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Document associé
Boèce ou la consolation de la philosophie
Dossier: Boèce
Edward Gibbon
Extrait
«La raison de Boèce lui avait fait connaître combien sont précaires les faveurs de la fortune; l'expérience l'avait instruit de leur valeur réelle; il en avait joui sans crime, il pouvait y renoncer sans un soupir, et dédaigner avec tranquillité la fureur impuissante de ses ennemis qui lui laissaient le bonheur, puisqu'ils lui laissaient la vertu. De la terre il s'élève dans les cieux pour y chercher le bien suprême. Il fouille le labyrinthe métaphysique du hasard et de la destinée, de la prescience de Dieu et de la liberté de l'homme, du temps et de l'éternité [...]»


Texte

Le sénateur Boèce
1 est le dernier des Romains que Caton ou Cicéron eussent reconnu pour leur compatriote. Orphelin dès le berceau, il hérita du patrimoine et des dignités de la famille Anicienne, nom que prenaient avec orgueil les rois et les empereurs de ces temps-là; et le surnom de Manlius attestait sa descendance véritable ou fabuleuse du consul et du dictateur, qui avaient, l'un chassé les Gaulois du Capitole, et l'autre sacrifié ses enfants au bonheur de la république. À l'époque de sa jeunesse, on n'avait pas à Rome entièrement abandonnée l'étude: il existe encore un Virgile 2 corrigé par la main d'un consul; et la libéralité des Goths avait conservé aux professeurs de grammaire, de rhétorique et de jurisprudence, leurs pensions et leurs privilèges: mais la littérature latine ne suffisait pas à l'ardente curiosité de Boèce, et on dit qu'il passa dix-huit ans dans les écoles d'Athènes 3, que soutenaient alors le zèle, le savoir et les soins de Proclus et de ses disciples. La raison et la piété du jeune Romain échappèrent heureusement à la contagion de ces folies de la magie et de la mysticité, qui souillaient les bocages de l'Académie; mais il y prit l'esprit et il y adopta la méthode des philosophes, soit ancien, soit nouveaux, qui essayaient de concilier la raison forte et subtile d'Aristote avec les rêves pieux et sublimes de Platon. De retour à Rome, et après avoir épousé la fille du patricien Symmaque, son ami, il continua ses études dans un palais où brillaient de toutes parts le marbre et l'ivoire 4. Il édifia l'Église en défendant avec profondeur le symbole de Nicée contre les hérésies d'Arius, d'Eutychès et de Nestorius; et dans un traité particulier, il expliqua ou exposa l'unité de Dieu admise chez les catholiques, par la non-différence de trois personnes distinctes, quoique consubstantielles. Pour l'instruction des Latins, il soumit son génie à une étude minutieuse des arts et des sciences de la Grèce. Sa plume infatigable traduisit et éclaircit la géométrie d'Euclide, la musique de Pythagore, l'arithmétique de Nichomaque, la mécanique d'Archimède, l'astronomie de Ptolémée, la théologie de Platon, et la logique d'Aristote, avec le commentaire de Porphyre. Il se trouva seul en état de décrire un cadran solaire, une horloge d'eau et une sphère qui représentait le mouvement des planètes et que l'on regardait comme des merveilles de l'art. De ces spéculations abstraites, il descendait, ou, pour parler plus exactement, il s'élevait à la pratique des devoirs de la vie publique et de la vie privée; sa générosité soulageait les indigents, et son éloquence, comparée par la flatterie èa celle de Démosthène et de Cicéron, ne s'employa jamais du moins qu'en faveur de l'innocence et de l'humanité. Un prince habile sentit et récompensa un mérite si éclatant; Boèce obtint les titres de consul et de patrice, et fit usage de ses lumières dans l'emploi de maître des offices. Quoique l'Orient et l'Occident eussent une égale part aux choix des consuls, ses deux fils furent créés, malgré leur jeunesse, consuls de la même année 5. Le jour mémorable de leur inauguration, ils se rendirent en pompe de leur palais au Forum, au milieu des applaudissements du sénat et du peuple, et plein de joie, leur père, alors le véritable consul de Rome, après avoir prononcé un discours à la gloire de son royal bienfaiteur, montra sa magnificence dans les jeux du cirque. Comblé de jouissances, environné d'honneurs, satisfait de ses alliances particulières, adonné à l'étude de la science, élevé par la conscience de ses vertus, Boèce aurait pu se dire heureux, si ce titre précaire pouvait être appliqué à l'homme avant qu'il ait atteint le terme de sa vie.

Un philosophe prodigue de ses richesses et économe de son temps devait être peu sensible aux attraits de la fortune et de l'ambition; et il est permis de le croire, lorsqu'il nous assure qu'il obéit malgré lui au divin Platon, qui ordonne à chaque citoyen de travailler à délivrer l'État des usurpations, du vice et de l'ignorance. Il invoque le souvenir de ses contemporains en témoignage de l'intégrité de sa vie publique. Il avait réprimé par son autorité l'orgueil et la tyrannie des officiers royaux, et son éloquence avait sauvé Paulianus, qu'on allait livrer aux chiens du palais. La misère des habitants des provinces, ruinés par les contributions qu'exigeaient le fisc, ou par les extorsions que se permettaient les particuliers, avait toujours excité sa compassion, et avait souvent reçu de lui des soulagements. Il avait seul osé résister à la tyrannie des Barbares enorgueillis par leurs conquêtes, excités par la cupidité, et, ainsi qu'il s'en plaint, encouragés par l'impunité. Dans ces nobles contestations, son courage s'élevait au-dessus du danger et peut-être de la prudence; et on sait, d'après l'exemple de Caton, que la vertu pure et inflexible est la plus disposée à se laisser égarer par le préjugé et entraîner par l'enthousiasme, et qu'elle a pu confondre les inimitiés privées avec la justice publique. Le disciple de Platon s'exagérait peut-être les infirmités de la nature humaine et les imperfections de la société; et l'autorité d'un roi goth, quelle que fût la douceur de la fidélité et de la reconnaissance qu'il devait lui devait, durent paraître insupportables à l'âme libre d'un patriote romain; mais sa faveur et sa fidélité déclinèrent dans la même proportion que le bonheur public, et on lui donna, en qualité de maître des offices, un indigne collègue qui partageait et qui contrôlait son pouvoir. Lorsque, sur la fin de la vie de Théodoric, son caractère commença à s'aigrir, Boèce sentit avec indignation qu'il était esclave; mais un maître n'ayant de pouvoir que sur ses jours, le philosophe ne craignit pas de se présenter devant un Barbare irrité; qui ne trouvait plus la sûreté du sénat compatible avec la sienne. Le sénateur Albinus était accusé et même convaincu d'avoir eu la présomption d'espérer la liberté de Rome: «Si Albinus est coupable, s'écria l'orateur, nous avons commis le même crime, le sénat et moi; et si nous sommes innocents, Albinus a les mêmes titres à la protection des lois.» Ces lois ne pouvaient punir le stérile vœu d'un bonheur impossible; mais elles durent avoir moins d'indulgence pour l'indiscret aveu de Boèce, qui osa dire qu'eût-il été instruit d'une conspiration, il ne l'eût pas révélée au tyran 6. Le défenseur d'Albinus se trouva bientôt enveloppé dans l'affaire de son client, et peut-être coupable du même crime. On produisit contre eux une requête adressée à l'empereur d'Orient, pour l'engager à délivrer l'Italie de l'oppression des Goths: cette requête était revêtue de leur signature, qu'ils nièrent en vain comme supposée; trois témoins d'un rang honorable, et peut-être d'une réputation infâme, attestèrent les criminels desseins du patrice romain 7. On doit présumer son innocence, puisque Théodoric lui ôta les moyens de se justifier, et le tint resserré dans la tour de Pavie, tandis qu'à cinq cents milles de là, le sénat prononçait un arrêt de confiscation et de mort contre le plus illustre de ses membres. Par les ordres d'un Barbare, les connaissances secrètes d'un philosophe furent flétries des noms de sacrilège et de magie 8. La voix tremblante des sénateurs eux-mêmes punit son fidèle attachement au sénat; Boèce leur promit qu'après lui personne ne se rendrait coupable du même crime, et leur ingratitude mérita ce vœu ou cette prédiction 9.

Tandis que Boèce, chargé de fers, attendait de moment en moment l'arrêt ou le coup de la mort, il écrivit la Consolation de la philosophie, ouvrage précieux, qui ne serait point indigne des loisirs de Platon ou de Cicéron, et auquel la barbarie des temps et la position de l'auteur donnent une valeur incomparable. La céleste conductrice, qu'il avait si longtemps invoquée dans Rome et dans Athènes, vint éclairer sa prison, ranimer son courage, et répandre du baume sur ses blessures. Elle lui apprit, d'après la considération de sa longue prospérité et de ses maux actuels, à fonder de nouvelles espérances sur l'inconstance de la fortune. La raison de Boèce lui avait fait connaître combien sont précaires les faveurs de la fortune; l'expérience l'avait instruit de leur valeur réelle; il en avait joui sans crime, il pouvait y renoncer sans un soupir, et dédaigner avec tranquillité la fureur impuissante de ses ennemis qui lui laissaient le bonheur, puisqu'ils lui laissaient la vertu. De la terre il s'élève dans les cieux pour y chercher le bien suprême. Il fouille le labyrinthe métaphysique du hasard et de la destinée, de la prescience de Dieu et de la liberté de l'homme, du temps et de l'éternité, et il essaie noblement de concilier les attributs parfaits de la Divinité avec les désordres apparents du monde moral et du monde physique: des motifs de consolation si communs, si vagues ou si abstraits, ne peuvent triompher des sensations de la nature; mais le travail de la pensée distrait du sentiment de l'infortune, et le sage qui, dans le même écrit, a pu combiner avec art les diverses ressources de la philosophie, de la poésie et de l'éloquence, possédait déjà sans doute cette intrépidité calme qu'il affectait de chercher. Il fut enfin tiré de l'incertitude, le plus grand des maux, par l'arrivée des ministres de mort, qui exécutèrent et pressèrent peut-être l'ordre cruel de Théodoric. On attacha autour de sa tête une grosse corde, qu'on serra au point que ses yeux sortirent de leurs orbites; et ce fut sans par une sorte de compassion que, pou abréger son supplice, on le fit expirer sous les coups de massue 10. Mais son génie lui survécut et a jeté un rayon de lumière sur les siècles les plus obscurs du monde latin; le plus illustre des rois d'Angleterre à traduit les écrits de ce philosophe 11, et Othon III, fit transférer dans un tombeau plus honorable les ossements d'un saint catholique à qui des persécuteurs ariens avaient procuré les honneurs du martyre et la réputation de faire des miracles.


Notes
1. Leclerc a composé une vie critique et philosophique de Boëtius (Bibl. choisie, t. XVI, p. 168-275), et la lecture de Tiraboschi (t. III) et de Fabricius (Bibl. latin.) pourra être utile. On peut fixer la date de sa naissance vers l'an 470, et celle de sa mort en 524, dans une vieillesse prématurée. Consol. phil. metrica, I, p. 5. (
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2. Voyez sur l'époque et la valeur de ce manuscrit, qui est aujourd'hui dans la bibliothèque du grand-duc à Florence, la Cenotaphia Pisana du cardinal Norris, p. 430-447. (
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3. On n'est pas sûr que Boèce ait étudié à Athènes. (Baronius, A. D. 510, n 3, d'après un traité de Disciplina scholarum, lequel paraît supposé.) Le terme de dix-huit ans est sans doute trop long; mais son voyage d'Athènes est attesté par un grand nombre d'auteurs, Hist. crit. philosoph., t. III, p. 524-527), et par une expression vague et équivoque, il est vrai, de son ami Cassiodore (Var., I, 45), longe positas Athenas introisti. (
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4. Bibliothecae comptos ebore ac vitro parietes, etc. (Consol. philos., I, I, Pros. v, p. 74. Les Épîtres d'Ennodius (VI, 6; VII, 13; VIII, I, 31, 37 et 40), et Cassiodore (Var., I, 39; IV, 6; IX, 21), fournissent plusieurs preuves de la grande réputation qu'il obtint de son temps. Il est vrai que l'évêque de Pavie voulait acheter une vieille maison que Boèce avait à Milan, et les éloges furent peut-être une partie du paiement. (
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5. Pagi, Muratori, etc., s'accordent à dire que Boèce fut consul en l'an 510, et ses deux fils en 522. Ils parlent d'un Boèce consul en 487; ce fut peut-être son père. On a voulu attribuer ce dernier consulat au philosophe, et il en est résulté de l'embarras pour la chronologie de sa vie. Il vante son bonheur (p. 109, 110), (son bonheur passé) dans ses dignités, dans ses alliances, dans ses enfants. (
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6. Si ego scissem, tu nescisses. Boèce (I, I, Pros. 4, p. 53) adopte cette réponse de Julius Canus, dont la mort philosophique est décrite par Sénèque, de Tranquillitate animi, c. 14. (
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7. On trouve dans les lettres de Cassiodore sur le caractère des deux délateurs de Boèce, Basilius (Variar., II, 10, II; IV, 22) et Opilio (v, 41; VIII, 16), des éclaircissements qui leur sont peu honorables. Elles font aussi mention (v, 31) de Decoratus, l'indigne collègue de Boèce (I, III, Pros. 4, p. 193). (
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8. On ordonna des recherches sévères sur le crime de magie (Variar., IV, 22, 23; IX; 18): on prétendit que plusieurs nécromanciens, pour s'échapper, avaient rendu fous leurs geôliers. Au lieu de fous je serais tenté de lire ivres. (
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9. Boèce avait composé son apologie (p. 53), qui serait peut-être plus intéressante que sa Consolation. Il faut nous contenter de la revue qu'il fait de se dignités, de ses principes, de sa persécution, etc. (I, I, Pros. 4, p. 42-62), et on peut la rapprocher des mots concis, mais énergiques, du Fragment de Valois, p. 723. Un auteur anonyme (Sinner, Catalog. Mss, Bibl. Bern., t. I, p. 287) l'accuse d'un crime honorable et patriotique de lèse-majesté. (
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10. Il fut exécuté in agro Calventiano, Calvenzano entre Marignan et Pavie (Anonym. Valois, p. 723), par ordre d'Eusèbe, comte de Ticinum ou de Pavie. Le lieu de sa prison est appelé aujourd'hui le Baptistère, forme d'édifice et nom particulier aux cathédrales. La tradition perpétuelle de l'église de Pavie ne laisse point de doute sur cette identité. La tour de Boèce a subsisté jusqu'en 1584, et nous en avons encore la gravure. Tiraboschi, t. III, p. 47, 48. (
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11. Voyez la Biographia britannica; Alfred, t. I, p. 80, 2e édit. Ce travail est encore plus honorable s'il a été exécuté sous les yeux du savant Alfred, par les docteurs, tant étrangers que nationaux, qu'il avait rassemblés autour de lui. Consultez sur la réputation de Boèce dans le moyen âge, Brucker, Hist. crit. philosophi., I, III, p. 565, 566. (
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Source
EDWARD GIBBON, «De l’union et de la prospérité intérieure de l’empire romain dans le siècle des Antonins»,Histoire de la décadence et de la chute de l'Empire romain, tome 7, c. LX. Traduit, préfacé et annoté par François Guizot, Paris, éd. Ledentu, 1828, p. 188-197
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Dernière mise à jour: 05/20/2006
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