Rousseau et son oeuvre
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Mémoire de maîtrise
La Querelle du luxe au XVIIIe siècle
Voltaire, Rousseau, et la question du bonheur
Rosemarie Allard

 

III.3.2  L’opinion publique

 

Ainsi, à travers l’exemple de la querelle du luxe entre Voltaire et Rousseau et celui de la civilité, nous notons que la tension entre élitisme et égalité habite le siècle. Or, elle marque aussi un concept qui devait devenir le fondement du nouveau régime démocratique : l’opinion publique. Comme le propose Mona Ozouf, tous les hommes de lettres du xviiie siècle s’accordaient sur le fait que « tôt ou tard l’opinion publique triomphera[it]. L’histoire du monde [était] celle de l’avènement d’un gouvernement raisonnable et de l’assimilation progressive par la conscience commune de la vérité découverte par les philosophes [1]». En effet, les philosophes, les sages, les hommes éclairés, en fait tout ceux qui faisaient de la réflexion leur mode de vie, étaient au cœur de la sphère publique naissante telle qu’elle a été définie par Habermas et reprise par l’historiographie sur le xviiie siècle. Ce sont les hommes éclairés qui fréquentèrent les lieux de sociabilité du xviiie siècle, les salons, les Académies, les cafés, et qui furent à la base de la critique politique qui émana des débats intellectuels effectués en ces lieux. Ils étaient ceux qui devaient découvrir la vérité et la transmettre au public. Cette vérité à effet socio-politique vint à s’appeler « l’opinion publique » et acquit une telle autorité, même avant la Révolution, qu’elle était perçue comme un tribunal qui jugeait et guidait les décisions politiques [2].

 

Bien que Voltaire et Rousseau ne fassent pas appel directement à l’opinion publique pour justifier leur critique du pouvoir en place, nous avons montré qu’ils se préoccupent d’éduquer leur public de lecteurs et reconnaissent l’influence qu’ils peuvent avoir sur celui-ci. Pour le dire dans le langage d’Habermas, ils reconnaissent l’existence de la sphère publique littéraire [3]. Ils souhaiteraient qu’une même volonté se manifeste un jour dans ce public : Voltaire voudrait qu’il convienne des bienfaits du commerce et le pratique ; et Rousseau désirerait qu’il convienne de l’importance de la vertu civique et la pratique. Cependant, ils n’accordent pas un rôle central à la sphère publique dans la dynamique politique de leur époque. Dans les textes de la querelle du luxe, c’est à une alliance entre le roi et les savants, bien plus qu’au public ou même qu’aux Académies, que revient la tâche de transformer le régime. Voltaire et Rousseau se font donc les défenseurs du despotisme éclairé ou du moins d’une forme de gouvernement où le dirigeant est conseillé dans ses décisions politiques par une personne éclairée. En ce sens, la solution politique avancée par Voltaire et Rousseau correspond à ce qu’Ozouf appelle le « modèle archaïque » de l’opinion publique.

 

Selon Ozouf, pour les hommes éclairés, la difficulté première de l’opinion publique était son unicité : pour être une, l’opinion publique devait arriver à subordonner les opinions individuelles. Tout au long du siècle, pour les hommes éclairés, l’opinion publique équivalait à préjugés publics, irrationalité et, surtout, désordre public. Ainsi, la question qui préoccupa le siècle fut de savoir comment parvenir à unifier cette nouvelle autorité politique. Ozouf constate que le siècle arriva à deux modèles dans lesquels les hommes éclairés jouaient un rôle central. Selon le premier modèle, le modèle moderne, il fallait laisser l’opinion publique se former d’elle-même par le concours des opinions individuelles. Le rôle de l’homme éclairé était tout simplement de capter l’opinion publique lorsqu’elle se serait formée. Ce modèle renonçait au volontarisme politique et mettait toute sa confiance dans ce que pouvait produire la liberté des sujets. Le second modèle est appelé par Ozouf le modèle archaïque de l’opinion publique. Les hommes éclairés qui suivaient ce modèle craignaient trop la dissension sociale qui pouvait résulter de la discussion libre et proposaient plutôt que l’éducateur et le législateur interviennent et modèlent l’opinion publique afin d’en faire une opinion unifiée ; « car c’est de haut en bas que l’opinion s’impose aux opinions corrompues et dépravées [4]». La méthode politique adoptée par Voltaire et Rousseau correspond à celle du modèle archaïque présenté par Ozouf. Pour arriver à un gouvernement idéal, un gouvernement raisonnable où la vérité des hommes éclairés triomphera, ils suggèrent d’user de l’alliance de l’homme éclairé et de l’autorité politique.

 

On le constate aisément, le modèle archaïque de l’opinion publique proposé par Ozouf est l’exemple par excellence de la tension entre élitisme et égalité qui habite le siècle : tôt ou tard le peuple ou le public doit triompher, et donc la démocratie doit sortir gagnante. Or, pour y arriver, ce sont les hommes éclairés alliés au pouvoir qui doivent transformer le peuple, car ils sont les seuls en mesure de saisir par eux-mêmes la vérité. La même tension se trouve dans le modèle moderne de l’opinion publique : ce sont les hommes éclairés et non le public lui-même qui sauront capter et révéler au peuple l’opinion publique quand elle se sera formée. Dans les deux modèles, archaïque et moderne, les hommes éclairés sont supérieurs intellectuellement au reste du peuple : comme le suggère Ozouf, c’est la « vérité découverte par les philosophes » qui sera progressivement assimilée par la conscience commune. C’est là que se trouve le cœur de la tension : l’élite des hommes éclairés est seule capable de garantir la démocratie ; le peuple ne peut pas y arriver de lui-même. L’histoire et la nature veulent que le peuple ait une voix politique, une opinion publique, et celle-ci doit devenir le fondement du nouveau système démocratique à venir. Mais c’est une inégalité – naturelle sans doute : l’inégalité de l’intelligence – qui lui assurera d’exercer l’égalité politique pour laquelle il est fait.

 

Voltaire et Rousseau étaient deux hommes éclairés préoccupés par le bonheur de la nation française et par les moyens pour le lui procurer. La querelle du luxe nous a montré qu’ils avaient deux idées différentes du bonheur, mais qu’ils proposèrent les mêmes moyens pour la mettre en pratique. L’analyse de ces moyens confirme les découvertes de l’historiographie sur la culture politique du xviiie siècle en France voulant qu’il existe une tension entre l’affirmation de la supériorité de l’homme éclairé et le désir d’arriver à la démocratie. Ainsi, cette étude nous permet d’établir que Voltaire et Rousseau ne se ressemblent pas simplement parce qu’ils proposent les mêmes moyens pour arriver au bonheur, mais surtout parce qu’ils expriment tous deux cette tension intellectuelle primordiale qui habite un siècle qui fut, après tout, le début de la fin de la monarchie en France.



[1]. Ozouf, « L’Opinion publique », p. 430.

[2]. Voir par exemple Habermas, L’Espace public, p. 67-82 ; Baker, « Public Opinion », p. 168-172 ; Bell, Lawyers and Citizens, p. 133, 163.

[3]. Voir chap. I, point 1 pour une définition de ce qu’est la sphère publique littéraire.

[4]. Ozouf, « L’Opinion publique », p. 431.