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| Ernst Jünger, savant méconnu |
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Avez-vous déjà vu le nom de Ernst Jünger au bas d'une liste de savants contemporains éminents? Je dis au bas, car il est exclu qu'il puisse se trouver au sommet d'une quelconque liste. Or il fut un entomologiste de premier ordre. Plusieurs insectes portent son nom et, signe plus manifeste de sa grandeur en tant que savant, il trouva dans les objets de son émerveillement une joie telle qu'elle fut au centre de sa vie, depuis ses premières découvertes d'enfant jusqu'à sa mort, à l'âge de 102 ans. À un âge où Einstein lui-même ne faisait plus de mathématiques que pour les caméras, Jünger partait encore en solitaire à la découverte d'un insecte rare qui l'attendait sur les bords d'un ruisseau andalou.
Jünger, dira-t-on, n'était qu'un amateur. Il était un écrivain amateur d'entomologie, comme certains savants entomologistes sont amateurs de littérature. Jünger lui-même ne s'est jamais présenté autrement que comme un amateur et il s'est toujours montré très attaché à ce titre. L'humanité et la science auraient cependant tout à gagner de l'amateurisme tel qu'il l'a vécu et pensé.
Il a fait le point sur ce sujet dans une allocution prononcée devant l'Association des entomologistes de Bavière vers la fin de la décennie 1960. Ladite allocution est une glose sur ce mot de Sénèque: res severa est verum gaudium, que l'on peut traduire par une chose sérieuse est un plaisir véritable, mais aussi, précise Jünger par : un véritable plaisir est une chose sérieuse.
Faisant sienne cette seconde traduction, Jünger montre la beauté d'une vocation scientifique pure, dénuée de tout carriérisme, dominée par la joie... plutôt que par la joie de dominer. Amateur, amour...On entre en cette sorte de science comme on tombe amoureux: une créature unique, merveille à vos yeux, vous apparaît et vous ne vivez plus que pour mieux la connaître; de tout ce qui la touche de près ou de loin, de tout ce qu'elle a touché, de tout ce qui lui ressemble, ou aide à la comprendre, vous formez un univers qui deviendra votre patrie.
Pour le chercheur comme pour l'amateur, le point de départ est identique selon Jünger: «Sa conscience émergeant de l'indifférencié se saisit soudain d'un objet distinct que l'univers lui offre comme une preuve de sa puissance insondable. L'homme apporte du domaine de l'indifférence sa vraie patrie, le plaisir, le penchant, voire la passion. Ce qui lui reste caché, c'est que dans l'objet particulier, fût-ce une aile de papillon, il reconnaît un fragment de sa patrie personnelle.»1
Mais comment se distingue ensuite le chercheur de l'amateur? Res severa est verum gaudium. «Si, répond Jünger, nous admettons à présent que pour le chercheur, le centre de gravité réside dans le travail rigoureux et, pour l'amateur, dans le plaisir véritable, sans doute tomberons-nous juste.» Par chercheur, Jünger entend le savant désintéressé. Il prend soin de rappeler que «la connaissance est autonome, qu'elle se suffit à elle-même, et qu'en aucun cas, on ne peut lui assigner un simple but utilitaire». Si haute toutefois que soit l'idée qu'il se fait de la connaissance, il a recours pour distinguer le chercheur de l'amateur à un mot encore plus noble. «Il est permis à l'amateur de se servir d'un grand mot pour définir le service dont il s'acquitte, un service qu'il fait souvent à son insu, pressentant seulement que son plaisir est une affaire sérieuse. Ce mot c'est révélation et il est à l'antipode de la connaissance. La différence consiste en ce que la nature contemplative de l'esprit cherche à se satisfaire dans la révélation et sa nature active dans la connaissance. On pourrait également dire que par la connaissance le monde se conçoit comme un travail, et grâce à la révélation, comme un jeu - ces deux mots dans la plus haute acceptation que l'on puisse leur donner.»2
Le mot travailleur a un sens bien particulier sous la plume de Jünger, sens qu'il a lui-même précisé dans un essai paru en 1932. Travailleur est un terme générique englobant aussi bien le savant moderne que le technicien ou le simple ouvrier, tous ayant en commun d'être les soldats d'une même armée, celle du progrès technique et d'utiliser la même arme: la mesure et le nombre. À la même époque, dans L'homme et la technique, Oswald Spengler défendait une thèse semblable. Dans ce monde où la connaissance doit former sinon la voie unique, du moins la voie principale où se meut l'esprit, «on sent passer le souffle de plus en plus rigoureux de la res severa: la vue devient plus claire, mais aussi l'atmosphère y est refroidie.»
Qu'on ne s'y trompe pas: Jünger n'est pas tenté de fuir dans l'irrationnel. Il met tout simplement la connaissance à sa place et après l'avoir distinguée de la révélation, il montre que l'exact qui est son but ne doit pas être le but ultime de l'esprit humain. Pour que la mosaïque de nos exactitudes forme une image, dit-il, «il ne suffit pas de prendre du recul. Il y faut également l'énergie intérieure de l'homme tout entier.» C'est contre le culte du nombre qu'il en a et non contre le nombre. «Il y a là un symptôme d'atrophie, de rabougrissement intellectuel.» 3 Mais quand l'amateur s'allie au chercheur, quand la révélation complète la connaissance, comme chez Goethe, Alexandre de Humboldt, Leibniz et Pascal, alors on atteint le sommet.
Vers la fin de la décennie 1960, Jünger se rendit à Malaga avec l'espoir de trouver un certain scarabée dans la campagne environnante. Son espoir ne fut pas déçu et ajoute-t-il, «tandis que je contemplais cette créature sur ma paume en essayant de me l'expliquer, un étranger remonta le lit du ruisseau.» Ce n'était pas à la vérité un étranger, mais un entomologiste amateur de grande réputation, le consul Frey, de Munich, que Jünger connaissait bien. Frey avait appris au village voisin que Jünger était parti à la chasse aux scarabées. Comme il connaissait bien la région, il devina l'endroit où il trouverait Jünger. «En guise de salut, dit Jünger, je lui montrai le ténébrion strié de velours que je tenais dans ma main: Il jeta sur lui un regard rapide et répondit: "C'est l'acida holocericea. J'en ai capturé un il y a trente ans exactement au même endroit." [...] «Notons en marge que la rencontre de deux amateurs au bord du lit d'un ruisseau perdu dans le sud de l'Espagne, a également son charme. L'objectif qui les a attirés à une si grande distance est en tiers. Il reste invisible pour le profane.»4
Jünger avait entrepris des études universitaires en entomologie. Il les avait abandonnées à cause de l'importance qu'on y accordait aux mathématiques au détriment d'une autre forme de rigueur, celle de la langue. Définir un insecte pour pouvoir l'identifier et le classer est un exercice aussi difficile que traduire Rivarol en allemand, ce que fit Jünger avec le sentiment qu'il lui eût été impossible de relever pareil défi s'il ne s'y était pas préparé par ses descriptions d'une multitude d'insectes.
Un art de vivre qui est aussi une vision du monde se dégage des expériences de Jünger sur le terrain. «Plus, dit-il, nous nous servons de moyens mécaniques, plus il convient de ne point laisser les organes naturels s'atrophier; il faut les exercer.» L'automobile n'interdit pas la marche, elle la rend au contraire plus importante. De même dans l'ordre intellectuel, il faut cultiver, à côté de la science de plus en plus exacte, un savoir qui tout en étant plus près des choses, moins abstrait est aussi la condition de l'originalité et le lieu de la vision d'ensemble.
Jünger avait vu le danger que la technique, par le biais des stéréotypes et des signaux (qui remplacent les signes), fait peser sur la pensée et le style. Sans s'élever inutilement contre les automatismes, si utiles à leur place, il a cherché un moyen pour l'homme de demeurer original, c'est-à-dire lui-même. «Le grand moyen dont la nature dispose, dit-il, c'est la nuit, la nuit telle que l'a chantée Novalis. Le dormeur en émerge chaque matin à la lumière.»5
Comment l'homme demeuré original atteindra-t-il à la vision d'ensemble? «Chacun, répond Jünger, devra le savoir par lui-même. Il lui faudra pour cela s'interroger, écouter au fond de lui. C'est de cet intérieur que lui répondra son penchant, son verum gaudium. J'ai trouvé dans le mien, dans les scarabées, une écriture composée de centaines, de milliers d'idéogrammes, j'ai obtenu l'accès à un monde où nul être n'est pareil à l'autre.»6
Aux yeux de Jünger, l'idéogramme s'oppose à la lettre abstraite de l'alphabet, comme l'art s'oppose à la technique, comme le signe complexe s'oppose au signal simpliste. Et c'est dans l'harmonie entre ces opposés que nous trouvons notre accomplissement. Dans l'ordre spirituel, les idéogrammes sont, par rapport à la monotonie, l'équivalent de la marche par rapport à l'automobile, «l'image doit compléter la lettre, l'art la technique, le jeu le travail - les compléter et non les supprimer.»7
Il est intéressant de noter ici comment l'entomologie a rendu l'amateur Jünger plus apte à découvrir le caractère unique de chaque être, scarabée ou homme, tandis qu'une entomologie qui était la même au point de départ, a fait dériver le savant Escherish vers le totalitarisme. «Quiconque a eu la chance d'observer un tel peuple de Termites sera stupéfait par la discipline absolue, la subordination totale de chaque individu à une volonté commune et l'élimination de tout individualisme et tout égoïsme par le dévouement et le sacrifice de chacun à l'idée de l’État. Lorsqu'on voit l'abnégation et le zèle avec lesquels chaque individu remplit ses fonctions, on ne peut s'empêcher de penser que ce sont des sentiments de plaisir puissants qui sont à la base de toutes ces actions.»8
Compagnon de jeunesse de Hitler, Escherish était appelé à devenir recteur de l’université de Munich. S'il fallait une preuve supplémentaire pour disculper Jünger de tout compromis avec le nazisme, on pourrait la trouver dans sa conception des insectes. Ils lui ont révélé le caractère unique et sacré de chaque être vivant, et de l'homme lui-même à plus forte raison, tandis qu'Escherish et ses homologues y ont vu les rouages d'une machine qu'ils ont proposée comme modèle pour l'humanité.
Jünger atteint le sommet de la poésie et se rapproche de la mystique la plus authentique, celle de saint François, quand il évoque la façon dont un homme peut être révélé à lui-même, trouver son identité par la fréquentation quotidienne et silencieuse de lépidoptères.
«Un peintre de mes amis m'a raconté sa visite à un homme simple qui depuis l'enfance s'est occupé de lépidoptères - de leur croissance, leur élevage, leur observation dans la nature. Cet homme silencieux fit une forte impression sur le peintre qui la résuma dans cette phrase: "Les papillons ont sculpté son visage." Sans doute faut-il une longue vie pour que les ailes soyeuses de ces vagabonds des jours et des nuits sculptent une physionomie. Cela rappelle les roses que le vent du désert arrache au grès; la formation cristalline y est apparente. Nous touchons là au coeur des choses: la sublimation spirituelle, l'épanouissement de la structure interne.» 9
1-Ernst Jünger, Rivarol et autres essais, Grasset, Paris, 1970 p.236
2- Ibidem p.239
3 -Ibidem p.240
4.-Ibidem p.245
5- Ibidem p.251
6- Ibidem p.251
7 -Ibidem p.251
8- Cité par Pierre-Paul Grassé, in L'homme en accusation, De la biologie à la politique, Albin Michel, Paris, 1980. (Termitenwahn, 1934, p. 219.)
9- Ernst Jünger, Ibidem p. 244 |
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