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II.2. Rousseau, critique de son siècle
Lorsqu’il publia le Premier Discours, Rousseau choisit une citation d’Ovide pour l’exergue : « Ici, je suis un barbare parce qu’ils ne me comprennent pas » (DSA, 3). D’entrée de jeu, Rousseau avertit que son propos va contre les opinions de son époque. Dans la préface qui suit, il prévient à nouveau le lecteur du contenu inédit de son Discours :
Je prévois qu’on me pardonnera difficilement le parti que j’ai osé prendre. Heurtant de front tout ce qui fait aujourd’hui l’admiration des hommes, je ne puis m’attendre qu’à un blâme universel ; et ce n’est pas pour avoir été honoré de l’approbation de quelques sages que je dois compter sur celle du public : aussi mon parti est-il pris ; je ne me soucie de plaire ni aux beaux esprits, ni aux gens à la mode. Il y aura dans tous les temps des hommes faits pour être subjugués par les opinions de leur siècle, de leur pays, de leur société : tel fait aujourd’hui l’esprit fort et le philosophe […]. Il ne faut point écrire pour de tels lecteurs, quand on veut vivre au-delà de son siècle (DSA, 5).
Rousseau désigne les probables adversaires de ses thèses : ce sont non seulement le « public », les « beaux esprits », les « gens à la mode », mais aussi les « philosophes ». Ceux qui se donnent le nom de « philosophes » et qui font les « esprits forts » sont en fait esclaves des opinions de leur siècle.
Or, d’autres personnes, on pourrait les appeler les vrais philosophes, sauront comprendre son propos : ce sont les sages dont parle justement l’auteur dans son texte. À plusieurs reprises, Rousseau fait une différence entre les deux sortes de lecteurs auxquels il a affaire : comme le montre la deuxième phrase de la citation, il y a les « sages » et il y a le « public ». Dans la Préface au Narcisse, Rousseau fait la même distinction : « Plusieurs ont entrepris de me réfuter hautement : les sages ont pu voir avec quelle force et le public avec quel succès ils l’ont fait » (PN, 34. Nous soulignons). Les sages sont ceux qui sont capables de mesurer la justesse des paroles de Rousseau, tandis que le public ne peut en mesurer que l’effet dans le monde littéraire : les sages sont supérieurs intellectuellement au public et donc aux philosophes.
Mais puisque Rousseau dit qu’il ne veut pas écrire pour ce public, est-ce à dire qu’il ne s’adresse qu’aux sages ? Dans ce cas, quelle serait l’utilité de publier son Discours dans le grand public ? La Préface au Narcisse répond au moins partiellement à cette question. Rousseau y divise le « public » en deux groupes : « le petit nombre des bons » (PN, 45) et les autres. Les écrits de Rousseau pourraient contribuer à édifier les bons qui restent ; quant aux autres, ses écrits pourraient au moins les distraire de faire le mal . Les juges de l’Académie de Dijon, par exemple, ne sont pas des Bacon ou des Newton, mais ils ont su reconnaître la justesse et la bonté des propos de Rousseau. C’est à des lecteurs comme ceux-là que Rousseau s’adresse en plus d’écrire pour les sages.
Dans cette section, nous montrerons que Rousseau, en plus d’expliquer pourquoi les idées des philosophes sont fausses, suggère qu’elles sont le produit de l’inégalité qui est au fondement de l’organisation politique française.
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