Rousseau et son oeuvre
Grands thèmes
Thèses, mémoires et articles spécialisés
Citations
Index thématique
Réseaugraphie
Actualité
Mémoire de maîtrise
La Querelle du luxe au XVIIIe siècle
Voltaire, Rousseau, et la question du bonheur
Rosemarie Allard

 

II.2.2  L’inégalité entre les hommes

 

Selon la plupart des commentateurs, pour Rousseau, la cause profonde de la décadence morale à laquelle le luxe, les sciences et les arts ont contribué est l’inégalité entre les hommes [1]. Selon les dictionnaires de l’époque, le terme « égalité » acquit un sens de plus en plus politique à mesure que le siècle avança [2]. Alors que le Second Discours en fait son thème central, le terme « inégalité » n’est inséré qu’une seule fois dans le Premier Discours et n’est jamais mentionné dans la Préface au Narcisse.

 

Dans le Premier Discours, Rousseau s’en prend d’abord à l’inégalité économique et signale que le luxe est responsable de ce type d’inégalité. Il écrit : « Que le luxe soit un signe certain des richesses, qu’il serve même si l’on veut à les multiplier, que faudra-t-il conclure de ce paradoxe si digne d’être né de nos jours ? » (DSA, 21). Rousseau dénonce l’idée, notamment défendue par Voltaire [3], que le luxe enrichit les pauvres à l’aide des dépenses des plus riches. Le paradoxe est le suivant : il est vrai que le luxe en enrichit certains, mais son effet le plus généralisé est qu’il en appauvrit un grand nombre. Dans la Dernière Réponse, qui fut publiée à la suite d’une réfutation du Premier Discours par Charles Bordes, Rousseau énonce plus clairement ce paradoxe :

 

Le luxe nourrit cent pauvres dans nos villes, et en fait périr cent mille dans nos campagnes ; l’argent qui circule entre les mains des riches et des artistes pour fournir à leurs superfluités, est perdu pour la subsistance du laboureur ; et celui-ci n’a point d’habit, précisément parce qu’il faut du galon aux autres. […] Il faut des jus dans nos cuisines ; voilà pourquoi tant de malades manquent de bouillon. […] Il faut de la poudre à nos perruques ; voilà pourquoi tant de pauvres n’ont point de pain.

 

De ceci, Rousseau conclut que « s’il n’y avait point de luxe, il n’y aurait point de pauvres [4]». À l’instar des républicains classiques, Rousseau suggère que le luxe accentue les inégalités entre les hommes. Le luxe est donc « un signe certain des richesses », mais seulement pour les privilégiés ; pour les autres, le luxe des riches est un signe de leur propre appauvrissement.

 

Rousseau s’en prend ensuite à l’inégalité introduite entre les hommes par le développement des sciences et des arts. C’est après avoir signalé tous les autres effets néfastes dus au développement des sciences et des arts que Rousseau pose cette question : « D’où naissent tous ces abus, si ce n’est de l’inégalité funeste introduite entre les hommes par la distinction des talents et par l’avilissement des vertus ? Voilà l’effet le plus évident de toutes nos études, et la plus dangereuse de toutes leurs conséquences » (DSA, 26). L’inévitable correspondance entre l’inégalité et la diffusion des Lumières s’explique de la façon suivante : pour arriver à populariser les sciences et les arts, il faut, comme nous l’avons vu avec Voltaire [5], leur donner de la considération sous forme d’honneurs ou de récompenses monétaires. Puisque ce n’est pas le désir de connaître qui stimule l’intérêt pour les sciences et les arts chez la plupart des hommes, ils chercheront ailleurs, dans les honneurs ou dans une récompense pécuniaire, leur motivation pour devenir artiste ou scientifique. Or, c’est justement le désir de se distinguer des autres par les honneurs ou par la supériorité matérielle qui est, selon Rousseau, à la source de la corruption à laquelle contribuent les sciences et les arts. La « distinction des talents » (DSA, 26), l’« orgueil humain » (DSA, 19), la « fureur de se distinguer » (DSA, 21), le désir chez « tout artiste [d’]être applaudi » (DSA, 22) [6], toutes ces passions préexistent au développement des sciences et des arts et sont un désir d’une inégalité reconnue par les autres.

 

Or, comme c’était le cas avec le luxe, la filiation des phénomènes est confuse. L’inégalité est-elle l’effet ou la cause du développement des sciences et des arts ? Est-elle la cause ou l’effet de l’avilissement des vertus ? Dans les Observations, un des écrits faisant partie de la polémique autour du Premier Discours, Rousseau présente la filiation suivante :

 

La première source du mal est l’inégalité ; de l’inégalité sont venues les richesses ; car ces mots de pauvre et de riche sont relatifs, et partout où les hommes seront égaux il n’y aura ni riches ni pauvres. Des richesses sont nés le luxe et l’oisiveté ; du luxe sont venus les beaux-arts, et de l’oisiveté les sciences [7].

 

Au-delà des sciences, des arts et du luxe, l’inégalité « introduite entre les hommes » est la cause première de la dégradation des mœurs.

 

Dans les exemples historiques donnés dans le Premier Discours par Rousseau pour prouver son propos, les peuples vaincus étaient riches, savants et, pour la plupart, étaient dirigés par un gouvernement monarchique fondé sur une inégalité politique entre les hommes [8]. Par opposition, les nations fortes, la Rome républicaine et la Suisse, par exemple, étaient pauvres, n’encourageaient pas les sciences et les arts et avaient l’égalité comme fondement politique. Les commentateurs en concluent que, pour Rousseau, les Lumières qu’il critique vont de pair avec la monarchie et avec le déclin de la citoyenneté [9].

 

Ainsi, l’inégalité politique qui fonde un gouvernement monarchique est associée à deux autres sortes d’inégalités qui accentuent les effets de la première et, de cette façon, participent à la corruption des mœurs et de l’organisation politique : l’inégalité matérielle qui est le produit du luxe et l’inégalité sociale qui est l’effet des sciences et des arts. C’est donc l’inégalité dans tous ces sens, plus que le luxe ou les sciences et les arts, qui est à la source de la corruption des mœurs déplorée par Rousseau dans le Premier Discours.



[1]. Voir, par exemple, Allard, Rousseau sur les sciences et les arts, p. 94-97 et Launay, Jean-Jacques Rousseau, écrivain politique, p. 139-145.

[2]. Selon les éditions de 1694 et de 1798 du Dictionnaire de l’Académie française, au début du siècle « égalité » signifiait : « Conformité, ressemblance, proportion, rapport entre choses pareilles. Distribuer avec égalité. L’égalité des personnes & des conditions ». À la fin du siècle, on trouve : « Égalité de droits. Elle consiste en ce que la Loi est la même pour tous, soit qu’elle protège, soit qu’elle punisse » (site Internet du projet ARTFL).

[3]. Voir p. 25 du chap. I.

[4]. Rousseau, Dernière Réponse à Bordes, Œuvres complètes, p. 145.

[5]. Voir 3.2 du chap. I.

[6]. Dans le Second Discours, Rousseau appelle ceci l’amour-propre et montre que ce sentiment naît lorsque l’homme entre en société. En utilisant un terme comme l’amour-propre, on pourrait penser que Rousseau est un crypto-chrétien, or, sa définition de la vertu est très différente de celle des chrétiens. Avec Ellen Ross, nous soutenons que, selon Rousseau, le manque de vertu provient de la situation politique dans laquelle se trouve l’homme et non de la nature humaine : voir Ross, The Debate on Luxury, p. 117 et 128. Voir PN, 42 : « tous ces vices n’appartiennent pas tant à l’homme, qu’à l’homme mal gouverné ». En outre, le Second Discours montre que Rousseau rejetait l’idée du péché originel : à l’origine, l’homme est bon, c’est la société qui le corrompt.

[7]. Observations, Œuvres complètes, p. 83.

[8]. Voir DSA, 13 et 14, pour cinq exemples de peuples corrompus qui sont des monarchies et p. 24 où Rousseau montre que c’est lorsque l’inégalité s’installe dans la société que la corruption prend de l’ampleur. Voir Allard, Rousseau sur les sciences et les arts, p. 97-98, pour une explication détaillée de ces exemples.

[9]. Voir Strauss, « On the Intention of Rousseau », p. 457 ; Hulliung, Autocritique of Enlightenment, p. 49-52.