Rousseau et son oeuvre
Grands thèmes
Thèses, mémoires et articles spécialisés
Citations
Index thématique
Réseaugraphie
Actualité
Mémoire de maîtrise
La Querelle du luxe au XVIIIe siècle
Voltaire, Rousseau, et la question du bonheur
Rosemarie Allard

 

CHAPITRE II

 

Rousseau ou la défense de la vertu

           

Dans l’introduction, nous avons signalé qu’en remportant le prix du concours philosophique de l’Académie de Dijon, le Discours sur les sciences et les arts (1751) marqua l’entrée de Jean-Jacques Rousseau sur la scène littéraire parisienne. À la question posée par l’Académie de Dijon, « si le rétablissement des sciences et des arts a contribué à épurer les mœurs [1]», Rousseau répondit par la négative et ajouta de surcroît qu’il y avait eu, selon lui, corruption [2]. Ce Discours, aussi appelé Premier Discours, provoqua la publication de nombreux textes provenant de différents hommes de lettres et s’opposant à sa condamnation des sciences et des arts [3]. Après avoir répondu individuellement à leurs auteurs, Rousseau publia la Préface au Narcisse (1753) dans laquelle il offrit une défense générale des propos tenus dans le Premier Discours.

 

Dans ces deux écrits, Rousseau va à l’encontre des idées des philosophes telles que nous les avons présentées dans le chapitre précédent. Par exemple, il suggère que les progrès célébrés par les philosophes dans les sciences, les arts, la religion, le commerce et la sociabilité ne sont pas significatifs au regard de la chose la plus essentielle pour une nation saine : l’état de la vertu. Pis encore, selon Rousseau, ces supposés progrès ont contribué au contraire à corrompre les mœurs de la population. Pour Rousseau, la vertu civique existe lorsqu’il y a dans la société un amour d’autrui et de la patrie. Toutefois, ce sentiment ne peut naître, comme nous le verrons, que si les citoyens sont égaux. L’inégalité qui fonde la société hiérarchique de l’Ancien régime [4] et qui est, selon Rousseau, encouragée par les philosophes met donc en danger cette vertu.

 

Or, même si le Premier Discours représentait une attaque virulente contre l’ensemble de la pensée des philosophes, au départ, ces derniers supposèrent que c’était par jeu que Rousseau avait soutenu sa thèse contre les sciences et les arts :

 

Ils prétendent que je ne pense pas un mot des vérités que j’ai soutenues et qu’en démontrant une proposition, je ne laissais pas de croire le contraire. C’est-à-dire que j’ai prouvé des choses si extravagantes qu’on peut affirmer que je n’ai pu les soutenir que par jeu (PN, 35).

 

Les philosophes trouvèrent absurde qu’un homme de lettres propose dans un discours philosophique que les sciences et les arts avaient corrompu les mœurs. Certes, l’attitude austère et antisociable qu’adopta Rousseau par la suite fit de lui un sujet de moquerie. Mais c’est surtout quelques années plus tard, notamment avec la Lettre à d’Alembert sur les spectacles (1758) et la polémique qui s’ensuivit, que la position de fond de Rousseau se révéla difficilement conciliable avec celle des philosophes et que ces derniers rompirent avec lui [5]. Néanmoins, du point de vue de l’historiographie actuelle et du nôtre, bien qu’il ait défendu des positions anti-philosophiques, Rousseau fait partie des Lumières si on les définit comme un mouvement de critique du pouvoir absolu.

 

Pour approfondir notre compréhension de la position anti-philosophique de Rousseau, d’une part, et sa défense de la vertu civique, d’autre part, nous analyserons le Discours sur les sciences et les arts et la Préface au Narcisse. Dans ces textes, Rousseau s’intéresse aux mêmes questions que Voltaire dans Le Mondain, la Défense du Mondain et les Lettres philosophiques. Il traite des questions du commerce, des sciences, des arts et de la sociabilité, des questions qui étaient au centre des préoccupations philosophiques de l’époque, et, ce faisant, il s’oppose directement ou indirectement à Voltaire [6]. Le Contrat social (1762) est certes central pour saisir la pensée politique républicaine de Rousseau, mais dans cet écrit Rousseau demeure sur le plan théorique et ne commente pas, ou seulement en passant, le contexte politique et idéologique français de son époque. Par ailleurs, Julie ou la Nouvelle Héloïse (1761) permet de saisir toutes les variantes de l’idée de vertu chez Rousseau tandis que la Lettre à d’Alembert aide à approfondir sa position par rapport aux arts. Mais ces deux écrits ne s’insèrent pas dans la polémique autour du luxe et autour du meilleur moyen d’arriver au bonheur, qui est, après tout, le débat à l’intérieur duquel s’inscrivent les écrits de Voltaire que nous avons étudiés dans le premier chapitre. Ainsi, pour comprendre la position de Rousseau dans la querelle du luxe et, de plus, pour saisir à la fois son idéal politique et la critique qu’il fait de son siècle, le Premier Discours et la Préface au Narcisse sont les sources les plus appropriées.

 

De fait, Rousseau témoignait sans doute dans le Premier Discours d’un malaise suscité par la situation politique de la France de son époque. Au moment où il rédigeait son Discours, la France éprouvait de sérieuses difficultés domestiques. La coûteuse guerre de Succession d’Autriche était terminée depuis peu (1748) et la paix avait été conclue au détriment des Français. Il y avait, de plus, des émeutes à Paris et en provinces pour protester contre le prix élevé du blé. Pour tenter de redresser les finances publiques, le gouvernement proposa de réformer les impôts. Avec l’accord de Louis XV, le contrôleur général Machault d’Arnouville imposa le vingtième, un impôt qui devait s’appliquer à tous, même aux nobles et au clergé, habituellement exempts de taxes par les privilèges rattachés à leur état. Le projet rencontra de si fortes résistances, surtout de la part du clergé, que le roi retira le vingtième un an et demi plus tard (décembre 1751). À cela s’ajouta l’affaire des billets de confession, un nouvel épisode de la lutte entre jésuites et jansénistes. L’archevêque de Paris, Christophe de Beaumont, ordonna à son clergé de refuser les derniers sacrements aux jansénistes non repentants. Il s’attira ainsi l’indignation des Parlements, déjà gagnés à la cause janséniste [7].

 

Qu’il ait eu ou non ce contexte politique en tête, Rousseau ne se retint pas du moins d’exprimer son inquiétude profonde par rapport à la situation politique française. Dès le dixième paragraphe du Discours, il règle la question de l’Académie de Dijon et donne son opinion générale sur son siècle : il est corrompu. Il écrit : « nos âmes se sont corrompues à mesure que nos sciences et nos arts se sont avancés à la perfection » (DSA, 12). Or le Discours ne s’arrête pas là. Pour le reste de la Première partie, Rousseau démontre par des exemples historiques la valeur universelle de sa thèse, voulant que la corruption accompagne toujours la vulgarisation des sciences et des arts. La Seconde partie se consacre à prouver, par des raisonnements cette fois, pourquoi il en est ainsi [8]. Dans ce chapitre, nous tenterons d’abord de saisir l’idéal politique de Rousseau, c’est-à-dire sa conception de la vertu, celle du citoyen et celle du sage, qui sont, comme nous le montrerons, au cœur de son idée du bonheur. Ensuite, nous nous intéresserons à la critique que Rousseau fait du régime français. Afin de clarifier la position de Rousseau dans la querelle du luxe, nous analyserons surtout la Seconde partie du Discours et montrerons pourquoi il rejette le luxe, le commerce, les sciences et les arts. Nous montrerons comment Rousseau lie la défense qu’en font les philosophes à la préservation d’un gouvernement inégalitaire. Pour finir, nous étudierons principalement la Première partie du Discours pour montrer comment la sociabilité prônée par les philosophes est liée à un gouvernement inégalitaire et despotique. Dans ces trois sections, nous utiliserons des passages de la Préface au Narcisse au besoin. L’objectif principal est de montrer que, tout comme Voltaire défendait les bienfaits du commerce pour toute société qui aspire au bonheur, « c’est la vertu que [Rousseau] défen[d] » (DSA, 7). La vertu est le moteur de la quête du bonheur, qui peut se résumer chez Rousseau à la liberté.

 


 

[1]. Discours sur les sciences et les arts dans G. Allard, Rousseau sur les sciences et les arts, Sainte-Foy, Griffon d’Argile, 1993, p. 3. Nous indiquerons dorénavant la page des références au Discours sur les sciences et les arts et à la Préface au Narcisse (dans Rousseau sur les sciences et les arts) à même le texte, entre parenthèses, en utilisant les abréviations DSA et PN.

[2]. Dans le DSA, Rousseau reformule la question de l’Académie de Dijon ainsi : « Le rétablissement des sciences et des arts a-t-il contribué à épurer ou à corrompre les mœurs ? » (p. 7. C’est nous qui soulignons).

[3]. George Havens a compté pour le xviiie siècle soixante-huit écrits contre le Premier Discours (Ross, The Debate on Luxury, p. 118, n. 1). Comme le souligne Gérald Allard : « En date de janvier 1753, Rousseau avait écrit et publié la Lettre à l’abbé Raynal, la Lettre à Grimm, les Observations de Jean-Jacques Rousseau, de Genève, sur la Réponse qui a été faite à son Discours, la Dernière Réponse à Bordes et la Lettre à Lecat. Tous ces textes servaient à défendre le Premier Discours » (Allard, Rousseau sur les sciences et les arts, p. 176, n. 152).

Ainsi, Rousseau n’était pas d’accord non plus avec l’establishment formé du clergé et de la noblesse. Michel Launay écrit : « Un bon catholique, sous Louis XV, se devait de tirer un coup de chapeau à la sainte égalité des âmes devant le Seigneur, pour immédiatement rappeler que l’inégalité des conditions était voulue par Dieu et d’ailleurs conforme à la loi naturelle » (M. Launay Jean-Jacques Rousseau, écrivain politique : 1712-1762, Genève, Slatkine, 1989 (1971), p. 149). Voir Ross, The Debate on Luxury, p. 117 et 128.

[5]. Sur la réforme de Rousseau après le Premier Discours, voir Confessions, p. 444-464 ; sur le « je ne vous aime point, monsieur » écrit par Rousseau à Voltaire après la Lettre à d’Alembert, voir Confessions, p. 643-645. Sur les épisodes suivants la Lettre à d’Alembert voir aussi Gouhier, Rousseau et Voltaire, chap. VII à IX.

[6]. Voir DSA, 22-23 pour une opposition directe à Voltaire ; pour une opposition indirecte voir p. 14-15 et 17.

[7]. Ross, The Debate on Luxury, p. 126 ; voir aussi p. 125. Voir également Launay Jean-Jacques Rousseau, écrivain politique, p. 119-124 ; Gay, Voltaire’s Politics, p. 122-139.

[8]. Voir V. Goldschmidt, Anthropologie et politique : Les Principes du système de Rousseau, Paris, Vrin, 1974, p. 30.