chercher, jusque dans la période opposée, le pasteur qui régissait le troupeau humain de ce temps-là, pasteur divin et non humain, c’était là une très grande erreur » ). Nuance qu’il n’a pas dans la peinture de l’âge d’or des Lois 713 a : « ces sociétés ont, d’après la légende, été précédées, il y a un temps prodigieusement grand, à l’époque de Cronos, par une forme d’autorité et de gouvernement à laquelle appartient l’extrême félicité, et dont est une imitation celui, quel qu’il soit, qui est le meilleur parmi les gouvernements actuels (…) ».
Cependant nous n’entrerons pas dans les détails de cette nuance ici, en ce qu’elle n’intervient pas directement sur la définition platonicienne de la nature. ; c’est, pour le philosophe, la structure la plus apte à assurer l’harmonie dans les êtres et entre les êtres. L’homme, né de la divinité, atteint un niveau de perfection supérieur ; et cela dans le sens où sa reproduction ne s’est pas effectuée selon le hasard ou le destin, mais selon une justice rationnelle. Dans sa législation eugénique, Platon ne tendra pas à un autre but. |
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| Source |
| FRANÇOIS-XAVIER AJAVON, L’eugénisme de Platon, Coll. Ouverture Philosophique, L’Harmattan, Paris, 2002.PP. 92-96. |
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