CHAPITRE I
Voltaire ou la défense du commerce
Voltaire est souvent présenté par les historiens et les littéraires comme le maître à penser du mouvement philosophique du xviiie siècle français. Pour René Pomeau, par exemple, les Lettres philosophiques constituent le « manifeste des Lumières ». Sans dire qu’en étudiant Voltaire on comprend tous les philosophes, nous notons que plusieurs des thèmes défendus par le Siècle des Lumières se retrouvent dans cet écrit : la tolérance religieuse, la liberté, le commerce, les sciences, les arts et la sociabilité. Ces thèmes furent au centre de l’Encyclopédie dirigée par Diderot et d’Alembert dont le premier volume fut publié en 1751, plusieurs années après les Lettres philosophiques (1734) mais avec beaucoup d’encouragement de la part de Voltaire.
René Pomeau et Dennis Fletcher rapprochent les Lettres philosophiques de deux autres courts textes de Voltaire écrits deux et trois ans plus tard : Le Mondain (1736) et la Défense du Mondain (1737). À la toute fin de sa brève étude sur les Lettres philosophiques, Fletcher signale que Le Mondain et la Défense du Mondain sont en fait « une profession de foi renouvelée dans le mercantilisme des Lettres philosophiques, mais fondée, cette fois, sur une doctrine économique considérant le luxe comme l’objectif utilitaire de la recherche du bonheur ». Selon nous, par « objectif utilitaire », Fletcher veut dire que Voltaire voit dans le luxe à la fois un moyen d’arriver au bonheur individuel et collectif – le luxe est donc utile au bonheur du et des Français – et une fin ou un objectif à atteindre – lorsque les Français vivront dans le luxe, ils seront heureux. Ainsi, le même but ultime guide ces trois écrits : arriver au bonheur.
Nous sommes d’accord avec Pomeau et Fletcher pour dire qu’il y a des affinités particulières entre ces trois textes et qu’il est avantageux de les étudier ensemble pour comprendre la position de Voltaire dans la querelle du luxe. Tous les commentateurs se réfèrent au Mondain et à la Défense du Mondain pour comprendre cette position : ils sont les textes officiels de la querelle. Toutefois, avec ces seuls poèmes sur le luxe, nous ne pourrions pas comprendre l’argumentation politique plus générale de Voltaire que nous cherchons à cerner. Il faut leur ajouter les Lettres philosophiques, écrites seulement deux ans avant les poèmes, dans lesquelles plusieurs commentateurs, dont René Pomeau, voient les fondements de la pensée politique de Voltaire. D’autres textes plus tardifs, comme l’Essai sur les mœurs (1756) ou le Traité de la tolérance (1763), auraient pu nous permettre de développer encore davantage la pensée politique de Voltaire, notamment sur la question de la tolérance religieuse, mais ils ne sont pas liés d’aussi près à la querelle sur le luxe. C’est pourquoi ces trois textes, les deux poèmes et les Lettres philosophiques, fonderont notre analyse de la querelle du luxe et nous permettront de mieux comprendre, d’une part, l’idéal politique de Voltaire et, d’autre part, sa critique de la société française.
Dans ce chapitre, nous étudierons trois axes qui dirigent la défense voltairienne du luxe : la grandeur de l’État, fondée sur le bien-être individuel et sur la liberté ; la paix religieuse, nourrie par les arts et les sciences ; et la sociabilité naturelle. Nous montrerons que, dans la querelle du luxe, le commerce est le concept autour duquel s’organise l’argumentation politique de Voltaire. Nous verrons que le commerce est, selon Voltaire, le moteur politico-social de la quête du bonheur. Quant à la nature de ce bonheur, ses éléments principaux sont le confort matériel, la paix et la liberté politique.