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Mémoire de maîtrise
La Querelle du luxe au XVIIIe siècle
Voltaire, Rousseau, et la question du bonheur
Rosemarie Allard

 

I.1.  Le contexte politique et économique

 

Afin de comprendre le contexte historique dans lequel écrivent Voltaire et Rousseau, nous ferons d’abord un survol de la situation politique et économique du xviiie siècle. Comme nous l’avons mentionné, la querelle du luxe est un débat sur les avantages ou les désavantages des changements vécus en France. Afin de saisir les composantes de ce changement, il faut, avant toute chose, présenter les fondements de la monarchie française et, pour ce faire, se tourner vers les théoriciens de l’absolutisme aux xvie et xviie siècles, Jean Bodin et Jacques-Bénigne Bossuet. Selon Bodin et Bossuet, la monarchie française était de droit divin, c’est-à-dire que le roi recevait de Dieu son pouvoir sur le peuple et devait l’utiliser pour arriver au bien commun de la nation. Les Parlements et les États généraux s’assuraient, les premiers grâce au droit de remontrance et les seconds à l’aide des Cahiers de doléances, que le roi remplissait ce devoir. Néanmoins, ces deux procédés n’engageaient pas le roi à partager le pouvoir ou à accepter un contrôle sur celui-ci. Lui seul demeurait le centre et le principe de toute puissance publique. En théorie, donc, son pouvoir sur le royaume était absolu [1].

 

Le durcissement du pouvoir monarchique atteignit son apogée sous le règne de Louis XIV et se poursuivit au xviiie siècle. Au plan politique, ceci se manifesta par une centralisation et une bureaucratisation accrues de la monarchie. Des représentants et même des surveillants – les intendants de Louis XIV en sont un bon exemple – furent postés dans les différentes régions du royaume pour en améliorer l’administration et pour affermir le pouvoir royal. En outre, le grand nombre de guerres, en augmentant les besoins financiers du royaume et le fardeau fiscal de la population, renforça la centralisation et la bureaucratisation. Plus chanceux, le xviiie siècle connut moins de conflits internationaux et internes sans toutefois que la centralisation ne s’atténue. À l’époque où Voltaire écrit, la France était engagée dans la guerre de succession de Pologne (1733-1738). Les combats comme tels durèrent moins d’un an et n’eurent pas lieu sur le territoire français, et, grâce à cela, l’effet psychologique et les coûts entraînés par cette guerre furent moindres en comparaison des combats du siècle précédent [2].

 

En plus d’augmenter les redevances réclamées aux sujets, le roi utilisait un autre moyen pour financer les efforts de la guerre qui demeurait une réalité au xviiie siècle : il offrait l’anoblissement aux riches roturiers en échange de leur argent. Mais en permettant à ces nouveaux acteurs de changer d’état, la monarchie bousculait le rôle politique et les privilèges de la noblesse. Par exemple, sous Louis XIV, le Conseil du Roi, pour lequel seule la grande noblesse était conviée, perdit son influence au profit des administrateurs provinciaux, des financiers et des banquiers, ces deux derniers groupes provenant pour la plupart de milieux roturiers, qui s’ajoutèrent à l’administration royale [3].

 

Les insatisfactions causées par la centralisation et la bureaucratisation du pouvoir entraînèrent sous Louis XV et sous Louis XVI une contestation politique de plus en plus forte. Selon certains historiens, la critique du pouvoir absolu fut amorcée par la crise janséniste de la fin du règne de Louis XIV. Pendant son règne, Louis XIV avait voulu diminuer l’influence des jansénistes, parce que ces derniers remettaient en question l’idée du roi divin et absolu en insistant sur la concupiscence de l’homme et sur l’imperfection humaine qui résultait du péché originel. Selon les jansénistes, étant homme lui-même, le monarque était pécheur comme les autres hommes et c’est pourquoi son pouvoir devait être limité. La bulle Unigenitus, fulminée par le pape Clément XI en 1713, fut à la source de la crise, car elle condamnait la doctrine janséniste. La controverse autour de cette bulle papale prit son plein envol après l’offensive menée en 1728 par le Cardinal de Fleury contre ceux qui s’y opposaient. Plusieurs groupes jansénistes ou gagnés à la cause janséniste publièrent des écrits dénonçant la situation : les parlementaires publièrent des remontrances, une gazette clandestine appelée les Nouvelles ecclésiastiques fut mise en circulation et les avocats publièrent des mémoires judiciaires. Déjà à cette époque, ces groupes s’adressaient au « public » comme à un être rationnel capable de penser librement et de dénoncer les abus du pouvoir [4].

 

Tous les historiens reconnaissent néanmoins que c’est à partir de la deuxième moitié du xviiie siècle que la critique publique de la politique se radicalisa. Après la guerre de Succession d’Autriche (1748), la France connut une période de troubles financiers et politiques qui entraîna l’insatisfaction des Français : la population s’indigna du prix élevé du blé, le clergé et les nobles des montées d’impôts et les jansénistes de nouvelles injustices commises contre eux. La contestation politique s’aggrava d’autant plus avec les mesures anti-parlementaires du chancelier René de Maupeou dans les années 1770 [5]. Suivant l’interprétation de Jürgen Habermas, l’historiographie propose que la contestation du pouvoir se fit à l’intérieur de la sphère publique dite « bourgeoise ». Au xviiie siècle, cette dernière était composée de lecteurs qui se rencontraient dans les Académies, les cafés, les salons, les loges maçonniques et les autres lieux publics pour discuter de leurs lectures : la sphère publique était littéraire avant tout. Elle était fondée sur le débat rationnel entre des hommes et des femmes considérés égaux [6]. Dans cette sphère, on discutait de culture – les romans, le théâtre – ou encore de politique et d’économie. C’est dans la sphère publique et à travers les discussions qui s’y tenaient que le futur citoyen apprit à faire un usage politique de sa raison. En effet, la sphère publique devint le support d’une opinion qui avait une fonction critique : s’opposer au despotisme, fût-il « éclairé ».

 

Les hommes de lettres et les philosophes étaient les animateurs principaux de cette sphère et ils croyaient fermement que tôt ou tard l’« opinion publique » triompherait du despotisme. Par leurs écrits et les débats intellectuels qui avaient lieu dans la sphère publique, ils devaient laisser les hommes ordinaires découvrir par eux-mêmes la vérité qui allait guider leurs positions politiques ou, si ces hommes n’étaient pas capables de la trouver par eux-mêmes, leur révéler l’opinion publique à défendre [7]. Les textes de la querelle du luxe que nous étudions ne font pas état de cette volonté de former une « opinion publique » rationnelle et unifiée, mais ils témoignent déjà de la volonté chez les hommes de lettres d’éduquer leurs lecteurs.

 

Sur le plan économique, maintenant, la nation française vécut aussi des changements cruciaux. Sans doute est-ce à cause du boom démographique et de l’imposante dette publique que le siècle fut préoccupé par la prospérité et par les moyens d’y parvenir : ce fut le siècle du développement intensif du commerce et de la proto-industrie. Comme le montrent, par exemple, les écrits de Voltaire, l’idée que le commerce est la voie la plus sûre vers la prospérité et le fondement de l’économie et de la politique est un thème central de la littérature des Lumières [8].

 

Grâce au commerce, le xviiie siècle profita d’une prospérité générale jamais vécue auparavant. Au moment où Voltaire écrit, la prospérité se faisait de plus en plus sentir à certains niveaux bien ciblés de la population : les grands commerçants et les manufacturiers de luxe. Le commerce international représentait le quart du commerce français, le reste étant occupé par les échanges surtout agricoles à l’intérieur du royaume. La France connut une augmentation remarquable de son commerce extérieur à l’aide des denrées importées des Antilles et des Indes. Ce commerce international allait de pair avec un léger développement de la production manufacturière. La grande part de l’industrie française était occupée par le textile, le secteur minier et la métallurgie et une mince part, par ailleurs la première en Europe, par l’industrie d’objets de luxe [9]

 

Les marchands de détail ou de gros, les grands négociants, les petits commerçants, les manufacturiers et tous ceux qui manipulaient l’argent des particuliers ou de l’État, comme les banquiers et les financiers [10], étaient les acteurs principaux de l’émancipation et du développement économique. Ces hommes participaient à des degrés divers au développement de l’économie. En effet, deux groupes d’individus se démarquaient : un premier, composé d’individus actifs et conquérants, et un second, composé d’individus qui ne prenaient pas de risques financiers et qui avaient pour but d’atteindre le confort matériel et financier [11].



[1]. Voir K. M. Baker, Inventing the French Revolution, Cambridge, Cambridge University Press, 1990, p. 113-117 ; M. Antoine, « La Monarchie absolue », dans K. M Baker (éd.), The French Revolution and the Creation of Modern Political Culture, Vol. 1 : The Political Culture of the Old Regime, Oxford, Pergamon Press, 1987, p. 3-24 ; D. Gordon, Citizens without Sovereignty. Equality and Sociability in French Thought, 1670-1789, Princeton, Princeton University Press, 1994, p. 9-24.

[2]. Voir P. Goubert et D. Roche, Les Français et lAncien Régime, vol. 1, Paris, A. Colin, 1984, p. 291-356 ; G. Chaussinand-Nogaret, Gens de finances au xviiie siècle, Paris-Montréal, Bordas.

[3]. Voir Goubert et Roche, Les Français et lAncien Régime, vol. 1, p. 221-235 ; Chaussinand-Nogaret, Histoire des élites en France du xvie au xxe siècle : L’Honneur, le mérite, l’argent, Paris, Mouton, 1975, p. 227-240.

[4]. Voir D. Van Kley, « The Jansenist Constitutional Legacy in the French Prerevolution », The Political Culture of the Old Regime, p. 171-182 ; A. Farge, Dire et mal dire : L’Opinion publique au xviiie siècle, Paris, Seuil, 1992, p. 63, 67-88, 205-206 ; Bell, Lawyers and Citizens. The Making of a Political Elite in Old Regime France, New York, Oxford University Press, 1994, p. 68-73.

[5]. Nous reviendrons plus en détail sur les troubles de la moitié du xviiie siècle dans le chap. II.

[6]. Or, dans le modèle habermassien, la sphère publique conserva un caractère élitiste par le seul fait qu’elle était accessible avant tout aux propriétaires. Voir J. Habermas, L’Espace public : Archéologie de la publicité comme dimension constitutive de la société bourgeoise, Paris, Payot, 1978, p. 95.

[7]. Voir Habermas, L’Espace public, p. 11, 38-53, 61-66, 77-81, 99-112 ; F. Furet, Penser la Révolution française, Paris, Gallimard, 1978, p. 65-71 ; M. Ozouf, « L’Opinion publique » dans The Political Culture of the Old Regime, p. 421-422, 430-431 ; Baker, « Public Opinion as Political Invention », dans Inventing the French Revolution, p. 168-172, 186 et « Defining the Public Sphere in Eighteenth-Century France » dans C. Calhoun (éd.), Habermas and the Public Sphere, Cambridge, MIT Press, 199 2, p. 191-192 ; Farge, Dire et mal dire, p. 238-239, 258, 265, 279 ; Gordon, Citizens without Sovereignty, p. 199-208 ; Bell, Lawyers and Citizens, p. 133, 163, 182 ; S. Maza, Privates Lives and Public Affairs. The Causes Célèbres of Prerevolutionary France, Berkeley and London, University of California Press, 1993.               

[8]. Voir Voltaire, Dixième Lettre dans Lettres philosophiques, Paris, Garnier-Flammarion, 1964.

[9]. Labrousse et coll., Histoire économique et sociale de la France, Tome 2, Paris, PUF, 1970, p. 161-266, 359-365, 383-385 ; Goubert et Roche, Les Français et l’Ancien Régime, vol. 2, p. 306-318.

[10]. Guy Chaussinand-Nogaret montre que, à défaut d’avoir un système de crédit public fonctionnel, les financiers furent les agents économiques les plus dynamiques du royaume : voir Gens de finances, chapitre I et p. 69, 102-103.

[11]. Goubert et Roche, Les Français et l’Ancien Régime, vol. 1, p. 176-177.