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    Impression du texte

    Inuit

    Jean MALAURIE, producteur de la série de sept émissions sur les "Inuit" parle de son parcours personnel puis évoque le peuple Inuit à travers sa culture.

    Description

    Autochtones de la région arctique. Dans la langue inuite, l'inuktitut, le mot « inuit » signifie « les gens ». Au Canada, ils vivent au-delà de la limite forestière dans les Territoires du Nord-Ouest, dans le Nord québécois et au Labrador.

    Nous cherchions un court texte donnant une vue d'ensemble de la culture des Inuit et un aperçu de leur vie quotidinne. Nous avons choisi ce texte de de l'anthropologue Bernard Saladin D'Anglure. Il est tiré d'un long article intitulé Les Inuit à l’école de Rabelais, de Descartes ou de Lévi-Strauss ?
    Regard anthropologique sur l’éducation interculturelle
    .

    «Si nous nous sommes ainsi attardé dans l'univers de Rabelais c'est qu'il présente de remarquables points de comparaison avec l'univers inuit ou du moins avec ce qui, dans la culture inuit, constituait la toile de fonds de l'éducation traditionnelle, avant l'instauration dans le nord du système scolaire canadien. Cette éducation était prise en charge aussi bien par la famille restreinte que par la famille étendue, et même par le groupe entier. L'accoucheur ou l'accoucheuse, qui avait présidé à la naissance d'un enfant et lui avait noué le cordon ombilical, jouait un rôle de tuteur dans son éducation, notamment lors de ses premières performances. Les personnes âgées, dépositaires du savoir et du système de valeurs, assuraient la supervision. Elles étaient appelées à se prononcer sur les performances et les comportements des enfants et recevaient en contrepartie les cadeaux et parts de gibiers distribués lors d'actions réussies pour la première fois. L'enfant progressait ainsi à son rythme, sous le regard encourageant, critique et complice des générations ascendantes.

    Dans ce livre paru chez Hurtig, à Edmonton, l'art de la photographie atteint un sommet.

     

    Il est intéressant de remarquer qu'en raison des pratiques anthroponymiques les enfants avaient presque toujours des noms d'ascendants décédés, parfois de sexe différent du leur ; cela déterminait leur identité et l'on s'adressait à eux comme s'ils étaient les ancêtres morts ; on pouvait aussi les travestir en hommage à leurs éponymes. Mais surtout, certains d'entre eux étaient socialisés comme s'ils étaient de l'autre sexe, soit que leur nom provienne de quelqu'un (de l'autre sexe) très proche et très cher, soit que l'on ait besoin dans leur famille d'un enfant de l'autre sexe pour seconder l'un des parents dans ses tâches. Ce chevauchement de la frontière des sexes, ou des genres, n'était pas sans conséquences sur le destin des jeunes travestis qui très souvent étaient appelés, plus tard, à remplir des fonctions chamaniques (cf. B. Saladin d'Anglure, 1984, 1985, 1986). À l'adolescence ils devaient apprendre les tâches correspondant à leur sexe biologique mais restaient toute leur vie marqués par cette éducation.

    Parallèlement au fait pour un enfant d'être considéré comme un ascendant, on le célébrait, lorsqu'il attrapait ses premiers petits gibiers, comme s'il avait pris de gros gibiers ; ainsi le moineau capturé devenait-il une oie, le scorpion de mer un morse etc... opérations qui consistaient en fait à transposer l'enfant, son statut, ses produits et ses actes à une échelle supérieure à la sienne afin de l' évaluer comme s'il était un adulte, et, partant, de le sécuriser.

    L'apprentissage des rôles liés à la division sexuelle des tâches se faisait essentiellement sur le terrain, dés l'âge de six ou sept ans, auprès de la mère et des femmes âgées pour les filles, auprès des chasseurs pour les garçons. Quant aux travestis, qui représentaient environ quinze pour cent des enfants, on les socialisait dans leur nouveau sexe social. En raison de l'éducation, somme toute très individualisée, qu'il recevait on réprimandait très rarement un enfant avant qu'il n'atteigne l'adolescence ; mais, alors, une autorité très forte s'exerçait sur lui de la part des aînés et des ascendants. D'une identité fantasmatique privilégiant l'épanouissement individuel avec la complicité de tout le groupe, il entrait dans des rôles sociaux de production ou de reproduction entièrement contrôlés par le groupe qui lui assignait tâches et obligations tout en lui garantissant aide et partage sur une base de réciprocité.

    C'est à l'aune de la vie qu'il faut évaluer l'univers culturel inuit, qui se structurait et prenait sens, dans le grand procès collectif de reproduction de la vie, véritable espace-temps circulaire où les défunts comme les nouveau-nés sont à la fois devant et derrière, où l'identité est flexible et souvent multiple et les frontières symboliques peuvent se chevaucher à commencer par la frontière des sexes, comme aussi celle entre les humains et les animaux, celle des vivant et des défunts, celle du monde visible et du monde invisible, du rêve, de la transe et du mythe, en particulier dans le chamanisme

    Cet univers est en fait conçu comme un vaste système de transformation (voir la figure 1) où les relations homme / femme, humain / gibier, vivant / défunt, entretiennent des rapports analogiques, et les différentes échelles du cosmos des relations d'homologie : ainsi l'iglou est-il conçu comme un macrocosme de l'utérus, et un microcosme de la voûte céleste ; ainsi le lemming est-il un pou pour le géant et un caribou pour le nain, comme le renard est un ours blanc pour le nain et un lemming pour le géant (cf. B.S.A. 1978, 1980a, 1980b, 1986). Cette capacité de changer d'échelle va de pair avec une vision holiste de l'univers et une vision holographique de ses composantes. Un axe apparaît dans cette vaste construction (figure 1), il part de la frontière des sexes (sociaux) où il s'exprime, au niveau utérin par la croyance que certains bébés peuvent changer de sexe en naissant ; il traverse le niveau domestique avec le chevauchement des rôles sexuels résultant de la socialisation inversée et du travestissement ; il débouche enfin sur le niveau cosmique où chamanes et grands esprits chevauchent la frontière des sexes comme aussi toutes les autres frontières. Cet axe, qui met en rapport "troisième sexe" et chamanisme est celui de la médiation, de la gestion des crises et de l'imprévu ; il joue un rôle essentiel dans la reproduction sociale du groupe et constitue en quelque sorte la clef de la logique de la vie.

    Dans ce système de transformation les éléments, objets ou individus, sont considérés non pas en raison de leurs positions mais de leurs possibilités qui s'expriment selon les circonstances (cf. J. Briggs 1983). C'est ainsi que l'artiste tente de découvrir la forme qui se cache dans la pierre qu'il veut sculpter ; c'est ainsi également que la famille tente de découvrir quelle âme de défunt a pris place dans le corps du nouveau-né... Dans le monde des objets, la différence entre un traîneau et un kayak est faible quand on sait que dans certaines régions de l'arctique on transformait le kayak en traineau, à la fin de l'été, pour revenir des territoires de chasse au caribou, au moment des premières chutes de neige. Les formes que prennent les objets, les animaux et les humains ne sont que des apparences derrière lesquelles se cache une réalité plus profonde. Réalité du mythe du rêve et de la transe chamanique, où l'espace se courbe et le temps s'aplatît.

    Individualisme et liberté, pour l'enfant, étaient donc de mise jusqu'à la puberté, jusqu'à l'adolescence. Alors s'opérait un véritable renversement d'attitude et le groupe des adultes en accueillant ses nouveaux membres productifs leur signifiait la totale soumission aux règles sociales dans laquelle ils allaient dorénavant devoir vivre. Des fêtes saisonnières venaient périodiquement renforcer le primat de la solidarité et du partage dont la plus célèbre porte, à Igloolik, le nom de TIVAAJUT.

    Cette fête, encadrée par les chamanes se tenait ordinairement au moment du solstice d'hiver. Elle donnait lieu à des mascarades, à des jeux de force et à des repas collectifs entrecoupés de scènes grotesques et d'épreuves de rire qui s'achevaient ordinairement par le réappariement, pour une nuit, des couples présents. On traduisait ainsi la grande inquiétude collective suscitée par l'absence des migrateurs et des animaux hibernants, et par la disparition du soleil. L'épreuve du rire constituait le point fort de cette fête lorsque deux chamanes masqués- l'un d'eux était travesti- cherchaient à provoquer, par leur facéties grotesques, le rire des femmes. Cette épreuve serait à rapprocher de celle que subissaient les chamanes lorsqu'ils se rendaient dans la lune, alors qu'une femme grotesque tentait de les faire rire pour les réduire à l'état d'âmes-mortes. Cette femme mythique dénommée à Igloolik Ululijarnaq est désignée au Groenland par le nom de Nalikateq ; on la représente dans cette région sous une forme androgyne illustrée, sur la figure 2, par une culotte phallique et un couteau d'homme qui lui sert à battre son tambour.

    Dans cet univers, qui n'est pas sans rappeler le monde carnavalesque et grotesque, de la culture populaire du Moyen-Age si bien illustré par l'oeuvre de Rabelais, le partage des conjoints, le partage de la nourriture et le partage des enfants (avec l'adoption) semblaient relever d'une même logique sociale visant à déposséder chaque individu de certains de ses biens pour mieux assurer sa survie et celle du groupe.»

     

    Doocumentation

    Documentation

    Rapport de la Commission du Nunavik, mars 2001 - Tracer la voie vers un gouvernement pour le Nunavik (Secrétariat au Affaires autochtones du Québec).

    Très bel article sur Jean Malaurie dans CLÉS

    Directeur de recherche au CNRS, directeur d’Études arctiques à l’École des hautes études en sciences sociales, anthropogéographe, fondateur de la célèbre collection "Terre humaine" (éd. Plon), président d’honneur de l’Académie polaire d’État de Saint-Pétersbourg, on n’en finirait pas d’énumérer les titres de Jean Malaurie.

    Trente et une missions dans ce Grand Nord qui ne cesse de le hanter n’ont pas émoussé sa passion de l’Arctique et des peuples hyperboréens dont il est l’un des plus ardents défenseurs.

    Son journal d’exploration et de réflexion, un livre-événement à l’écriture somptueusement lyrique, Hummock, déploie un cri d’amour et de révolte inspiré par ces « peuples racines » que l’arrogance du monde moderne tend à considérer comme des fossiles de l’histoire. Depuis la confrontation brutale, en juin 1951, de soixante-dix familles d’Esquimaux polaires (le peuple le plus septentrional de la terre) avec la base américaine nucléaire de Thulé, Jean Malaurie s’est senti, en tant que témoin, moralement et intellectuellement obligé de considérer le problème des minorités comme essentiel pour l’avenir de notre planète. Déculturation, alcoolisme, suicides, ravages occasionnés par la pollution : le choc du contact avec notre « civilisation » technologique et évangélisatrice a été dévastateur pour ces populations.

    C’est dans la nuit polaire, sur un traîneau, seul avec ses chiens, que Malaurie a commencé à réfléchir autrement sur l’Esquimau, « cet homme fort, au-delà de la peur ; cet homme d’un autre âge, allègre dans l’adversité d’un environnement si cruel. Leur terre est habitée. Pays des morts, elle respire. Et les esprits parlent à qui sait être à leur écoute. Solitaire, j’aime la nuit. Son noir opaque m’a toujours enveloppé d’un nuage aqueux, chaud et maternel. Oh, cette nuit polaire, comme j’aspire à la revivre ! C’est alors qu’à voix basse m’ont été murmurés les premiers mythes dont les significations oniriques et sacrées ne m’ont vraiment habité qu’au fil de l’expérience des années » , commente-il comme si - et il le reconnaît - sa communion avec ces régions austères et magiques l’avaient ouvert à une autre dimension de la vie. Il évoque son lycée comme « une prison de l’esprit ».

     

     Voici une série d'articles et de livres disponibles en version électronique intégrale sur le site Classiques des sciences sociales


    Réflexions anthropologiques à propos dʹun 3e sexe social chez les Inuit
    Bernard Saladin d'Anglure Chicoutimi : J.-M. Tremblay 2007
    Conjonctures no 41-42 (hiver-printemps 2006) p. 177-205

    Les modes juridiques de solution des conflits chez les Inuit
    Norbert Rouland Chicoutimi : J.-M. Tremblay 2011

    Mauss et lʹanthropologie des Inuit
    Bernard Saladin d'Anglure Chicoutimi : J.-M. Tremblay 2005
    Sociologie et sociétés. vol. 36, no 2 (automne 2004) p. 91-130

    Violences et enfantements inuit ou les noeuds de la vie dans le fil du temps

    Bernard Saladin d'Anglure Chicoutimi : J.-M. Tremblay 2008
    Anthropologie et sociétés. vol. 4, no 2 (1980) p. 65-99

    Enfants nomades au pays des Inuit Igluli
    Bernard Saladin d'Anglure Chicoutimi : J.-M. Tremblay 2007
    Anthropologie et societés. vol. 12, no 2, (1988) p. 125-166

    Liste à compléter

    Date de création : 2012-04-01 | Date de modification : 2012-04-01
    Informations
    Documents Associés
    Marie Béïque
    Inuit, âme nomade, Tradition, Alimentation,Ayurnamat, Destin
    Raccourcis

    Voir le dossier Nunavut
    Entente avec les Inuits (Secrétariat aux Affaires autochtones du Québec)
    Société Makivik; a notamment pour but de "recevoir, administrer, utiliser et investir l'indemnité destinée aux Inuit, conformément aux dispositions de la Convention de la Baie James et du Nord québécois"
    L'histoire des Inuits au Canada (Musée des civilisations du Canada)
    Kobenhavns Universitet, Institut for Eskimologi (Danois)(Copenhague, Danemark)


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