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L'histoire, gardienne des traditions vivantes
Dossier: Lionel Groulx
Lionel Groulx
Éducateur, historien et intellectuel québécois (1878-1967)
Présentation
Conférence de Lionel Groulx au Deuxième congrès de la langue française, à Québec, en juin 1937. Elle est fameuse en raison d'un passage du texte: «Notre État français, nous l'aurons!»


Texte
Éminence,
Excellence,
M. le Maire,
Mesdames, Messieurs,

Je vous arrive bien tard avec un sujet bien vieux. Heureusement que, dans un congrès, rien n'est plus original que traiter son sujet.

L'Histoire, gardienne des traditions vivantes... J'entends m'approprier comme un hommage à mon métier, à la grande discipline historique, à ces artisans importuns qui, non contents de déranger les morts, dérangent aussi les vivants: les historiens. «Histoire», produit le plus dangereux que la chimie de l'intellect ait élaboré, «stupéfiant, paradis artificiel, qui enivre les peuples, leur engendre de faux souvenirs, entretient leurs vieilles plaies...», ont dit des esprits décadents, en veine de boutade et de paradoxe, et qui s'occupent de l'histoire dans la crainte, sans doute, qu'elle n'ait point à s'occuper d'eux. Assurément l'histoire serait une vaine et sotte discipline, si elle ne savait reconstituer à un peuple que son image inanimée ou irréelle. Le passé n'est rien s'il n'est vérité et si on ne peut lui demander, comme au grain mort en terre, un élan vital, une propulsion vers l'avenir. Mais précisément l'Histoire n'est-elle que mensonge? Et n'est-elle que le passé mort, une nécropole fréquentée par des ombres impuissantes ou trompeuses? Faut-il lui refuser tout prolongement dans le présent, sur la vie, la moindre prise? Ceux-là seuls ont le privilège de la penser qui se font, de la succession et du dynamisme des époques, la plus enfantine des conceptions. L'Histoire, oserais-je dire, et sans aucune intention de paradoxe, c'est ce qu'il y a de plus vivant; le passé, c'est ce qu'il y a de plus présent. Nul besoin, non plus, pour leur donner force propulsive, de les écrire ou de les raconter. Nous les portons dans nos esprits, dans nos yeux, dans nos veines. Les doctrines prêchées par nos pères, les monuments élevés par leur génie, le visage humain donné par eux à la patrie, bref, l'ensemble des hérédités que nous tenons d'eux, tout cela agit en nous, sur notre intelligence, notre sensibilité, nos sens; et tout cela commande, souvent à notre insu, le plus grand nombre de nos réflexes et de nos gestes. Que dis-je? Nous avons, dans l'échine, la gélatine ou le cran des aïeux. Non, un peuple ne se sépare pas de son passé, pas plus qu'un fleuve ne se sépare de sa source, la sève d'un arbre, de son terroir. Nulle génération n'a puissance de se commencer absolument à soi-même. Il peut arriver et il arrive, qu'une génération oublie son histoire ou y tourne le dos; elle le fait alors sous la poussée d'une histoire qui a trahi l'Histoire. Et si aujourd'hui nous sommes ici, le coeur étreint d'une poignante inquiétude et en quête d'une foi, ne serait-ce point que, derrière nous, une génération aurait manqué de foi et aurait oublié d'être inquiète?

L'Histoire, reconstitution, condensation du passé, porte donc en soi-même un redoutable dynamisme. Que rien ne vienne fausser son magistère ou le rendre déficient, et c'est trop peu que de lui assigner, dans la vie d'une [sic] peuple, le rôle de boussole ou de gouvernement. Non contente de guider vers le but, elle y achemine, elle y pousse par une force intérieure souvent irrésistible. L'Histoire garde à un peuple cette chose essentielle: sa tradition vivante. Et voici encore un grand mot, une grande réalité, qu'il convient de dégager de notions confuses. Pour quelques-uns, tradition est synonyme de menues coutumes: coutumes familiales, paroissiales, nationales, telles que, chez nous, par exemple, la bénédiction paternelle du jour de l'an, la distribution des étrennes par l'Enfant Jésus. Traditions, si l'on veut, mais fleurs ou fruits d'une tradition plus vraie, plus profonde, où chacun aperçoit l'esprit chrétien de la famille, l'autorité chrétienne, patriarcale du père, elles-mêmes rattachées à la grande tradition catholique de notre race. Pour d'autres, et c'est le grand nombre, qui dit tradition, dit routine, à tout le moins quelque chose de statique, de figé, une sorte de résidu archéologique cristallisé, il y a des siècles, au fond de l'âme d'une nation.

La simple étymologie proteste déjà contre pareilles définitions. Tradition veut dire livraison, transmission. Et puisqu'il s'agit ici de la transmission d'un legs moral, et d'une transmission par un organisme vivant, en évolution constante, forcément la réalité s'impose d'un legs moral qu'on peut supposer identique à soi-même en son fond, mais qui, de génération en génération, ne laisse pas, de se modifier, de s'enrichir d'éléments nouveaux. À parler net, qui dit tradition, dit continuité, avance constante, enrichissement perpétuel; et, par cela même, l'on ne saurait concevoir de tradition, que la tradition vivante. Au sens le plus général du mot, qu'est-ce autre chose que les caractères, les lignes maîtresses d'une histoire? On l'a dit justement: ce sont les «constantes» d'un peuple, ses lignes de force. Et le mot évoque la pensée intérieure, le plan architectural selon lequel un peuple bâtit son histoire, alors que, fidèle aux impulsions spécifiques de son âme, il vit, crée, évolue, mais sans jamais briser ses lignes de fond, restant consubstantiel à son passé, à ses ancêtres, au génie de sa race.

Comment surfaire, après cela, le rôle de la tradition? Bâtir la vie, l'avenir d'un peuple, sans regarder ni aux fondements ni aux pierres d'attente, sans tenir, sous ses yeux, le dessin général de son destin, cela peut arriver aux chefs d'État, qui tiennent le savoir ou le bon sens pour encombrant; et cela peut arriver aussi aux collectivités prises de la folie de l'aventure et du suicide; cela n'arrive point aux vrais chefs de peuples, non plus qu'aux collectivités d'esprit français qui prétendent toujours garder raison. Qui ne voit aussi que définir le rôle de la tradition, c'est définir, du même coup, le rôle de l'Histoire? Les «constantes», les lignes de force, qui les découvre dans l'amas et le déroulement emmêlés des faits? Qui les peut dégager, dans le paysage du passé, aussi nettement que, sur une carte routière, les voies maîtresses? À quoi sert l'Histoire? Préserver un peuple des faux aiguillages, l'empêcher de construire sa vie de travers, de se forger des moeurs de travers, un enseignement public, une éducation de travers; le sauver des solutions économiques, sociales ou politiques improvisées; l'empêcher de jouer, entre les mains de ses chefs politiques, le rôle de cobaye de laboratoire; rendre ces chefs politiques capables de suite dans les idées, capables même de directives nationales: autant de services que l'on peut demander à l'Histoire de son pays, sans compter quelques autres de pareille insignifiance.

II

Mais ces constantes, me demanderez-vous, quelles sont-elles, pour nous, Canadiens français? Nos lignes de force, les pouvez-vous indiquer en notre passé? Besogne facile: notre première constante crève les yeux. Notre tradition religieuse, notre foi politique, répondez-vous. Oui et non. Le catholicisme a tout créé, tout animé chez nous; souvent même il a tout redressé, tout guéri. Voyons en lui beaucoup plus que notre grande tradition. Il transcende toute notre vie, il vivifie tout notre être. Et pour ce rôle suprême, j'hésite à inscrire, parmi nos traditions, ce qui en est plutôt l'âme même. J'entends, du reste, me placer sur le terrain strictement humain et national. Et je dis que notre première constante, c'est notre vocation paysanne. Nous sommes nés et nous avons grandi en paysannerie. Tous nos fondateurs, depuis Champlain, tous nos gouverneurs, nos intendants, les rois, Richelieu, Colbert, ont conçu la Nouvelle-France sous l'aspect agricole, paysan d'abord. Ils ont voulu autre chose, je le sais. Mais ce qu'ils ont voulu, avant toute chose, ce fut un solide pied à terre, un enracinement au sol dans la vallée laurentienne. Et quand Richelieu, écho de Champlain et des missionnaires, fixait à l'entreprise des Cent-Associés des fins apostoliques, le grand ministre imposait, du même coup, à l'évangélisation indienne, le point d'appui d'une colonie de peuplement, d'une paysannerie catholique et française. Impossible d'ailleurs de se représenter l'établissement de ce pays, sinon sous l'aspect d'une marche, d'une avance de défricheurs à travers la forêt, un cheminement de fermes par boutures, un provignement de clochers, un champ qu'une grande magicienne élargit au pas de course: la race de Louis Hébert et de Robert Giffard.

En même temps, dans l'âme de ces paysans ou de ces fils de paysans de la Normandie, du Perche, de l'Anjou, du Poitou, de la Saintonge, de la Picardie, de la Champagne, je vous prie de noter l'étonnant dédoublement: faiseurs de terre, créateurs de pastorales, ils entendent mener de front l'élaboration d'un grand poème héroïque. De leurs fils, ils donneront une moitié à la culture du sol, l'autre moitié à l'aventure. Fondée pour l'évangélisation, la colonie, de par sa vocation apostolique, allait être poussée en dehors de la vallée laurentienne, vers les disséminements indiens de l'ouest, du sud, du sud-ouest et du nord. La géographie du pays, le commerce des fourrures, vont bientôt ajouter à cet idéal de charité, leurs puissantes impulsions. Commencées avec Champlain, les missionnaires, les engagés, les interprètes des compagnies, lancée de l'avant, régularisée officiellement par Talon, Frontenac, l'expansion française à travers le continent va prendre l'ampleur que vous savez. Elle s'arrêterait au golfe du Mexique, à la Mer d'Hudson, aux contreforts des Rocheuses, au versant occidental des Alléghanys. Quand s'est achevée l'épopée française, jamais peut-être plus infime poignée d'hommes n'avait mis, sous ses pieds, autant d'espace. Jamais, en tout cas, en pareil espace, si petit peuple n'avait semé autant d'énergie, autant de civilisation, autant de foi. Qu'en ce temps-là, la métropole, jugeant à point cet effort, l'eût voulu seconder, et, sans le moindre doute, ces Français eussent conquis, civilisé les deux tiers de l'Amérique du nord, fait une réussite à nulle autre comparable en l'histoire coloniale.

La constante, le dessin de notre première histoire, vous apparaît donc en pleine lumière: une forte position paysanne, dans un domaine limité; puis, tout à l'entour de ce domaine, et pour satisfaire un extraordinaire besoin d'action, de conquête, d'apostolat, une aire sans bornes où jouer l'aventure, créer de l'héroïsme, de la grandeur. Tout à l'entour de la pastorale, une marge immense d'épopée. «Qu'on le veuille ou non, nous sommes racés», ai-je lui dans un ouvrage récent d'une jeune Canadienne française1. Racés, oui fortement racés par toute cette histoire, par les hérédités que nous tenons d'elle. Et quand je vois qu'avec ces Français, entraînés hier à la conquête d'un empire, l'on voudrait faire aujourd'hui un peuple de domestiques et de manoeuvres, pas même maître de sa réserve québécoise, je comprends que la jeunesse s'insurge contre ce destin et qu'elle jure, sur la tête de ses pères, de ne jamais l'accepter.

Il y eut 1760. Nous perdons l'empire. Mais nous gardons nos positions paysannes. Repliés sur la terre laurentienne, nous allons nous cambrer les reins pour une oeuvre aussi audacieuse, aussi émouvante que la conquête de l'Amérique: notre survivance française. Au lendemain du traité de Paris, nos pères, s'étant comptés, n'eurent pas de peine à se reconnaître pour le peuple le plus infime de la terre et apparemment le plus inorganique. Par bonheur leur foi catholique les avait vertébrés; elle les avait habitués à ne pas attribuer aux choses matérielles une valeur absolue, à vivre pour un idéal de dépassement. Leur culture, celle de la France du dix-septième siècle, leur avait fait une âme de force et d'équilibre. Leur propre histoire, sur leur propre terre, leur avait laissé dans l'esprit, une image grandiose, d'exaltante fierté. Hier, appuyés sur leur paysannerie, ils étaient partis de là pour la conquête d'un continent; retranchés aujourd'hui derrière les mêmes positions, voyez quelle ambition va concevoir ce peuple minuscule. Dans un empire étranger à sa foi, à ses lois, à sa langue, devenu par surcroît, à la faveur de la guerre de sept ans, la première puissance de l'Europe, un groupe de 65 000 gueux forme ce propos: rester soi-même, vivre sa vie, garder, porter son flambeau à soi. Ce sera une lutte de paysan: lutte de l'athlète trapu, patient, qui ne connaît ni l'usure physique, ni l'usure morale, et qui sait que, les pieds solidement plantés sur sa terre, il finira par avoir raison de l'adversaire. Suivez-le bien: la ligne maîtresse de son histoire est encore facile à découvrir. Pour formule inspiratrice de sa vie, de sa politique, il n'en veut qu'une: se dégager de l'étreinte du du conquérant, se dégager un peu plus chaque jour, accroître, d'étape en étape, son autonomie, tendre, de toute la tension de son âme, vers la fierté d'un destin français. Cette formule, je vous prie encore de la noter, embrasse assurément la défense des lois, la défense de l'école, surtout la défense de la langue. Mais elle embrasse bien davantage; elle vise encore plus haut. Elle vise jusqu'au gouvernement, jusqu'à la plénitude de la puissance politique: tout l'ensemble par quoi un peuple peut sauvegarder ses attributs ou ses caractères nationaux, et s'assurer, avant toute chose, une vie organique, un plein épanouissement matériel et spirituel. D'admirables arrangements providentiels vont aider l'effort du petit groupe audacieux. 1774 lui valait la liberté civile et religieuse; 1791 lui apportait un commencement de liberté politique et, théoriquement, l'érection de sa province en État français; suivent alors cinquante années de luttes pour l'amélioration de la liberté politique; maîtres du parlement, nous entendons aussi le devenir du gouvernement; puis, en ce drame, deux péripéties tragiques : l'insurrection de 1837, l'annexion de notre province au Haut-Canada en 1841. Un an à peine nous suffit à parer le dernier coup; nous transformons l'État unitaire en État fédératif; en 1848, nous partageons, dans un cabinet de coalition, l'exercice de la puissance politique, suite de l'autonomie coloniale conquise en partie par les nôtres; enfin, en 1867, nous faisons sauter les dernières lisières de 1841; le Bas-Canada ressaisit son individualité politique et nationale; l'État de 1791 est reconstitué, avec ce complément qu'à l'exercice du pouvoir législatif, nous joindrons désormais l'exercice de la puissance exécutive. Cette année-là, notre programme de 1760: nous dégager pour nous réaliser, pour le profit et pour la joie d'un destin à nous, eût donc pu connaître un nouveau et solennel triomphe. À cette étape de notre vie, que nous a-t-il manqué? Quand plus que jamais nous avions besoin de ne pas perdre de vue nos lignes de force, pourquoi, chez nous, le magistère de l'Histoire a-t-il choisi cette heure pour se taire? Au lieu de borgnes et de sous-ordre, que n'avons-nous alors mérité de la Providence des guides, des chefs, d'esprit assez solide et réaliste pour saisir la portée de la récente évolution politique, et, tout d'abord, pour retenir le sens de notre avenir, le seul autorisé par notre passé et ses constantes? Cette simple et heureuse fortune, nous eût valu de voir naître, il y a soixante-dix ans, ce que nous avions alors demandé et obtenu: un État français, avec une politique française, nationale. Et aujourd'hui, en cette fin de juin 1937, nous ne serions pas ici, hélas, pour nous interroger avec angoisse sur notre sort, enregistrer surtout des reculs et des défaites, mais bien plutôt pour consolider nos positions et reprendre la ligne montante de notre histoire.


III
Apprenons maintenant ce qu'il en peut coûter à un peuple de quitter les lignes directrices de sa vie. Mais ayez pitié, je vous prie, du pauvre historien obligé de brosser ce tableau peu réjouissant.

Nous avons d'abord perdu, en l'aventure, notre position paysanne. Je le sais: nous avons gardé notre ancien domaine agricole. Nous l'avons même agrandi sur plusieurs points. Il reste que nous ne sommes plus un peuple en majorité agricole ou paysan. Et nous subissons vers le prolétariat un glissement que nul ne sait plus comment freiner. Désordre d'indicible imprévoyance! Car le mal n'est pas léger; dans l'ordre économique et social, c'est, pour un peuple, l'un des plus graves qui se puisse produire. Nous l'avons soldé par l'avilissement de notre classe moyenne, celle-là même que tous les peuples regardent comme leur plus solide armature. Le mal ne s'est pas fait, non plus, en un jour, à la suite d'événements catastrophiques. Il a cheminé, dans notre organisme, à la façon d'un cancer. Préparation lente et sourde; éclosion voyante, hideuse, qui nous ronge depuis près d'un siècle. L'émigration des nôtres aux États-Unis fut-elle autre chose, en effet, qu'un affreuse, une interminable hémorragie, provoquée par le même mal? Avant 1848, quand l'administration de nos terres dépendait d'un petit comité de Londres; avant 1867, quand nous ne possédions sur notre politique qu'un demi pouvoir, il nous était loisible de rejeter sur d'autres la responsabilité de nos malheurs. Maîtres de notre gouvernement, non seulement nous n'avons pas réussi à enrayer le mal; nous avons même réussi à l'aggraver. Jadis nos gens se déracinaient par nécessité; aujourd'hui ils se déracinent par fantaisie. Cependant ces campagnards peuvent voir, dans les villes et les forêts, le régime de parias fait souvent aux leurs, à la solde d'employeurs et d'une finance sans entrailles; ils sentent, comme tout le monde, la dure servitude économique qui s'appesantit sur cette province. Ces spectacles, leur passé, leur secret instinct les devraient avertir qu'une puissance leur reste qui les pourrait encore garder libres ou les refaires libres: la terre. La terre, hélas, et voilà bien où apparaît la responsabilité d'en haut, les terriens n'ont plus que le goût de la déserter.

Notre première position stratégique perdue ou compromise, avons-nous gardé les autres? Qu'est devenue la mystique de notre destin français? Je l'ai dit tantôt: 1867 aurait pu et aurait dû nous servir de tremplin pour un nouvel élan vers l'autonomie, vers un épanouissement toujours plus complet de notre réalité française. Pour étrange et défectueuse que soit la constitution fédérative, et si confuse qu'on veuille faire l'idéologie nationale des «Pères» de la Confédération, il reste que 1867 consacrait de nouveau, en notre faveur, deux principes vitaux: celui du provincialisme et celui de la nationalité. Ici, dans le Québec, des institutions politiques incomplètes, mal définies, je le veux bien, étaient mises entre nos mains. Je persiste à croire cependant qu'une race d'hommes virile, douée d'adresse, et surtout d'énergie, eût pu tirer de ces institutions à peu près ce qu'elle eût voulu. De ces races d'hommes, qui n'en connaît, en cette province même, que les textes ou les entraves constitutionnels n'eussent pas embarrassées? Sans doute, pareille action exigeait-elle une condition essentielle: garder bien en vue nos constantes d'histoire, garder un programme de vie nationale. Élémentaire clairvoyance, minimum de sens politique après tout; mais l'un et l'autre ont-ils bien dirigé notre jeu? J'accorde encore qu'il fallait harmoniser, coordonner centralisme et provincialisme. Mais harmoniser n'est pas, que je sache, toujours courber l'un devant l'autre, toujours sacrifier l'un à l'autre. Avons-nous fait ces distinctions? Au lieu de nous solidement établir dans un provincialisme ouvert et loyal, prêt à toutes les collaborations, si l'on veut, mais intransigeant sur ses positions constitutionnelles, notre tendance la plus habituelle n'a-t-elle pas été plutôt de traiter le provincialisme comme quelque chose d'étroit et de mesquin, de regarder vers Ottawa plus que vers Québec, comme si, là-bas plutôt qu'ici, nous avions à jouer notre partie maîtresse? Nous nous plaignons aujourd'hui de compter pour peu dans notre pays et d'être parfois profondément méprisés comme race. Mais nous-mêmes quel cas avons-nous fait de notre qualité de Canadiens français? Il n'y a point qu'en certains salons de bourgeois anglomanes que le titre est assez mal porté. Pour la plupart de nos prétendus guides politiques, le type de Canadien français le plus chic, le plus orthodoxe, n'est-ce point le Canadien français passé à la lime, démarqué comme un vieux sou, ou encore le Canadien français raccourci au lit de Procuste, ce qui nous permet de dire si élégamment: le «Canadien tout court»? Avouons-le, en toute franchise: notre formule de vie nationale depuis 1867 n'a plus été de nous dégager le plus possible, mais de nous engager chaque jour plus avant, sans issue, sans retour en arrière possible. Tout de même que notre suprême tremblement n'a plus été de n'être pas assez Canadiens français, mais de l'être trop, quand nous ne sommes pas allés jusqu'à demander pardon de l'être. En ce moment, après quatre-vingts ans de cette application à nous effacer, à nous faire oublier, nous constatons notre éviction progressive de tous les services fédéraux; quelques-uns s'alarment, et non sans raison, des prétentions envahissantes de l'État central; on proclame le provincialisme, surtout le nôtre, en péril. Mais l'histoire dira que nous, Canadiens français, avons été plus que personne les fourriers de l'union législative.

Notre erreur a-t-elle été moindre sur le terrain provincial? Sur la route de notre émancipation française, 1867 a-t-il vraiment marqué une nouvelle et glorieuse étape? Qui oserait prétendre, sans cruauté, que nous sommes maîtres en cette province? Qui oserait même soutenir que nous prenons tous les moyens de l'être? Le refoulement de notre petit peuple hors de la plupart de ses positions stratégiques et, plus que tout le reste, peut-être, le désarroi de son esprit, son anarchie intérieure sur la question nationale, témoignent où nous en sommes. Qui voudrait risquer une simple définition de notre doctrine nationale, serait bien à plaindre. Patrie, patriotisme, nation, autant de mots dont nous cherchons encore le sens dans le dictionnaire. S'il nous arrive de croire à l'existence d'une patrie, nous ne savons où la localiser sur la carte. Et pour ce qui est de savoir si nous sommes ou ne sommes point une nation, il y aurait grande imprudence à plébisciter la question. De l'inconsistance ou de l'incohérence de notre patriotisme, voulez-vous un signe entre quelques autres? Voyez le barriolage d'oriflammes ou de bannières prétendues nationales que nous arborons en des jours comme ceux-ci. Nul peuple au monde n'a plus de drapeaux que les Canadiens français et, pour cela même, nul peuple n'en a moins, ni n'arbore davantage le drapeau des autres. Que dis-je? Un peuple, nous? Une nation? Allons donc!... Un assemblage de confréries.

Avons-nous au moins gardé quelques-uns des stimulants qui, autrefois, ont soutenu nos pères, qui, dans leurs épreuves et leur pauvreté, leur ont permis de rester fiers? Et, par exemple, de notre grand passé, de la chanson de geste des conquérants de l'Amérique, quel souvenir, quelle image, subsiste en nos mémoires? La vérité crue veut ici que notre petit peuple qui aurait tant besoin d'être stimulé par le prestige de ses grandeurs historiques, n'en sache à peu près rien. À cet héritier d'une grandiose histoire, demandez de nommerd un seul des conquérants fameux de l'hinterland américain. En vain chercheriez-vous, dans toutes les écoles du Canada français, dans tous les couvents, dans tous les collèges, une carte de l'ancienne Amérique française. Et si vous étiez tentés de demander au Canadien français moyen la définition des constantes de notre histoire, les lois directrices de notre vie depuis 1760; si vous osiez demander la même chose à la plupart de nos professionnels, à bon nombre de nos politiques, je vous supplierais par pitié de n'en rien faire2. Cependant les mentors dédaigneux ne manquent point qui nous reprochent de trop agiter le passé. Il faudrait laisser les morts ensevelir les morts, cesser d'imiter ce personnage stupide de la fable, mort à contempler sa figure dans le miroir d'une fontaine. Hélas, si j'écoute les échos et les doléances de ce congrès, c'est d'une autre forme de suicide que nous sommes menacés.

J'ai peine, vous l'entendez bien, à me rendre jusqu'au bout de cette analyse. Une fois perdu le souvenir de notre passé et perdue aussi la ligne de nos aspirations nationales, l'âme vidée de tout stimulant, de toute image de grandeur, nous devions subir, comme une fatalité, le prestige qui s'étalait à côté de nous: l'éblouissante fortune anglo-saxonne. Nous l'avons subie, non comme un peuple adulte et robuste, à la façon d'un enrichissement spirituel, mais comme un sortilège, un envoûtement servile. Et, non seulement dans nos classes ouvrières ou moyennes; mais depuis le bas jusqu'au haut, elle nous a fait une âme de vaincus résignés et de mornes plagiaires. Confirmation de ce dilemme tragique où, selon Gonzague de Reynold, sont enfermés les petites nations et les petits pays: «Il n'y a que deux solutions pour eux», a écrit le grand écrivain suisse; «ou vivre selon l'originalité que leur ont conférée la nature et l'histoire, ou devenir forcément la réduction servile et terne, les satellites d'États plus grands». «Réduction servile et terne», que de symptômes dénoncent cette funèbre métamorphose! Un esprit averti et courageux comme M. Victor Barbeau a pu nous montrer, avec preuves à l'appui, la langue française déjà descendue chez nous au rang de langue inférieure: capitulation que notre pays nous jette d'ailleurs à la figure. Ainsi que des enfants dénaturés s'amuseraient à barbouiller le portrait de leur mère, nous avons maculé le visage auguste de la Nouvelle-France. Le Québec fait de son mieux pour effacer son caractère de terre française. Cependant nous courtisons le tourisme, surtout le tourisme américain. À défaut de fierté ou de sens national, l'intérêt nous commanderait d'accuser le plus possible le caractère original de cette province. Nous n'avons plus même cette intelligence. Notre déficience psychologique se révèle à cet autre symptôme, qu'à l'inverse de tous les peuples doués d'un minimum de personnalité, nous nous révélons impuissants à faire la synthèse des cultures composites qui nous entourent. Nous ne savons plus choisir dans les moeurs, les modes qui passent à notre portée. Avec une passive réceptivité, nous prenons tout, nous copions tout, arts, moeurs, engouements, et, de préférence, ce qui répugne le plus à notre fond catholique et au bon sens français.

Enfin vous faut-il un dernier signe pour mesurer notre dénûment? Qu'est devenu le passionné besoin des ancêtres, d'agir, de rayonner au loin, la volonté d'expansion qui est le propre des peuples forts moralement, surabondants de vie? Cette soif de grandeur, ce besoin de rayonnement, ne sont pas totalement éteints. Je les retrouve dans l'extraordinaire poussée de notre jeunesse vers les missions lointaines: acte de foi, sans doute, que cet élan apostolique; mais aussi, n'en doutons point, protestation contre la médiocrité trop générale de notre vie. Signe, en tout cas, de ce qu'aurait pu accomplir, même sur le terrain national, le vieil instinct des ancêtres. Le malheur une fois consommé de l'émigration des nôtres aux États-Unis et à travers tout le Canada, un champ magnifique s'offrait à notre activité. Ces frères que nous n'avions pas su garder, nous pouvions les suivre au loin, leur porter, dans leur exil, le réconfort du souvenir et de la fraternité: mission dont se fût acquitté spontanément un État fort ou simplement conscient. Soyons justes: notre clergé, nos communautés religieuses, quelques patriotes et quelques sociétés nationales, ont noblement compris leur devoir. En dehors de là, ayons la loyauté de le reconnaître, notre conduite envers nos frères dispersés a été simplement lamentable. Impuissants à pratiquer la solidarité, même entre nous, dans cette province, comment l'aurions-nous pratiquée envers ceux qui étaient partis? En leurs grandes heures de péril, quand ils avaient crié au secours vingt fois, il est arrivé que nous avons fini par les entendre. En dehors de ces heures, nous leur avons surtout offert des mauvais exemples. Éviter ici-même, au foyer de la race, ce qui aurait pu les scandaliser, cacher aux exilés nos mollesses, nos divisions, nos abdications; garder ici la foi pour qu'au loin on la garde; créer, au coeur de la Nouvelle-France, un foyer de civilisation pour rayonner, pour accomplir un haut devoir à l'égard de la famille française d'Amérique, tout cela, du moins jusqu'en ces derniers temps, a été, pour la masse de notre peuple et pour la plupart de ses dirigeants, le cadet de leurs soucis. Et qu'à l'heure où je vous parle, de grands garçons et de grandes filles de la Saskatchewan et de l'Alberta, enfants de race française, puissent demander à leurs parents: «Qu'est-ce que la Province de Québec?», de l'air d'enfants qui demanderaient: «Qu'est-ce que le Groënland, ou qu'est-ce que la Cochinchine?», cela seul en dit long sur la puissance de notre rayonnement. Ainsi partout les malheurs d'un peuple qui oublie son passé, qui s'écarte de ses lignes de force: l'incohérence, la désintégration, l'abandon à la médiocrité, à la servitude, l'impuissance à vivre collectivement, le triomphe de tous les individualismes: tous les signes des nations qui s'en vont au vertige final. Pourtant non. Dans cette misère, un sens collectif, une solidarité, demeure, ne faiblit point: la solidarité du parti politique, le plus destructeur de tous les individualismes. Car en un temps où l'on dénonce, avec véhémence, et non sans raison, le fléau marxiste des luttes de classes, que mes amis politiques me pardonnent si j'ose dire que les luttes de parti avec ce qu'elles fomentent, au Canada français, de divisions, de haines stupides, de déformation des consciences, de folie collective, sont aussi funestes à un peuple que les luttes de classes. En tout cas, pour un petit peuple comme le nôtre, acculé de toutes parts aux solutions tragiques, le parti au lieu de la patrie, le parti au lieu de la nation, la mystique du parti au lieu de la mystique nationale, ce peut être assez pour mourir; ce n'est pas assez pour vivre.

V

On me posera ici deux questions: toute notre histoire nous inclinait vers la fierté et la fidélité. D'où vient le rebroussement? Qui sont les responsables? Et sommes-nous guérissables? Les responsables? À quoi bon les nommer? L'Histoire n'est pas une potence. J'aime mieux répondre à la deuxième question. Car je suis de ceux qui croient à la guérison de notre petit peuple. Et nous ne sommes pas ici réunis pour chanter un Libéra, mais pour préparer un Alleluia.

Les remèdes, rien de plus simple que de les indiquer. Nous avons perdu notre base économique et sociale et notre base historique. L'effort urgent s'appliquera à les retrouver toutes deux. Nous retrouverons la première par la reconstitution et par le maintien de notre paysannerie. La vocation paysanne de notre peuple me paraît bien manifeste; je n'arrive pas à découvrir notre vocation au «secours direct». L'on parle beaucoup, depuis quelques années, de capital humain; et l'on proclame son excellence sur tout autre capital. L'heure est opportune, pour nos gouvernants, de se souvenir que, pour faire une race saine, forte, attachée aux traditions familiales et nationales, nul milieu générateur n'a encore remplacé la terre. À ceux qui estimeraient trop élevé le coût d'une politique d'agriculture et de colonisation, rappelons qu'arrêter, par le temps qui court, le recul de la paysannerie, c'est prendre, contre les troubles sociaux, la moins coûteuse des assurances. À tous égards, sa politique agraire reste, pour le Canada français, sa politique vitale. Sans doute, serait-ce folie que de négliger certaine prédestination industrielle de notre province. Encore importe-t-il que, dans la mesure où pourra s'accroître l'attirance de la ville, s'accroisse davantage l'appel de la terre. L'essentiel, pour un pays, ce n'est pas de posséder les plus grosses industries ni les plus grosses villes; c'est de posséder la santé, laquelle est le résultat d'un équilibre: équilibre économique et social. Le premier article de notre programme comme la consigne suprême de tous nos chefs pourraient donc s'énoncer comme suit: restaurer d'abord, dans l'esprit paysan, l'amour, la dignité du sol; placer, par arpent ou mille carrés, le plus de Canadiens français possible; conquérir la terre québecoise jusqu'à ses extrêmes limites, jusqu'à sa dernière motte cultivable; à cette fin, poser en principe qu'aucun pouce de cette terre n'appartient au marchand de bois, au landlord américain, au sportman parasite, avant d'appartenir au fils du paysan.

Le second remède est de même urgence. Quand un peuple est malheureux, désorienté, pour avoir rompu avec son histoire, la première nécessité est de s'y ressouder. Si seulement nous pouvions enfin découvrir que nous sommes Français et nous découvrir aussi la détermination de le rester! Voilà qui règlerait bien des questions, à commencer par les problèmes de notre enseignement et de notre éducation. Une chose est sûre: nos écoles ne peuvent se passer d'orientation nationale et nous ne pouvons être des Français artificiels, dévitalisés. Peuple minuscule en face de cette terrible Amérique, nous n'avons pas le choix d'être français, avec mollesse, avec dilettantisme, avec tous les flirts téméraires pour tous les snobismes: français, nous le serons de la tête aux pieds, avec intransigeance, à force d'énergie et d'audace, ou nous cesserons de l'être. Or, pour faire des Français de l'espèce viable, l'on n'a pas encore trouvé d'autre recette que d'élever les enfants à la française, dans des écoles françaises, dans une atmosphère française, avec un idéal français. Ce qui ne veut pas dire que l'on néglige ni que l'on dédaigne les autres cultures, mais que les langues et les cultures secondes restent à leur rang qui n'est pas le premier.

L'orientation nationale pose aussi le problème politique. Abordons-le, en toute franchise, comme si, en ce pays libre, un prêtre avait le droit de prendre cette liberté autant qu'un clergyman. Notre constante sur le terrain politique et national, je l'ai assez répété et elle est assez manifeste: ce fut la passion de l'autonomie, le refus de nous laisser absorber; une tension, dans toute la mesure légitime et possible, vers notre achèvement français. Autant dire que nous ne pouvons accepter aucunes lisières indues, de quelque part qu'elles viennent, fût-ce d'Ottawa. La Confédération, nous en sommes, mais pourvu qu'elle reste une confédération. Nous acceptons de collaborer au bien commun de ce grand pays; mais nous prétendons que notre collaboration suppose celle des autres provinces et que nous ne sommes tenus de collaborer que si cette collaboration doit nous profiter autant qu'aux autres. Peu importe ce que pense là-dessus la vieille génération. Je sais ce que pense la jeune génération, celle qui demain comptera. À celle-ci prenez garde de donner à choisir entre sa vie, son avenir français, et un régime politique. Elle prétend bien n'être pas entrée dans la Confédération pour y vivre une vie nationale et culturelle appauvrie, mais plus riche; non pour être un peuple moins français, mais plus français. Pour ma part, je ne vois point quel texte constitutionnel, quelle obligation juridique ou morale, quel intérêt suprême du pays ou de l'État, nous imposent de mettre des bornes à l'essor de notre culture, à l'élan de nos aspirations françaises. En conséquence nous refusons de nous sacrifier, nous seuls, au maintien ou à l'affermissement de la Confédération. Et, pour le dire tout net: le rôle de Cariatides naïves et serves geignant sous les corniches de pilastres branlants ne saurait être, pour un peuple, un programme de vie nationale.

Décidés à ne pas subir de lisières illégitimes du côté d'Ottawa, nous estimerons assez inopportun, sans doute, de nous en imposer nous-mêmes, dans notre propre province. C'est ici, dans le Québec, que nous jouons notre destin. Ici que nous avons tâche de nous réaliser. Pour cette fin, en 1867, nous nous sommes dégagés de l'étreinte du Haut-Canada; pour cette même fin, nous avons fait triompher le principe fédératif; nous avons obtenu la résurrection politique du Canada français. Que déduire de ces prémisses, sinon qu'une politique canadienne-française, en cette province, n'est pas une politique facultative, ni simplement opportune, mais une politique nécessaire? Pas une politique de provocation; mais, pour le Canada français, sa politique naturelle, sa politique de droit. Si notre histoire a un sens, et elle a un sens, notre seul destin légitime et impérieux, l'aboutissant logique de notre effort de 177 ans, pour nous dégager et vivre notre vie à nous, le but nettement visé par la flèche indicatrice, par la ligne toujours montante de notre histoire, ne peut-être que celui-ci: constituer, en Amérique, dans la plus grande autonomie possible, cette réalité politique et spirituelle, suprême originalité de ce continent, triomphe, chef-d'oeuvre d'un splendide effort humain: un État catholique et français.

Au surplus, j'y insiste: cette création est pour nous de nécessité vitale. Pendant ces jours, il a été beaucoup question de la langue, de sa défense, de son illustration. Prenons garde qu'à tant exalter la langue, l'on ne rétrecisse la question essentielle, qui est toute la question nationale. Car il faut nous le tenir pour dit: nous ne planterons pas artificiellement l'amour de la langue dans le coeur du petit peuple. Aucun amour du parler maternel ne tiendra, en particulier, contre notre asservissement économique. L'oeuvre urgente et première consiste à convaincre les Canadiens français, qu'à rester français, non seulement ils ne sacrifient aucune de leurs chances d'avenir, mais que ces chances ils les assurent et les accroissent. C'est la fidélité à leur sang, à leur histoire, à leur culture, à toutes leurs énergies natives, doivent-ils apprendre, qui leur vaudra de créer le climat, les conditions les plus favorables au développement de leur personnalité humaine et culturelle, à la conquête de la dignité et de la fierté des peuples libres. Or qui voudra soutenir que l'État ait le droit de se désintéresser d'un si grave problème de bien commun? Qui voudra prétendre que les conditions dont je parlais, il y a un instant, vont surgir d'elles-mêmes, par le simple jeu du vieil automatisme libéral, sans l'intervention de l'État et de son pouvoir de coordination? Un devoir absolu, un rôle sacré s'impose à l'État: préparer, favoriser les conditions matérielles et morales, l'harmonieuse combinaison d'une politique économique et sociale et d'une d'une politique de l'esprit, par quoi les Canadiens français, fils authentiques du sol, immense majorité en cette province, atteindront leur fin d'hommes et leur fin de nation.

Que les bonne-ententistes se rassurent. Je n'oublie point, pour autant, ceux qui vivent à côté de nous. J'espère seulement qu'un de ces jours prochains, nous apprendrons, nous de la minorité du Québec, à nous occuper de nos affaires sans en demander la permission au voisin. La bonne-entente, certes, j'en suis; et, pour en être, à défaut de mon esprit de catholique, il me suffirait de la tradition française en ce pays. Mais la bonne-entente que je veux, c'est la bonne-entente à deux. La bonne-entente debout. Pas une bonne-entente de dupes. Pas une bonne-entente à n'importe quel prix; doctrine de dégradation, où tout notre rôle consiste à émoucher le lion; mais la bonne-entente fondée sur le respect mutuel, sur l'égalité des droits. Et celle-là, j'oserai dire, l'ayant toujours pratiquée, et souvent seuls, cessons donc d'en parler comme si nous avions encore besoin de nous la prêcher ou de la mendier. Mais, comme un peuple libre et comme un peuple fier, ayons plutôt l'air, à l'occasion, d'être en état de nous en passer.

À ceux de nos compatriotes qui, à ce simple énoncé d'un État français, prennent une mine scandalisée, beaucoup moins inquiets du sort des leurs que du sentiment de la minorité, je dis: «Finirons-nous par découvrir que les Canadiens français comptent en cette province, pour 2 500 000 âmes? qu'ils constituent près des cinq-sixièmes de la population? que ce pays est celui de leurs pères? qu'ils ont le droit d'y vivre? et que la politique destinée à leur assurer la jouissance de ce droit, ne peut froisser, en réalité, que ceux-là que froissent notre existence ou notre simple volonté d'exister?» Je leur dirai encore: «En définitive, que demandons-nous autre chose que la liberté de faire, chez nous, ce qui se pratique dans toutes les provinces du Canada et voire de le faire plus libéralement qu'en ces provinces? Il existe des minorités ailleurs que dans le Québec. Les Canadiens français comptent pour 400 000 peut-être dans l'Ontario; les Acadiens forment le tiers de la population du Nouveau-Brunswick. Les bonne-ententistes voudraient-ils soutenir, par hasard, qu'il est chimérique, au Canada, de parler de traitement équitable pour les minorités, ou que, nous, du Québec, aurions besoin d'aller apprendre, en dehors de nos frontières, l'art de rendre justice à tout le monde?»

À nos compatriotes de l'autre origine et de l'autre culture, je tiendrais, d'autre part, ce langage que je n'estime ni impertinent, ni audacieux, encore moins injuste: «Nous sommes ici deux races, deux cultures, destinées à vivre l'une à côté de l'autre, à collaborer au bien commun de notre province et de notre pays. Vous, Anglophones, êtes fiers de votre sang, de votre histoire, de votre civilisation; et, pour servir le plus efficacement possible ce pays, votre ambition est de vous développer dans le sens de vos innéités culturelles, d'être Anglais jusqu'aux moelles. C'est votre droit; et, ce droit, vous avez assez de fierté pour le prendre sans le mendier. Et, certes, ce n'est pas moi qui refuserai de vous donner raison. D'autre part, aussi fiers de notre sang, de notre passé, de notre culture, que vous l'êtes des vôtres, nous prétendons que notre droit est égal au vôtre. Nous voulons, nous aussi, nous développer dans le sens de nos innéités culturelles, être Français jusqu'aux moelles; nous le voulons, ni pour des fins uniquement égoïstes ni par orgueil racique, mais pour apporter, comme vous, à notre pays, la modeste contribution de nos forces spirituelles, persuadés , comme vous, toujours, que pareil idéal de vie et pareille volonté ne constituent envers quiconque ni une provocation ni un défi. Et honni soit qui mal y pense!»

VI

Nous remettre en route vers ce grand avenir, nous ressouder à nos traditions, est-ce un vain rêve6 Vous entendez d'ici la réponse des défaitistes: «Trop tard! Dessein trop élevé, gageure trop audacieuse! Tenir tête à un continent! Être l'îlot que la mer ne submergera point quand déjà l'érosion fait tout branler...» Certes, que l'heure soit poignante et qu'il n'y ait pas un jour à perdre, je le sais trop. Quand le peuple voit les arbres montrer l'envers de leurs feuilles, il a coutume d'y percevoir l'annonce de la tempête prochaine. Nous sommes l'arbre aux feuilles à l'envers. Pour les peuples comme pour les arbres, je le sais aussi, il n'y a qu'un temps où, mal poussés, il y ait chance de les redresser. Cependant nous sommes catholiques; le catholicisme est resté notre suprême ligne de force. Dieu, sa Providence, je les ai trouvés partout en notre passé; ils ont posé les prémisses de notre histoire; et je me souviens qu'ils ont coutume de mettre, en leurs ouvrages, de la logique et de l'esprit de suite. Le destin est élevé, dites-vous? Je vous réponds que les peuples catholiques, même les plus petits, ne sont point dispensés d'être grands. Les obstacles sont redoutables? Pour nous, je le sais encore, le seul état de sécurité, c'est l'état d'héroïsme. Notre foi nous y maintiendra. Notre catholicisme, que nous apprendrons à vivre, nous empêchera de mourir dans l'insignifiance, dans la honte de la démission.

La crise est effroyable, insistez-vous? Assurément, mais nombre d'exemples éclatants, dans le monde actuel, nous l'enseignent: la crise a été, pour bien des peuples, le départ d'une réaction vitale, puis d'une renaissance, puis d'une marche à la gloire. Et le cycle s'est déroulé avec une extraordinaire rapidité. À ces peuples, quel bonheur, quelle grâce est donc venue? Des hommes, des chefs, ont fait passer, sur leur pays, un souffle de grandeur. Et, tout de suite, l'on a vu ces pays, qu'on disait décadents et finis, s'arracher à la hantise de la mort, retrouver le sens de leur destinée, puis la passion de vivre et de se refaire. Et le souffle de grandeur, où ces chefs sont-ils allés le chercher? Au creux du passé, dans la tradition vivante. Gonzague de Reynold a écrit, de l'un de ces peuples fortunés, le Portugal: «Toute nation, lorsqu'elle veut se relever d'une longue décadence, regarde nécessairement en arrière, au delà de cette décadence, vers l'époque la plus grande, la plus féconde et la plus glorieuse de son histoire. Elle y puise des exemples, surtout des raisons d'espérer: «Ce que je fus, je puis l'être encore». Pour relever un peuple déprimé, c'est donc trop peu de chose que quelques réformes sporadiques. Lui insuffler des raisons idéales de vie, renouer ses traditions vivantes, le rejeter dans les lignes de force de son histoire, voilà qui importe par-dessus tout. «Gouverner» disait, l'autre jour, le duce italien, «ce n'est pas seulement administrer, c'est encore fixer de hauts signes au pays». Le ministre des finances de Belgique disait, pour sa part: «Il ne suffit pas aux hommes de gouvernement d'être de bons intendants, ils doivent être des chefs, des exaltants». Aux chefs, aux gouvernants de notre peuple, nous avons donc conscience de ne rien demander de surhumain, ni d'impossible, quand nous leur disons: «Soyez, vous aussi, des exaltants. Faites passer au-dessus de ce pays un souffle électrique, le puissant courant d'une électricité qu'on ne vous reproche pas encore d'étatiser: l'électricité morale.»

De grâce, que l'on ne réplique point, avec les défaitistes: «Trop tard! Le peuple ne veut plus!» J'aurai le courage de prendre ici la défense de notre petit peuple. Sans doute, se révèle-t-il parfois bien inerte, bien décevant. Mais l'histoire m'a appris que d'ordinaire il vaut autant que ses chefs. Au surplus, quand tout un peuple est endormi, c'est qu'il y a eu quelque part des endormeurs. Je dénie le droit à ceux qui ne sont pas même éveillés, de reprocher au peuple son sommeil. Trop tard? Passons, Messieurs les dirigeants, autant de temps à faire quelque chose que nous en avons passé à ne rien faire; dépensez, pour le réveil national, pour le redressement de la conscience collective, autant d'activité, autant de millions, autant d'esprit d'organisation et de propagande, propagande de husting, propagande de radio, propagande de journaux, qu'il s'en est dépensé, en cette province, depuis soixante ans, pour nous insuffler les passions insanes de la politique; dépensez autant d'effort, pour nous éclairer et pour nous unir, que vous en avez dépensé pour nous aveugler et nous diviser; et alors vous pourrez parler de l'apathie populaire.

Trop tard? Mais vous ne voyez donc pas, vous n'entendez pas ce qui s'en vient? Le souffle de grandeurs, le voici qui commence à soulever un génération. Notre avenir nouveau, la jeunesse la plus intelligente, la plus allante, la plus décidée, le porte déjà dans ses yeux. Voilà pourquoi je suis de ceux qui espèrent. Parce qu'il y a Dieu, parce qu'il y a notre histoire, parce qu'il y a la jeunesse, j'espère. J'espère avec tous les ancêtres qui ont espéré; j'espère avec tous les espérants d'aujourd'hui; j'espère par-dessus mon temps, par-dessus tous les découragés. Qu'on le veuille ou qu'on ne le veuille pas, notre État français, nous l'aurons; nous l'aurons jeune, fort, rayonnant et beau, foyer spirituel, pôle dynamique pour toute l'Amérique française. Nous aurons aussi un pays français, un pays qui portera son âme dans son visage. Les snobs, les bonne-ententistes, les défaitistes, peuvent nous crier, tant qu'ils voudront: «Vous êtes la dernière génération de Canadiens français...» Je leur réponds, avec toute la jeunesse: «Nous sommes la génération des vivants. Vous êtes la dernière génération des morts!»


Notes
1. Mlle Jeannine Lavallée.
2.Je connais, pour ma part, un député de l'Union Nationale qui ignore l'existence du statut de Westminster. Pour guérir cette ignorance ingénue et, pour le dire en passant, je me demande pourquoi, au lieu de s'acharner à nous faire fêter le 1er juillet que personne ne fête, je me demande, dis-je, quel motif ou quelles influences occultes nous empêchent de célébrer, comme fête nationale de tout le Canada, l'anniversaire du statut de Westminster, le plus grand jour de notre histoire, en somme, l'anniversaire de la proclamation de l'indépendance de notre pays?
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Genre de texte
Conférence
Secteur
Sociétés / Groupes
Discipline
Histoire
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Dernière mise à jour: 05/20/2006
L'Encyclopédie de L'Agora - 1998 - 2010