Rousseau et son oeuvre
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Mémoire de maîtrise
La Querelle du luxe au XVIIIe siècle
Voltaire, Rousseau, et la question du bonheur
Rosemarie Allard

 

III.1.2  Rousseau

 

Les critiques et aussi l’idéal politique de Rousseau sont fort différents de ceux de Voltaire. La critique globale de Rousseau va comme suit : dans un régime qui encourage le développement des sciences, des arts, du luxe et de la politesse, la vertu s’effrite ce qui mène nécessairement à la décadence politique et morale. Selon Rousseau, les hommes de son époque ne connaissent plus la vertu civique. Tout d’abord, ils ne savent plus remplir leurs devoirs premiers, c’est-à-dire aimer leur patrie et leur famille, trop préoccupés qu’ils sont par l’amour qu’ils portent à leur propre personne et à leurs propres besoins. De plus, le mode de vie efféminé qu’ils adoptent dans une société éclairée affaiblit la vigueur physique et le courage requis pour défendre leur patrie : la faiblesse militaire est une conséquence nécessaire de tout régime qui embrasse les idées des philosophes. En outre, les hommes du xviiie siècle ne savent plus ce que c’est que l’égalité politique. Ils sont avant tout préoccupés par leur désir de se distinguer des autres, et donc de prouver leur supériorité par rapport aux autres, et ce, en démontrant leurs talents pour les sciences ou pour les arts, ou en affichant leur richesse matérielle ou encore leur plus grand raffinement [1].

 

Rousseau note, d’autre part, que le régime des philosophes met en péril une autre vertu, celle des sages, qui est d’autant plus cruciale qu’elle sert la première forme de vertu. Selon Rousseau, son époque est pernicieuse à cette forme de vertu, car devant la vulgarisation des sciences et des arts, les sages perdent l’envie de consacrer leur génie au bonheur de la collectivité. Or, pour que les sages soient vertueux, au sens où Rousseau l’entend, ils doivent aider les hommes ordinaires à arriver au bonheur, c’est-à-dire qu’ils doivent promouvoir la vertu citoyenne par des écrits de philosophie morale [2]. Ce faisant, Rousseau reconnaît que les sages jouissent d’une inégalité naturelle, mais son régime idéal ne prescrit nulle part que cette inégalité se reflète sur le plan politique. En ce sens, l’inégalité naturelle qu’il reconnaît chez les sages n’est qu’instrumentale : une fois l’égalité politique établie et la composante la plus importante de la vertu civique assurée, la société n’a plus besoin, en principe, du sage.

 

La vertu du citoyen n’est plus possible au xviiie siècle en France parce que le régime français a pour fondement l’inégalité politique. Selon Rousseau, le commerce et ses corollaires, le luxe, les sciences, les arts et la sociabilité, exaltés par les philosophes comme Voltaire, ne font qu’aggraver la situation, car ils se nourrissent de l’inégalité politique qui fonde le régime et en décuplent les effets. Tout d’abord, l’expansion des sciences et des arts n’est possible que si on reconnaît publiquement, par les honneurs ou les récompenses monétaires, une certaine supériorité à ceux qui les pratiquent. Or, selon Rousseau, non seulement la plupart des hommes ne méritent pas une telle distinction étant donné que leurs œuvres nuisent à la société en « sapant les fondements de la foi, et [en] anéantissant la vertu » (DSA, 21), mais la possibilité de se distinguer alimente l’inégalité entre les hommes déjà présente au niveau politique. Le luxe, lui aussi, accentue les inégalités entre les hommes et le fait, cette fois, sur le plan économique, car il est faux de croire, comme le veut Voltaire, que le luxe répand la richesse. Au contraire, selon Rousseau : ce qu’on donne en superflu à une certaine personne a été enlevé au nécessaire d’une autre [3]. Enfin, la sociabilité des philosophes laisse l’inégalité se développer en toute impunité, car elle donne l’impression que les hommes aiment leur prochain comme eux-mêmes alors qu’en vérité ils ne pensent qu’à eux-mêmes. La sociabilité entraîne un climat moins authentique et favorise, par le fait même, le progrès des vices [4].

 

La sociabilité joue un rôle bien pire sur le plan politique : elle contribue à l’asservissement de l’homme du xviiie siècle. Par les règles de la bienséance qu’elle établit, elle le fait dépendre du regard d’autrui. L’individu n’est donc plus libre d’agir comme son cœur lui dicterait de le faire. Mais la sociabilité a un effet politique bien plus néfaste : avec les sciences, les arts et le luxe, elle enguirlande de fleurs les chaînes du despotisme dans lesquelles vivent les hommes [5]. La liberté, qui devrait être la fin de tout régime vertueux, n’est donc pas possible sous un régime inégalitaire. Pour Rousseau, la seule façon de réaliser cet objectif est d’abord et avant tout de retrouver l’égalité politique entre les citoyens et de leur faire retrouver l’amour pour leurs concitoyens : en un mot, leur faire retrouver la vertu civique.

 

Ces divers reproches adressés au contexte français – et à tout régime qui rassemblerait des caractéristiques semblables – montrent que Voltaire et Rousseau ne critiquent pas la politique pour les mêmes raisons, car ils n’ont pas la même idée du bonheur. Comme nous l’avons déjà souligné, ils représentent en ce sens deux courants de la pensée politique qui s’opposent tout au long du Siècle des Lumières : les idéaux du commerce et de la vertu. Or, certaines de leurs critiques sont semblables. Rousseau et Voltaire veulent tous deux l’égalité politique mais à des degrés différents : pour Rousseau, l’idéal serait une égalité politique parfaite entre les citoyens ; quant à Voltaire, sa critique féroce des privilèges financiers accordés au clergé et à la noblesse suggère qu’il voudrait l’égalité politique entre les différents ordres du royaume. Voltaire et Rousseau souhaiteraient aussi plus de liberté politique, c’est-à-dire qu’ils aimeraient qu’un plus grand nombre d’hommes jouissent de la souveraineté politique. Mais le point de ressemblance qui est, selon nous, le plus important à souligner, est qu’ils proposent tous deux d’utiliser les mêmes moyens pour intervenir dans le domaine politique et pour réaliser leur idéal politique respectif.



[1]. Pour la définition rousseauiste de la vertu du citoyen voir 1.1 du chap. II.

[2]. Voir 1.2 du chap. II.

[3]. Voir 2.1 et 2.2 du chap. II.

[4]. Voir 3.1 du chap. II.

[5]. Voir 3.2 du chap. II.