I.2.1 Le luxe, la source de la grandeur de l’État et du bien-être individuel
Certains passages du Mondain, de la Défense du Mondain et des Lettres philosophiques montrent en effet, comme d’autres commentateurs l’ont souligné avant nous, que Voltaire croyait à la nécessité de l’intervention gouvernementale dans l’économie. Dans la Défense du Mondain, par exemple, il écrit : « Oh ! que Colbert était un esprit sage ! / […] le ministre [Colbert], utile avec éclat, / Sut par le luxe enrichir notre État ». En France, le mercantilisme était surtout associé au programme du ministre des finances de Louis XIV pendant plus de vingt ans, Jean-Baptiste Colbert. Les accomplissements auxquels Voltaire fait référence sont sans doute l’encouragement donné par Colbert à l’industrie du luxe et au commerce international afin de renflouer le trésor royal . Les tendances mercantilistes de Voltaire se manifestent aussi dans le vocabulaire qu’il emploie. Dans Le Mondain, pour parler du luxe en d’autres mots, Voltaire emploie les expressions d’« abondance » (M, 133) et du « superflu » (M, 134). En utilisant « superflu », il s’approprie un terme important du vocabulaire mercantiliste.
Le but des mercantilistes est le suivant : ils veulent garantir la puissance de l’État, car celle-ci est indispensable à l’indépendance nationale et à l’ordre social intérieur. Or, pour que l’État soit puissant, il doit être riche et cette richesse se mesure à partir de la quantité d’or et d’argent contenue dans le trésor royal. Il existe deux façons de renflouer ce dernier : en assurant la prospérité nationale et en assurant un bilan commercial positif – plus d’exportations que d’importations. Au xviiie siècle, environ quatre-vingts pour cent de la population totale de la France était rurale. Ainsi, pour les mercantilistes, la nation, ou le peuple, est principalement formée des habitants de la campagne . La prospérité des paysans est importante, car ils sont responsables de nourrir le reste du royaume et, surtout, ils soutiennent la plus grande part du fardeau fiscal. En outre, en augmentant sa production, la paysannerie accroît les surplus exportables du royaume. Cela a pour effet qu’elle s’enrichit et peut consommer plus de produits manufacturés français en plus de contribuer aux tarifs et autres taxes indirectes associés au commerce et à la consommation. C’est ainsi que, pour que l’État soit riche et puissant, la plus grande partie de la nation, la campagne et ses habitants, doit être prospère.
Le deuxième moyen pour arriver à la richesse de l’État est le commerce. La conception mercantiliste du commerce est la suivante : le commerce est l’échange du superflu – les produits manufacturés – contre le nécessaire – les matières premières. Le commerce est utile d’abord parce qu’il augmente les fonds royaux grâce aux tarifs à l’exportation et à l’importation. Mais il fait plus que cela. Puisque le bien-être domestique – le bien-être de la classe paysanne – prime sur le développement des activités extérieures, le commerce international est fondamental en autant que les importations participent à la prospérité domestique. Le commerce doit assurer les besoins premiers des Français – s’ils manquent de denrées essentielles, on doit les importer de l’extérieur du pays – et, de cette façon, les aider à avoir les fonds nécessaires pour acquitter leurs impôts. Or, une fois les besoins premiers assurés, et donc le nécessaire comblé, la nation ne cesse pas tout commerce. Elle continue de s’adonner à l’exportation des produits manufacturés, car le commerce de ce superflu est le gain économique le plus clair que peut faire une nation : c’est une façon d’accumuler et de thésauriser l’or et l’argent .
Ainsi, en parlant du luxe comme étant le « superflu », Voltaire reprend un des concepts principaux du mercantilisme. Il semble, de plus, reprendre pour sienne la définition mercantiliste du luxe émise par Mandeville : « tout ce qui n’est pas absolument nécessaire pour la subsistance de l’homme mérite le nom de luxe ». Cependant, au lieu de distinguer entre ce qui est nécessaire et ce qui est superflu, comme le font les mercantilistes, Voltaire identifie le superflu au nécessaire : « Le superflu, chose très nécessaire » (M, 134), écrit-il dans Le Mondain. Par ce jeu de mot, Voltaire met côte à côte deux termes qui s’opposent pour signaler que le superflu, ou le luxe, est nécessaire à toute société moderne qui aspire au bonheur qui est, rappelons-le, le but ultime de Voltaire. Celui-ci signale deux premières composantes de ce bonheur : la grandeur de l’État et le bien-être individuel .
À l’exemple des mercantilistes, Voltaire croit que le commerce est nécessaire pour arriver à la « grandeur de l’État » (LP, X, 66), comme il le dit dans la Dixième lettre : Sur le commerce des Lettres philosophiques. Or, le superflu – le luxe étant le superflu par excellence – est l’objet qui est échangé dans le commerce . On peut en conclure que, pour Voltaire, le luxe est nécessaire à la grandeur de l’État. De fait, à propos de la Défense du Mondain, Voltaire écrivit à Frédéric de Prusse : « C’est un petit essai de morale mondaine, où je tâche de prouver avec quelque gaieté que le luxe, la magnificence, les arts, tout ce qui fait la splendeur d’un État, en fait la richesse ; et que ceux qui crient contre le luxe ne sont que des pauvres de mauvaise humeur ».
Le luxe est nécessaire à la grandeur de l’État pour la raison suivante. Même si Voltaire affirme dans la Défense du Mondain que « le goût du luxe entre dans tous les rangs » (DM, 156), il sait, comme sa lettre à Frédéric en témoigne, que ce train de vie n’est pas accessible à tous les Français. L’aisance est peut-être plus facilement accessible au xviiie siècle qu’auparavant, et les roturiers enrichis peuvent se payer des choses qu’ils n’auraient pas pu obtenir autrefois. Néanmoins, à son époque, il y a encore une majorité de pauvres préoccupés par leur seule survie. Selon Voltaire, une société acceptant le luxe peut faciliter la vie de tous ses membres, car, si la réalité du luxe n’entre pas dans tous les rangs, il est vrai que « le pauvre y vit des vanités des grands ; / Et le travail, gagé par la mollesse, / S’ouvre à pas lents la route à la richesse » (DM, 156). En bref, le luxe crée de l’emploi. Il est donc très utile à l’ensemble de la population et, par le fait même, à l’État grâce à la richesse qu’il distribue .
Deuxièmement, le luxe est devenu nécessaire au bien-être individuel : les Français ont besoin de vivre dans le luxe pour être heureux. Pour le dire dans les mots de Voltaire, vivre dans l’abondance engendre « et des besoins et des plaisirs nouveaux » (M, 133). Comme l’écrira d’ailleurs Montesquieu dans L’Esprit des lois : « c’est la nature du commerce de rendre les choses superflues utiles, et les utiles nécessaires ». Le commerce augmente l’accessibilité générale des denrées de toutes sortes, celles qui sont nécessaires à la subsistance – la nourriture, par exemple – et, par un effet naturel et inévitable, celles qui ne le sont pas – les tissus fins, par exemple. Pour ceux qui peuvent se permettre d’acheter plus que le nécessaire, l’habitude d’avoir ce pouvoir d’achat crée des besoins qu’ils n’avaient pas. Avant, ils n’avaient pas besoin d’être habillés dans des tissus fins, mais maintenant qu’ils y sont devenus habitués, il est nécessaire d’être habillés ainsi .
Or, pour Voltaire, cette évolution historique est tout à fait naturelle. Selon plusieurs commentateurs, Voltaire croyait que le bonheur d’une nation nécessitait une vie matérielle aisée : d’une part, parce qu’un développement intellectuel admirable n’existe que dans une nation prospère ; d’autre part, parce que le confort est en lui-même une source de bonheur. Pour tous les hommes, le luxe est bon et nécessaire au bonheur, car il procure des plaisirs sensuels. Au milieu du Mondain, Voltaire fait une description de la journée d’un homme qui vit dans le luxe à Paris, à Londres ou à Rome. Cette existence est remplie de beaux-arts, comme la peinture et l’opéra, de repas fins et de bon vin, de soie, d’or, de propreté et de confort (M, 136-137). Si, dans les temps passés, certains ont vécu une vie frugale et austère, ce n’était pas par vertu : selon Voltaire, « c’était pure ignorance » (M, 135). S’ils avaient pu avoir plus de confort, ils l’auraient accepté. En effet, « quel idiot, s’il avait pour lors / Quelque bon lit, aurait couché dehors ? » (M, 135). Quant à Voltaire, son choix est fait : la journée d’un mondain telle qu’il la décrit dans son poème est la vie qu’il veut mener et qu’il mène déjà. Le Mondain et sa Défense sont donc un appel lancé aux hommes afin qu’ils se connaissent mieux : tous, s’ils scrutent au fond d’eux-mêmes, réaliseront et finiront pas avouer qu’ils aiment les plaisirs sensuels, la bonne chère et le confort. L’essentiel de la Défense du Mondain, par exemple, s’organise autour de la trame suivante : le narrateur du poème montre au dévot assis à ses côtés qu’il est au fond de lui-même un mondain comme tous les autres hommes.
Voltaire suggère, ainsi, de penser la politique en fonction de l’homme tel qu’il est et non tel qu’il devrait être . Par exemple, pour concevoir adéquatement l’organisation politique, il faut prendre pour acquis que tous les hommes aiment le luxe, et non qu’ils sont des êtres désincarnés. C’est à cause d’idées comme celles-là que Dennis Fletcher résume la pensée de Voltaire à la maxime mandevillienne « les vices privés font le bien public ». La Fable des abeilles de Mandeville, qui a pour sous-titre la maxime citée, fut une source majeure d’inspiration pour Voltaire. Suivant Mandeville, Voltaire écrit dans la Défense du Mondain : « Sachez surtout que le luxe enrichit / Un grand État, s’il en perd un petit » (DM, 155) . Les vices associés au luxe par la tradition chrétienne, comme l’intempérance, la vanité et l’envie sont destructeurs dans un petit État pauvre où les vertus de tempérance et d’humilité sont essentielles à la liberté individuelle et à l’ordre politique. Ces vices sont profitables, au contraire, dans un grand État commercial, car un tel État a besoin de l’émulation consommatrice qu’ils produisent pour que l’économie nationale aille bon train. La grandeur de l’État et le bien-être individuel sont donc liés chez Voltaire, car c’est en permettant aux individus d’assouvir leur désir de bien-être qu’on arrive à la puissance de l’État.
. Voir M, 134 : « Voyez-vous pas ces agiles vaisseaux / Qui du Texel, de Londres, de Bordeaux, / S’en vont chercher, par un heureux échange, / De nouveaux biens, nés des sources du Gange, / Tandis qu’au loin, vainqueurs des musulmans, / Nos vins de France enivrent les sultans ? » Pour Voltaire, l’or et l’argent qu’on retire du commerce du superflu – ici, le vin français – n’est pas le but de l’exercice commercial. Comme il l’écrit dans ce passage, le commerce est la source d’un « heureux échange », c’est-à-dire qu’il faut importer le superflu des autres nations et en jouir et non seulement, comme le voulaient les mercantilistes, exporter celui de la France pour assurer les besoins premiers des Français ou pour accumuler des métaux précieux. Ainsi, grâce au commerce, la population française et européenne est agréablement entourée des biens de luxe provenant des Indes ou d’ailleurs.
. Voir A. Hirschman, The Passions and the Interests. Political Argument for Capitalism before its Triumph, Princeton, Princeton University Press, 1996, p. 12-14.
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