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Extrait de livre

Voyager en marchant

Franck Michel

Renouer avec la marche, c'est s'adonner au plus vieux mode de voyager des êtres humains.

À la faveur du corps libéré, alliant les vertus de la montagne et l'osmose avec la nature retrouvée, les "bonheurs de la marche à pied" ont, dès la fin du XIXe siècle, passionné les excursionnistes de tout genre (Bertho Lavenir, 1999: (63-85). La marche devient même un sport avec la naissance, en 1926, de l'épreuve mythique Paris-Strasbourg, dont la portée politique est évidente, et non pas seulement parce qu'elle relie deux places fortes en symboles patriotiques: la place de la République à Paris à la place Kléber à Strasbourg (Autrement, "La marche, la vie", 1977). Dès 1844, ainsi que l'observe Rodolphe Toepffer, la randonnée possède toutes les qualités, les valeurs même, qu'on lui trouve ou retrouve aujourd'hui: contacts avec la nature et les hommes, connaissance et dépassement de soi, lien social et vie de groupe, exercices physiques et maîtrise du corps (p. 156).

Grâce à la lenteur qu'elle induit et à la modestie qu'elle revendique, la marche permet de renouer avec la nature intacte (ou presque) et peut inciter à la méditation mûrement réfléchie. La randonnée est une forme douce du voyage. Pacifique et épicurienne, la marche est le contre-pied du modèle dominant, elle enseigne la patience, l'écoute et le respect de la nature et des hôtes, elle est ce déclic qui permet de réapprendre à vivre autrement, elle se délecte à l'idée de cheminer mais reste à l'écoute des bruits du monde. Marcher c'est également gambader, se balader, se promener et se perdre... Flâner. Même si, comme le remarque Pascal Dibie: " Flâner, c'est se laisser porter par non pas par ses jambes, mais par ses sens. C'est suivre une couleur, c'est trébucher sur une odeur, c'est se laisser tirer par des sons, c'est goûter l'air du temps " (Dibie, 1998: 168). Le sens de la mrche permet toujours d'avancer dans le sens du bon voyage, celui qui construit plutôt que déconstruit, celui qui prend le temps de vivre plutôt que celui qui vit son temps.

Source

Michel Franck, Désir d'ailleurs, Presses de l'Université Laval, 2004

Date de création:2010-10-19 | Date de modification:2010-11-01
Publication
Franck Michel
Presses de l'Université Laval
Publication: 2004
À propos de l'auteur

L'auteur, anthropologue, est directeur de l'association Déroutes et Détours et responsable du Centre de Recherche sur le voyage (www.deroutes.com) ; il a notamment publié En route pour l'Asie (1995), Tourisme, culture et modernité en pays Toraja, Indonésie (1997), Tourismes, touristes, sociétés (1998), L'autre sens du voyage (2003) et Voyage au bout de la route (2004).

Présentation de l'ouvrage

Le voyage est à la mode, mais qu'est -ce que le voyage aujourd'hui ? Les figures mythiques du découvreur, de l'explorateur et de l'aventurier planent au-dessus de nos têtes baladeuses et façonnent toujours notre vision de l'autre et de l'ailleurs, mais le monde change et nos manières de voyager évoluent: la vitesse et la rentabilité, entre autres facteurs de notre incontrôlable modernité, imposent de nouvelles formes de migrations qui sont aux antipodes du vrai sens du voyage. Néo-aventuriers ou cybertouristes, paumés ou affairés, serons-nous bientôt tous des touristes-voyageurs ?

Autres extraits
Mots-clés
Méditation, Marche, Sens en alerte
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