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Dossier: Lionel Groulx
Lionel Groulx
Texte
Cher Monsieur Scott,

Je m'excuse de répondre bien en retard à votre bonne lettre du 15 septembre dernier et à l'hommage que vous m'avez fait de votre étude: Political nationalism and Confederation. Une longue grippe faite à l'automne a désorganisé ma vie.

Ai-je besoin de vous dire que je vous ai lu comme toujours avec le plus grand intérêt? Et j'ai trouvé plaisir à me sentir fréquemment d'accord avec vous. Dans votre lettre, vous formez des voeux pour le renouvellement de l'alliance LaFontaine-Baldwin de 1840, alliance qui se conclurait sur de nouvelles bases pour le profit des deux groupes ethniques et pour une orientation définitive de notre cher Canada vers sa pleine souveraineté. Ces voeux, vous savez combien tous ensemble nous les formons. Une question malheureusement nous arrête: combien, parmi les vôtres, accepteraient la nouvelle alliance sur les bases d'égalité pleine et généreuse où s'opéra l'alliance de 1840? Dans mon petit ouvrage La Confédération canadienne (p. 231-232) j'essayais de définir, il y a plus de vingt-cinq ans, les quelques idées maîtresses autour desquelles se pouvait constituer un patriotisme canadien, j'écrivais:

«La tâche n'est pas petite dans un pays de constitution fédérale de créer, au-dessus des diversités d'origines, de races et de croyances, ces deux ou trois idées maîtresses, dont parle Brunetière, capables de faire participer quelques millions d'hommes à l'âme d'une patrie et d'être conçues et obéies comme la règle intérieure de leurs résolutions. Mais combien grandit la difficulté dans un pays colonial où les races nouvellement venues sont à peine enracinées au sol! N'attendons point l'effacement des petites patries locales puisqu'elles n'ont recherché le lien de l'unité que pour mieux défendre leur individualité. Il ne peut donc s'agir que d'une juste subordination de la petite patrie à la plus grande. Et alors l'oeuvre urgente pour les conducteurs de ces peuples c'est de faire naître les sentiments communs à tous les groupes et à toutes les races et qui attachent à tout le pays. Qu'ils n'aillent point commettre la folie de déraciner le patriotisme en lui donnant des points d'appui factices. Qu'ils apprennent aux nouveaux venus à reporter sur leur patrie d'élection leur allégeance spirituelle. Le pays, le vrai pays, celui du sol et celui du foyer, celui où l'on vit et où resteront les os des morts, les politiques le feront toujours plus beau, plus prospère, plus bienfaisant; et ainsi ils augmenteront l'orgueil d'y vivre et de s'en réclamer. Puis, du respect des serments jurés et du partage égal de la liberté, ils feront naître la fraternité des races. Plus que les échanges commerciaux et plus que les relations intellectuelles, l'intégrité des droits de chacun maintenue par la volonté de tous perpétuera la solidarité nationale. Si cet accord des groupes existe dans la fierté commune d'appartenir au même pays, la nationalité nouvelle va s'ébaucher d'elle-même et rapidement. Que les éducateurs, les chefs et les maîtres de la pensée s'emploient seulement à donner des formules précises aux états d'âme nouveaux, aux aspirations qui jaillissent du sol. L'on verra alors se dégager et se cristalliser ces formes originales inhérentes à toute association humaine vivant sous les mêmes institutions politiques, sous le même ciel, dans la fraternité du même effort et du même idéal.»

Je n'ai pas changé d'idée depuis lors. nos politiciens canadiens-français qui ne représentent ni ne dirigent plus rien, peuvent se donner, pour la plupart, l'air de penser autrement; notre élite de la pensée, ou, si vous le préférez, nos vrais dirigeants s'en tiennent toujours, à mon sens, à ces points cardinaux. Il ne suffira pas de nous entendre sur la souveraineté pleine et entière du Canada. Il faudra que l'entente se fasse aussi complète sur le fait «confédératif». Je viens de l'écrire à M. T.S. Ewart:


«Tant que les Anglo-Canadiens n'auront pas accepté le fait français et le fait "Confédération" avec toutes leurs exigences et leurs conséquences, je veux dire sans les rétrécir et constamment équivoquer à leur sujet, il est inutile d'espérer la bonne entente entre les races au Canada.»

Les Canadiens français ne peuvent accepter qu'on rebâtisse la Confédération, selon la formule centraliste. Ils ne peuvent consentir une diminution quelconque de l'autonomie provinciale. La vérité toute crue, en effet, c'est qu'ils ne sont pas autonomistes par caprice ou entêtement; ils le sont par nécessité, de par les impératifs rigoureux de la vie. Pourquoi et comment renonceraient-ils à la moindre portion de leurs droits et privilèges politiques, quand leur autonomie actuelle suffit à peine à l'épanouissement de leur être national? Sans doute, les Pères de la Confédération ont voulu un État central fort. Je ne crois pas que la majorité d'entre eux, et en particulier les représentants du Bas-Canada, se soient résignés à des États provinciaux fantômes. N'oublions point que le cadre provincial au Canada, et cela est surtout vrai du Canadien français catholique, constitue le milieu le plus actif pour le développement de la personnalité humaine, le milieu le plus approprié à la formation de l'homme et du citoyen, le milieu vraiment générateur.

Vous l'admettrez, cher Monsieur Scott, ce n'est pas tout à fait la faute des Canadiens français s'ils se cramponnent avec tant d'opiniâtreté à l'autonomie de leur province, pas plus qu'il n'y a de leur faute si le régime fédératif a trop fonctionné contre eux. On fait volontiers reproche au Conseil privé d'avoir, par ses récentes décisions, dangereusement fortifié le sentiment provincialiste au Canada. Le reproche, s'il y a lieu de parler de reproche, est-il mérité? Je connais de nos bons juristes qui se font fort de démontrer que le Conseil privé aurait miné, tout autant que fortifié, l'autonomie provinciale? N'êtes-vous pas d'avis que, pour fortifier le «décentralisme», le Conseil privé n'a pas trouvé de plus fervent auxiliaire que le gouvernement central lui-même? Lorsqu'en chacun de nos débats scolaires, il a paru bon de se libérer des devoirs gênants prescrits par l'article 93 de la Constitution, qui, plus que le gouvernement d'Ottawa, a exalté les droits imprescriptibles des provinces et s'est retranché derrière ces droits pour ne pas bouger? Aujourd'hui que, pour nous faire accepter le centralisme, on nous promet des droits protecteurs plus nets ou plus intangibles, pourquoi ajouterions-nous foi à ces promesses? Ceux qui promettent sont, sans doute, sincères. Mais l'expérience nous a tant de fois démontré tout ce qu'il y a de naïve illusion à confier la garde des droits minoritaires de groupes catholiques et français à une majorité anglo-saxonne et protestante, soit dans les provinces, soit au gouvernement central. Autant en convenir de part et d'autre: les textes constitutionnels, si clairs et impératifs qu'ils soient, constituent, en notre pays, les plus fragiles des barrières au fanatisme des énergumènes et aux ambitions des majorités. Les stipulations de la Constitution de 1867, vous le reconnaissez vous-même, entendaient conférer aux minorités des droits extensibles. Or, vous le savez, loin d'étendre ces droits, on s'est appliqué à les restreindre quand ce ne fut pas à les supprimer.

Faut-il renoncer pour autant à tout espoir d'alliance et d'entente? Je puis l'écrire, sans vanité, et un large esprit comme vous me le concédera sans peine: les Canadiens français ont pratiqué généreusement la politique de la «main tendue». Ils l'ont pratiquée jusqu'à l'excès, jusqu'à la faiblesse, pour ne pas dire jusqu'à la sottise. Cette politique, ils sont encore prêts à la pratiquer; mais ils ont fini de la pratiquer de façon unilatérale. Un parti politique surgira-t-il, parmi les vôtres, un parti décidément canadien et rien que canadien, se refusant à tout essayisme chimérique, en politique constitutionnelle, respectueux sinon de la lettre, du moins de l'esprit de 1867, déterminé à se montrer juste, d'une justice même généreuse envers les minorités - comme on se le doit entre compatriotes? Si oui, la paix nationale, l'union nationale peuvent encore exister en notre pays. Sinon, nous nous en irons, j'en ai bien peur, vers des conflits extrêmement regrettables, et vers d'infinis bouleversements. Les théories et les gestes de nos politiciens, je ne l'ignore pas, vous donnent peut-être le change; ils font de leur mieux, semble-t-il, pour encourager les projets de centralisation et d'unification. Je ne crois pas me tromper en affirmant qu'en dépit de la force des vieux partis et de leurs clientèles, l'on aurait tort, gravement tort, de prendre le sentiment de ces groupes factices, pour le sentiment réel, profond, de la vieille province, de son élite pensante et de ses jeunes générations. Les bons observateurs savent de quel côté souffle le vent. Ceux qui connaissent notre histoire n'ignorent pas, non plus, vers quoi nous entraînent trois siècles d'une volonté persévérante. Avec un peu d'intelligence et de christianisme de part et d'autre, il y aurait encore moyen de nous tendre la main. [..]

Lionel Groulx

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Genre de texte
Lettre
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Dernière mise à jour: 05/20/2006
L'Encyclopédie de L'Agora - 1998 - 2010