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I.2.2 Le commerce, la cause de la liberté
En plus d’assurer la puissance d’un État et de permettre aux citoyens ou aux sujets de vivre heureux dans l’aisance, le commerce, et par le fait même le luxe, possède un autre avantage selon Voltaire : il apporte la liberté. La Dixième lettre des Lettres philosophiques commence ainsi : « Le commerce, qui a enrichi les citoyens en Angleterre, a contribué à les rendre libres, et cette liberté a étendu le commerce à son tour ; de là s’est formée la grandeur de l’État » (LP, X, 66). Dans les Lettres philosophiques, Voltaire utilise à plusieurs reprises l’idée de « liberté », sans jamais que le sens soit tout à fait le même. Nous aimerions souligner ces multiples sens et montrer que l’effet le plus important du commerce est de contribuer à ce que nous appellerions une liberté politique, c’est-à-dire un équilibre des pouvoirs. Cette liberté est une autre composante du bonheur visé par Voltaire.
Dans les premières phrases de la Dixième lettre que nous venons de citer, Voltaire associe commerce, prospérité et liberté : le commerce enrichit les citoyens ; la richesse les rend libres ; la liberté étend le commerce et ainsi la nation et l’État s’enrichissent encore plus. Le commerce est la source d’une première liberté, une liberté individuelle. En s’enrichissant par le commerce, les citoyens augmentent leur niveau de vie et, de cette façon, deviennent moins dépendants de la nature : ils ne luttent plus pour le nécessaire et vivent plutôt dans le superflu. On trouve là un premier sens à la liberté de Voltaire et un écho à l’idée du bien-être individuel présentée plus haut. La suite de la Dixième lettre suggère que la liberté a un deuxième sens pour Voltaire : elle désigne aussi l’indépendance par rapport aux autres nations et donc une liberté sur le plan international. Voltaire écrit que le commerce a consolidé les forces navales de l’Angleterre, ce qui lui a permis d’assurer sa suprématie sur le reste du monde : « Gibraltar », les « Indes » et la « mer Baltique » (LP, X, 66). Il en est de même dans la Huitième Lettre : Sur le Parlement. L’Angleterre fait la guerre à d’autres nations, écrit Voltaire, mais « son but n’est point la brillante folie de faire des conquêtes, mais d’empêcher que ses voisins n’en fassent. Ce peuple n’est pas seulement jaloux de sa liberté, il l’est encore de celle des autres » (LP, VIII, 55-56. Nous soulignons). Or, selon nous, dans les Huitième et Neuvième lettres, le troisième et principal sens de la liberté est le partage du pouvoir. Afin d’analyser plus en profondeur cette dimension de la « liberté » voltairienne, nous aimerions nous arrêter sur l’intention de Voltaire en écrivant les Lettres philosophiques.
Le début élogieux de la Dixième lettre représente bien le ton général de l’œuvre : Voltaire est en admiration devant l’Angleterre. Cependant, au lieu de faire un portrait fidèle du pays qu’il visita entre 1726 et 1728, Voltaire y présente une image de l’Angleterre afin d’ébranler les mentalités françaises de son époque aux niveaux religieux, politique, économique, scientifique et artistique . Si la plupart des commentateurs des Lettres s’entendent sur ce point, ils ne s’accordent pas sur le degré de changement souhaité par Voltaire. Pour Alain Niderst, Voltaire voulait plus de britannisme dans la politique française. Comme la France de l’époque était déjà sur la voie d’un changement positif dans les domaines social, religieux, économique et politique, Voltaire voulait simplement s’assurer qu’elle continuerait sur cette voie .
Selon Peter Gay et Gustave Lanson, il y a une volonté plus ferme derrière l’écrit de Voltaire que le veut Niderst. Ils l’ont montré : les Lettres philosophiques sont la « première critique radicale de l’Ancien Régime ». Elles auraient un contenu révolutionnaire, mais Gay précise que Voltaire voulait surtout défendre la classe moyenne contre les privilégiés, les aristocrates et le clergé, sans toutefois chercher à abolir le pouvoir royal . En somme, quand Voltaire écrit ses Lettres, il cherche à proposer un nouveau partage des pouvoirs politiques, calqué plus ou moins exactement sur le modèle anglais. De la même façon, selon René Pomeau, par les Lettres philosophiques, Voltaire voulait transformer radicalement la nation française afin de lui donner le goût de l’entreprise, la rendre plus rationnelle, plus pragmatique et plus tolérante. Le philosophe – c’est ainsi que Voltaire se définirait selon Pomeau – est la personne toute désignée pour mener à bien ce projet . L’analyse d’une troisième signification de « liberté » mettra en évidence le sens le plus fondamental de la liberté anglaise célébrée par Voltaire et nous permettra de nous situer dans le débat historiographique sur l’intention politique derrière les Lettres philosophiques.
Dans les Huitième et Neuvième lettres, répétons-le, la liberté dont parle Voltaire est un équilibre des pouvoirs où tous les membres de la société, le peuple, les seigneurs et le clergé ont leur part à jouer. Plus particulièrement dans la Huitième lettre, cette liberté politique est présentée comme une conséquence des guerres civiles anglaises du xviie siècle :
[L]e fruit des guerres civiles à Rome a été l’esclavage, et celui des troubles d’Angleterre, la liberté. La nation anglaise est la seule de la terre qui soit parvenue à régler le pouvoir des rois en leur résistant, et qui, d’efforts en efforts, ait enfin établi ce gouvernement sage où le Prince, tout-puissant pour faire du bien, a les mains liées pour faire le mal, où les seigneurs sont grands sans insolence et sans vassaux, et où le peuple partage le gouvernement sans confusion (LP, VIII, 55. Nous soulignons).
Comme Voltaire le suggère également dans la Neuvième lettre : Sur le gouvernement, le gouvernement d’Angleterre est mixte : il est un « mélange heureux […] entre les Communes, les Lords et le Roi » (LP, IX, 60). Dans la citation précédente, le premier élément de ce mélange est que le roi n’est pas tout-puissant : il n’est pas le « maître du vaisseau », il n’en est que le « premier pilote » (LP, VIII, 56). Deuxième élément, les Lords, les « barons » et les « évêques » (LP, IX, 61) ont un pouvoir limité sur le reste de la population, car la majorité d’entre eux ne possèdent plus de terres et obtiennent du roi leur titre de pair : « Ils ont du pouvoir dans le Parlement, non ailleurs » (LP, IX, 63). Le dernier élément du gouvernement est formé des Communes. Voltaire les désigne ailleurs par le terme « peuple » (LP, IX, 61-62) et définit ce groupe social comme « la plus nombreuse, la plus vertueuse même et par conséquent la plus respectable partie des hommes, composée de ceux qui étudient les lois et les sciences, des négociants, des artisans » (LP, IX, 61). Ainsi, la liberté anglaise permet une plus grande égalité politique. Or, le peuple n’est pas tout-puissant lui non plus. Son pouvoir est contrebalancé par celui des Lords. Par exemple, les Communes règlent les impôts, mais les Lords ont le droit de rejeter les bills qui leur sont présentés sans toutefois pouvoir les modifier. Ceci a pour effet que les nobles et le clergé ont moins de privilèges qu’en France : « Chacun donne, non selon sa qualité (ce qui est absurde), mais selon son revenu » (LP, IX, 63-64).
La plus grande équité fiscale qui résulte de l’équilibre des pouvoirs a au moins un effet positif sur la population. À la fin de la Neuvième lettre : Sur le gouvernement, Voltaire écrit :
[Grâce au système d’imposition anglais, l]e paysan n’a point les pieds meurtris par des sabots, il mange du pain blanc, il est bien vêtu, il ne craint point d’augmenter le nombre de ses bestiaux ni de couvrir son toit de tuiles, de peur que l’on ne hausse ses impôts l’année d’après. Il y a ici beaucoup de paysans qui ont environ deux cent mille francs de bien, et qui ne dédaignent pas de continuer à cultiver la terre qui les a enrichis, et dans laquelle ils vivent libres (LP, IX, 64. Nous soulignons).
Dans ce passage, la liberté des paysans est une liberté de propriété : les paysans anglais possèdent des vêtements, des bestiaux et une maison confortable et personne ne peut leur enlever arbitrairement la possession de ces biens . Or, cette deuxième forme de la liberté individuelle – la première étant, comme nous l’avons vu, un effet direct du commerce – ne pourrait pas se réaliser si la liberté politique n’existait pas d’abord. On voit là une raison pour laquelle la liberté politique est supérieure aux autres formes de libertés présentées par Voltaire : elle est la source d’une autre sorte de liberté. Sans la liberté politique, les paysans anglais ne seraient pas libres de jouir des biens qu’ils ont gagnés à la sueur de leur front.
Considérant cela, en associant commerce et liberté dans la Dixième lettre, Voltaire veut-il dire aussi que le commerce a pour conséquence un plus grand partage du pouvoir ? Ce lien n’est jamais clairement établi par Voltaire. Dans L’Invention de l’économie, Catherine Larrère souligne que les auteurs du xviiie siècle associaient le commerce anglais à un gouvernement à tendance républicaine : « Quand une nation entière se porte sur les mers, pour y faire commerce, il faut que chaque marin, chaque négociant, soit Anglais, patriote, citoyen ». Larrère montre que, selon les économistes de l’époque, « la supériorité du commerce anglais tient à la dimension républicaine de sa constitution ». En effet, le commerce se porte mieux lorsque ceux qui procurent la richesse à l’État ont leur mot à dire sur la gestion de cette richesse, car il est stimulant pour les négociants de pouvoir contribuer, en tant que citoyens et non en tant que sujets, à la grandeur de l’État. Or, il n’est pas clair, d’abord, si dans les lettres présentement analysées Voltaire est parfaitement républicain, c’est-à-dire s’il est partisan d’un gouvernement sans roi dans lequel le pouvoir est partagé et les citoyens se considèrent égaux. Certains passages, comme le suivant, le laissent croire : « Il a fallu des siècles pour rendre justice à l’humanité, pour sentir qu’il était horrible que le grand nombre semât et que le petit nombre recueillit » (LP, IX, 62). Voltaire trouve plus juste un gouvernement où les richesses, au moins, sont mieux distribuées.
Or, il semble vouloir plus qu’un simple partage des richesses : il voudrait aussi plus de reconnaissance pour ce peuple de travailleurs. Par exemple, la fin de la Dixième Lettre est un éloge des hommes qui sèment la richesse par le commerce : les marchands anglais, les bourgeois allemands et les négociants français . En France, les nobles et les bourgeois anoblis ne participaient pas au commerce parce que ces activités étaient mal vues par leurs pairs ou tout simplement interdites par le roi. Pour un noble, commercer, c’était déroger aux règles de la noblesse et risquer d’en perdre les privilèges . Voltaire ne s’en prend pas directement à cette règle dans la Dixième lettre, mais critique plutôt un de ses possibles effets. Il déplore le fait que, dans une nation monarchique comme la France, la profession de négociant soit méprisée par la noblesse et par tous ceux qui ont assez d’argent pour acheter leur anoblissement. Aux yeux de Voltaire, bien plus que le noble, le négociant est l’homme le plus utile à son État : il « enrichit son pays, donne de son cabinet des ordres à Surate et au Caire, et contribue au bonheur du monde » (LP, X, 67). Voire, il devrait avoir la reconnaissance de ses compatriotes. Dans la Dixième lettre, il ne s’agit pas d’une reconnaissance politique, mais plutôt d’une reconnaissance sociale : en effet, le développement du commerce n’a pas comme conséquence directe d’amener de lui-même plus d’équité politique. Pour Voltaire, la reconnaissance sociale des commerçants pourrait avoir pour effet d’apporter un partage plus équitable du pouvoir, et il donne l’exemple de l’Angleterre où la monarchie est désormais tempérée dans ses prérogatives par le Parlement, depuis l’action des révolutionnaires constitués surtout de commerçants.
Les passages comme le suivant montrent que les intentions de Voltaire ne sont pas à proprement parler républicaines, comme Lanson et Gay l’ont déjà proposé : « n’est-ce pas un bonheur pour le genre humain que l’autorité de ces petits brigands [les seigneurs et les évêques] ait été éteinte en France par la puissance légitime de nos rois, et en Angleterre par la puissance légitime des rois et du peuple ? » (LP, IX, 62. Nous soulignons). Le roi n’est pas un obstacle à la justice ni à l’obtention de la liberté, ce sont plutôt les nobles et le clergé qui sont pris en défaut. Comme Voltaire l’écrit dans un de ses carnets de notes, l’Angleterre était admirable parce qu’elle était une « république sous un Roi ». Bref, Voltaire n’est pas contre la monarchie mais bien contre ceux qui en profitent.
Nous sommes maintenant à même de saisir des composantes du bonheur voulu par Voltaire. En plus de promouvoir le commerce pour rendre l’État plus puissant et assurer le bien-être individuel qu’il procure, Voltaire l’encourage parce qu’il apporte la liberté politique. Sans être dirigée contre la royauté, la réforme de la société fondée sur le commerce est au moins dirigée contre l’influence néfaste de la noblesse. Mais elle vise aussi à mettre au pas un autre agent de la monarchie absolue : le clergé. C’est le thème de la prochaine section.
. Cité dans Gay, Voltaire’s Politics, p. 54, n. 48. Dans la Quatrième lettre, Voltaire décrit la Pennsylvanie comme représentant un « âge d’or ». Elle ressemble beaucoup à ce que serait une « république sous un roi » : « C’était un spectacle bien nouveau qu’un souverain que tout le monde tutoyait, et à qui on parlait le chapeau sur la tête, un gouvernement sans prêtres, un peuple sans armes, des citoyens tous égaux, à la magistrature près, et des voisins sans jalousie » (LP, IV, 38. C’est nous qui soulignons). La Pennsylvanie était, de plus, une communauté de commerçants.
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