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Extrait de livre

Un islam critique

Jean-Claude Guillebaud

Le dialogue entre Musulmans et chrétiens ou héritiers de la chrétienté est non seulement possible, mais essentiel à l'intérieur de la francophonie. Connaître de part et d'autre les personnes avec lesquelles ce dialogue a le plus de chances de réussir. Jean-Claude Guillebaud nous présente ici quelques-unes de ces personnes.

Il est donc abusif de désigner l'islam comme une religion entièrement enchaînée à la Révélation, même si la portée de l’interprétation y est moins décisive que dans le judaïsme ou dans le christianisme. Au risque de faire sursauter les musulmans pieux, on dira que le message effectivement transmis depuis la mort du Prophète doit autant aux hommes qu'à Dieu. Chez les grands philosophes et mystiques musulmans que furent, par exemple, Avicenne, Ibn Hazm, Al-Ghazâli, et surtout Ibn Rusd, dit Averroès (1126-1198), on trouve réaffirmée la légitimité de l'intelligence « active », c'est-à-dire de la raison, dans l'apprentissage du texte révélé. Pour ne citer qu'Averroès, inventeur du concept de « double vérité », chacun sait qu'il joua un rôle considérable dans la redécouverte, par l'Europe médiévale et les chrétiens eux-mêmes, de la rationalité philosophique et de la pensée grecque. On oublie, en revanche, qu'il fut aussi l'auteur du Fasl al-maquâl (Le Discours décisif) dans lequel, contre les fanatiques, il démontre le caractère « légal » de l'examen rationnel.
Aux yeux d'Averroès, « invoquer à tout propos la nécessité du consensus, c'est opter pour le sectarisme et la violence. Pour lui, la société musulmane n'a d'autres ennemis que ceux qui prêchent l'existence d'une seule “voie” possible pour tous les croyants, la leur. [...] Une des leçons d'Averroès est qu'il ne faut rien attendre d'une théologie (kalâm) entendue comme “apologie défensive de la religion” . 1
Aujourd’hui, notamment dans l’islam européen, le travail interprétatif engagé par une nouvelle génération de chercheurs ou intellectuels musulmans est plus radical encore. Utilisant les instruments fournis par les sciences humaines, s’appuyant sur les progrès de la connaissance historique, ces nouveaux exégètes procèdent à une relecture, non seulement du texte coranique, mais aussi des grands commentaires exégétiques eux-mêmes. Ils s’efforcent de distinguer du texte lui-même les « ajouts », le plus souvent disciplinaires et rigoristes, imputables aux oulémas. Il en va ainsi pour les questions touchant au statut de la femme, à la sexualité ou à la consommation d’alcool. Pour ce qui concerne la France, c’est tout le sens des travaux d’auteurs comme Abdelwahab Meddeb, Malek Chebel, Rachid Benzine ou encore le tunisien Abdelmajid Charfi. 2 Ce dernier, qui écrit ses livres en arabe, ne se contente pas de plaider pour une ouverture de l'islam à la modernité, il veut démontrer que cette adaptation est compatible avec le contenu strictement prophétique, et non normatif, du texte coranique. Il invite chacun à distinguer l’esprit de la Révélation des formulations sociales et politiques qu'en donnèrent, au fil des siècles, les jurisconsultes et les oulémas, en quête de légitimation transcendante.
Qu'il s'agisse du jihad, des prescriptions alimentaires, du rituel de la prière, des femmes et de la question du voile, Charfi ne craint pas, pour reprendre ses propres termes, de « heurter de front la lecture majoritaire des textes fondateurs ». Un croyant, ajoute-t-il, peut parfaitement s'émanciper de cette « lecture majoritaire », sans devenir, pour autant, un apostat, ni mériter le qualificatif ambigu de mubtadi (novateur).

Ce ne sont là que des exemples. En réalité, un prodigieux renouvellement de l’interprétation coranique est d’ores et déjà engagé, conduit notamment par les musulmans européens. Il donne lieu à d’innombrables publications, à la création de collections spécialisées chez les éditeurs, à des colloques et rencontres ou à la création de sites sur l’internet. Trop souvent relégué par le discours médiatique et politique, fixé sur le seul fondamentalisme, un travail d’une telle ampleur rend déjà obsolète la description routinière de l’islam comme un monothéisme entièrement soumis à une inflexible Révélation.

Notes

1-Alain de Libera, « Le Don de l'islam à l'Occident », in L'Occident en quête de sens, Maisonneuve & Larose, 1996.
2-Voir notamment Abdelwahab Meddeb, La Maladie de l’islam, Seuil, 2002 et « Points », 2005.

Malek Chebel, Manifeste pour un islam des Lumières, Hachette Littératures, 2004.

Rachid Benzine, Les Nouveaux Penseurs de l’islam, Albin Michel, 2004.

Abdelmajid Charfi, L’Islam entre le message et l'histoire, Albin Michel, 2004.

Source

 Jean-Claude Guillebaud,  La force de conviction, Seuil, 2005.

Date de création:2010-10-20 | Date de modification:2010-10-30
Publication
Jean-Claude Guillebaud
Seuil
Publication: 2005
À propos de l'auteur

Jean-Claude Guillebaud est un écrivain, essayiste, confériencier et journaliste français. Né à  Alger en 1944, il est tour à tour journaliste au quotidien Sud Ouest, puis au journal Le Monde et au Nouvel Observateur où il tient une chronique régulière ainsi que dans l'hebdomadaire catholique La Vie.

Autres extraits
Mots-clés
Intelligence active, Averroès, Consensus, Sectarisme
Abdelmajid Charfi. qui écrit ses livres en arabe, ne se contente pas de plaider pour une ouverture de l'islam à la modernité, il veut démontrer que cette adaptation est compatible avec le contenu strictement prophétique, et non normatif, du texte coranique. Il invite chacun à distinguer l’esprit de la Révélation des formulations sociales et politiques qu'en donnèrent, au fil des siècles, les jurisconsultes et les oulémas, en quête de légitimation transcendante.