III.1.1 Voltaire
Dans les Huitième, Neuvième et Dixième lettres des Lettres philosophiques, Voltaire met la liberté anglaise à l’honneur. La liberté qu’il célèbre est une liberté individuelle d’abord : c’est celle des citoyens anglais qui peuvent s’enrichir grâce au commerce et c’est celle des paysans qui peuvent jouir des biens que leur apporte le travail sur la terre grâce aux faibles impôts. La liberté qu’il loue est également internationale : Voltaire vante la suprématie navale anglaise et l’indépendance politique qu’elle permet à l’Angleterre de maintenir. La liberté principale, toutefois, est ce que nous avons appelé la liberté politique. Cette dernière désigne un partage plus équitable du pouvoir entre le roi, la noblesse, le clergé et le peuple afin que celui-ci ait son mot à dire dans les choses politiques. Voltaire voudrait pour son pays une « république sous un roi » où, à l’instar de l’Angleterre, le peuple n’est pas tyrannisé par le clergé et la noblesse .
Or, par maintes allusions , Voltaire dénonce le peu de liberté du régime français. Par exemple, lorsque Louis XIV voulut prendre Turin à Eugène de Savoie, il en fut empêché par les prêts que les marchands anglais firent à ce dernier (LP, X, 66) : les Français ne jouissent pas de la liberté internationale des Anglais. Ils ne jouissent pas non plus de la liberté politique anglaise et de la liberté individuelle qui en découle. Ceci a entre autres pour effet que le tiers-état ne peut pas contrôler la hausse des impôts contrairement à ce qui se fait en Angleterre et se retrouve le plus souvent la seule victime des troubles fiscaux du royaume .
Le deuxième objet de reproche de Voltaire est le trop grand pouvoir du clergé dans l’État français et, par conséquent, sur les esprits de la nation. Comme le Mondain et la Défense du Mondain le montrent, les théologiens et autres hommes religieux font du luxe, apporté par le commerce, un mal moral. Ils somment la population de vivre dans la frugalité de l’âge d’or. Selon Voltaire, cette frugalité est nuisible pour l’homme premièrement parce qu’elle est contre nature. Elle est néfaste, de plus, pour le commerce . Les hommes religieux gênent également les arts par leurs critiques des spectacles, et les sciences par la persécution des scientifiques comme Descartes .
La troisième critique de Voltaire s’adresse à la noblesse. Dans la Dixième lettre, Voltaire dénonce le mauvais ascendant de la noblesse française sur le commerce. Par le mépris qu’elle affiche pour le négoce et les négociants, la noblesse inhibe l’épanouissement commercial. Les roturiers qui veulent accéder à la noblesse, afin d’accroître leur prestige et leurs privilèges, adoptent à leur tour la même attitude, ce qui fait que le dédain envers les commerçants prévaut en France. Voltaire s’attaque à ce préjugé dans la Dixième lettre en démontrant que le négociant est bien plus utile à sa nation que le noble .
La Dixième lettre est, en fait, au cœur de l’argumentation de Voltaire en faveur du luxe. Voltaire souhaite que la nation française reconnaisse l’importance du commerce et en fasse l’instrument du bonheur collectif. De cette façon, les négociants pourraient être mieux perçus par la population et le commerce français en profiterait pour le bénéfice de tous. Selon Voltaire, le commerce encourage les libertés individuelle et internationale. De plus, l’expansion du commerce pourrait contribuer à un plus grand partage du pouvoir. Or, le commerce peut fonctionner sous une monarchie absolue mais il ne peut pas y atteindre son plein épanouissement, car un tel régime ne reconnaît pas les négociants à leur juste valeur. Mais si la nation accordait plus d’attention au commerce, elle aurait un minimum de reconnaissance pour ceux qui l’exercent ; le régime venant à être redéfini, ceux qui s’adonnent au commerce pourraient se voir attribuer plus de pouvoir politique. C’est en ce sens que le développement du commerce est lié à la liberté politique .
Avec le commerce viendrait aussi une plus grande tolérance religieuse. En effet, selon Voltaire, le commerce encourage les arts et les sciences. Voltaire propose d’une part de développer les arts, car ces derniers sont un moyen de désarmer l’austérité religieuse. Il propose, d’autre part, de répandre dans la population les découvertes de la science et l’empirisme afin que le peuple ne soit pas dupe des théologiens qui expliquent de façon miraculeuse les phénomènes étonnants de la nature . En outre, le commerce a de lui-même des effets directs sur l’esprit religieux de la nation. Il promeut des rapports civilisés entre les êtres humains de quelque confession religieuse qu’ils soient. L’adoucissement des relations humaines, que Voltaire appelle honnêteté ou politesse, est naturelle, selon lui, car tout homme, en plus de vouloir satisfaire son propre intérêt, recherche naturellement le bien d’autrui. Exigeant la coopération de plusieurs êtres humains, le commerce permet de promouvoir la sociabilité. Ainsi, le commerce permet aux hommes de se faire le bien que leur raison leur dicte de faire. C’est seulement lorsque toutes ces conditions seront réunies qu’un monde en paix et donc un monde heureux deviendra possible .
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