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| Henri F. Ellenberger, un maître |
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| Texte |
La terre printannière du cimetière orthodoxe de Rawdon se refermera bientôt sur le corps d'un homme qui mérite toute notre admiration: Henri F. Ellenberger, l'un des maîtres de la psychiatrie et de la criminologie contemporaines et l'auteur d'un livre unique en son genre, À la découverte de l'inconscient, où la psychologie des profondeurs, qui a marqué notre siècle de façon déterminante, est elle-même soumise à une analyse en profondeur.
Le professeur Ellenberger était venu de Suisse en 1952 pour travailler aux États-Unis avec Menninger. De 1959 à 1962, il a exercé son activité psychiatrique au Allan Memorial Institute de l'Université McGill. En 1962, il a été nommé professeur de criminologie à l'Université de Montréal.
Au moment où les universités cherchent leur voie entre une nécessaire spécialisation et une culture générale qui ne va plus de soi, la vie et l'oeuvre d'Henri Ellenberger prennent une signification particulière.
Jadis, dans les universités européennes et dans les grandes universités américaines, le fait d'être un éminent spécialiste de la physique ou de la biologie ne pouvait pas être une excuse pour ignorer les maîtres de la pensée et de l'art ou les règles de la syntaxe. Ellenberger incarnait ce jadis.
À l'heure actuelle, bien des étudiants rêvent d'une telle université, dominée par des spécialistes qui seraient aussi des personnes cultivées.
Dans le livre d'Ellenberger, ces étudiants trouveront, s'ils le veulent bien, une nourriture digne de leur appétit. En accordant à son éminent professeur toute l'importance qu'il mérite, l'Université de Montréal, quant à elle, donnerait l'exemple d'un réel attachement à cette culture générale, à cette université du savoir qui est sa raison d'être.
Au moment où j'ai appris la mort du professeur Ellenberger, je terminais dans l'enthousiasme la lecture d'un texte qui m'avait rapproché de lui de façon étonnante. Il s'agit du manuscrit d'une conférence prononcée par le professeur Gaétan Daoust à l'ouverture du dernier colloque de psychologie humaniste tenu à l'Université Laval. J'y trouve ces lignes qui résument l'oeuvre du grand psychologue humaniste que fut Ellenberger: «L'éternelle et embarrassante question: "qui suis-je?" se pose au terme de cheminements millénaires, au cours desquels elle s'est chargée des trophées glorieux ou encombrants de la religion, de l'éthique, de l'esthétique, de la philosophie, de la théologie ou de la science. Par la réflexion et l'effort, par la lucidité et le courage, mais de nulle autre manière, l'homme peut secouer certaines de ces dépouilles, mais c'est en vain et à son grand dam qu'il prétend les ignorer, pour se retrouver lui-même, originel et sans masque. Il est interdit à l'homme de se voir nu. La question la plus irréductible, la plus simple lui arrive déjà toute maquillée.»
Nul n'a mieux compris qu'Ellenberger l'importance de ces cheminements millénaires pour l'accès à soi-même. Son oeuvre qui, en plus du livre dont nous avons parlé, comporte des centaines de contributions importantes à des encyclopédies, des revues et des traitée - et même un délicieux livre de contes pour enfants: Le petit chaperon de toutes les couleurs (Éditions Alain Stanké) - me rappelle ces nombreuses routes d'Europe qui, partant du fond de la Sicile ou des Flancres, conduisaient au sanctuaire de Saint Jacques de Compostelle. Les routes d'Ellenberger partent de la médecine des temples grecs, des rituels navajos ou iroquois, ou des méditations de saint Augustin et convergent toutes, sans qu'aucune étape importante ne soit omise, vers cet insondable moi qui est l'objet de la psychologie des profondeurs.
La merveille, c'est que ce regard presque trop englobant est aussi d'une extrême précision. Certains aigles sont myopes. Ellenberger est de ceux qui contemplent un vaste paysage sans cesser d'en percevoir le détail. Il avait été très peiné de trouver beaucoup de coquilles dans la première édition française de son livre. À l'occasion d'une visite qu'il fit chez moi peu de temps après cette découverte, il s'empara à mon insu de mon exemplaire et corrigea plusieurs passages qui avaient été traduits sans rigueur.
Si inattendus qu'ils soient, les rapprochements que fait Ellenberger sont toujours pertinents. En voici un exemple, que je trouve au début du passage où est abordé le problème des personnalités multiples. «Saint Augustin, dans ses Confessions, avait déjà réfléchi sur l'unité de la personnalité. Considérant le changement qui s'était opéré en lui depuis sa conversion, il note que son ancienne personnalité païenne, dont rien ne semblait subsister à l'état de veille, n'avait pas totalement disparu puisqu'il lui arrivait encore de se manifester la nuit, dans ses rêves. Il écrit: "Je ne suis donc plus moi, Seigneur mon Dieu? Aussi bien quelle différence entre moi-même et moi-même, dans l'instant qui marque le passage de la veille au sommeil ou le retour du sommeil à la veille?" Ces réflexions amenaient Saint Augustin à se poser la question de la responsabilité morale du dormeur à l'égard de ses rêves. Plus tard, on s'interrogea de même sur la responsabilité de l'individu quant aux actes commis par sa seconde personnalité.»
Et voilà comment l'on comprend de l'intérieur le problème central du droit criminel contemporain. Voilà aussi comment les confessions d'un libertin romain converti préfigurent les aveux faits au psychanalyste. Quand il évoquait cet être «plus intime à moi-même que moi-même» c'était de Dieu que parlait Saint-Augustin. Quand un psychologue contemporain emploie le même langage, c'est à l'inconscient qu'il pense.
Où Ellenberger se situait-il par rapport à ces deux pôles? En tant qu'historien de la psychiatrie, il était d'une objectivité qui ne laisse transparaître aucune réponse explicite à cette question. Mais cette objectivité, qu'il a portée si haut, il ne s'y réfugiait pas; et l'on devine à sa façon d'opérer les repprochements une synthèse toute en nuances où l'inconscient évoqué par Freud ou par Jung rehausse le Dieu de Saint-Augustin au lieu de le dégrader.
Sans doute trouvera-t-on des éléments de cette synthèse dans un livre intitulé Beyond the Unconscious, qui paraîtra bientôt aux Presses de l'université Princeton. Peu avant sa mort, à 87 ans, le professeur Ellenberger travaillait encore, en dépit d'une maladie éprouvante et d'infirmités qui, chez tout autre que lui, auraient été le meilleur des prétextes pour sombrer dans le coma moral et psychologique des vieillards en institution.
Au moment de la mort, nous dit Montaigne, on voit ce qu'il y a au fond du pot. Si, comme le dit Valéry, la vie humaine est la chute d'un corps, elle peut devenir grâce à la culture, la montée d'une âme.
Un homme de la taille d'Ellenberger doit demeurer visible au coeur de notre vie culturelle. Pourquoi ne créerait-on pas au Québec un centre de psychologie humaniste qui porterait son nom? |
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| Source |
| La Presse, mai 1993. |
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