Rousseau et son oeuvre
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Mémoire de maîtrise
La Querelle du luxe au XVIIIe siècle
Voltaire, Rousseau, et la question du bonheur
Rosemarie Allard

 

I.3.3  Le bienfait des sciences sur l’esprit religieux… et sur la nation

 

Pour Voltaire, comme pour les autres philosophes, les sciences ont connu un progrès indéniable. Voltaire semble toutefois préoccupé par la maigre part qui revient aux Français dans ce progrès scientifique. À l’instar des arts, les sciences, tenues en haute considération en Angleterre, sont négligées en France. En Angleterre, les savants comme Newton ne sont pas lus par beaucoup d’hommes étant donné la complexité de leurs ouvrages, « cependant, tout le monde parle d’eux » (LP, XIV, 93). Et peu importe si on en parle faussement, attribuant à Newton des découvertes qui reviendraient de droit à Descartes ou à Bacon : l’important est qu’en Angleterre, en partie grâce à la forme du gouvernement, « communément on pense » (LP, XX, 132) et que cela encourage le développement des sciences. La situation était toute différente en France selon le portrait brossé par Voltaire dans la Quatorzième lettre : Sur Descartes et Newton. Descartes ne reçut aucun des honneurs connus par Newton ; au contraire, il dut fuir la France et la Hollande pour éviter les persécutions religieuses et « il mourut à Stockholm d’une mort prématurée et causée par un mauvais régime, au milieu de quelques savants, ses ennemis, et entre les mains d’un médecin qui le haïssait » (LP, XIV, 92). La carrière de Newton a été toute différente : « Son grand bonheur a été non seulement d’être né dans un pays libre, mais dans un temps où les impertinences scolastiques étant bannies, la raison seule était cultivée ; et le monde ne pouvait être que son écolier, et non son ennemi » (LP, XIV, 92-93). Les portraits contrastés parlent d’eux-mêmes et condamnent les sociétés rétrogrades, dont la France semble faire partie.

 

Pour inciter une nation à cultiver la raison et à respecter la science, Voltaire se tourne, paradoxalement, vers la science. Dans la Vingt-quatrième lettre : Sur les Académies, il demande aux scientifiques de faire des recherches utiles. Les scientifiques devraient, par exemple, faire des découvertes qui diminuent l’ignorance du peuple et sa vulnérabilité aux manipulations des sectes religieuses. Le quakerisme, souligne Voltaire, et l’on peut supposer la même chose pour toute autre religion, se répandit comme une épidémie en partie à cause de l’esprit superstitieux du peuple. Alors que les quakers étaient encore à leurs débuts, pour augmenter leur nombre, « il leur fallait quelques miracles, ils en firent » (LP, III, 32) et recueillirent plus d’adeptes. Cet exemple témoigne d’une mauvaise utilisation de la raison et d’une mauvaise compréhension de la nature de la part de la population : on ne fait des miracles avec facilité que chez les peuples qui n’ont pas été éclairés par les sciences. La diffusion des découvertes de la science pourrait éviter que la majorité des hommes soit dupe d’explications erronées des phénomènes étonnants de la nature. Par exemple, avec un minimum de connaissances en physique optique, un arc-en-ciel, au lieu d’être « un miracle inexplicable », deviendrait « un effet nécessaire de la pluie et du soleil » (LP, XVI, 106). Il en est de même pour les comètes qui, expliquées par Newton, ne seraient plus « ces feux si longtemps inconnus, qui étaient la terreur du monde » (LP, XV, 101), mais des phénomènes astronomiques que la raison pourrait expliquer. La science expérimentale participerait ainsi au progrès de la nation française. En effet, elle servirait à faire douter ceux, comme les théologiens, qui croient tout savoir sur la nature, alors qu’ils n’en connaissent rien, et qui s’appuient sur leur faux savoir pour imposer aux hommes des comportements religieux ridicules ou dangereux [1]. De même, et peut-être est-ce le principal, la diffusion de la science diminuerait le risque que le peuple se laisse manipuler par les hommes religieux [2].

 

La Onzième lettre : Sur l’insertion de la petite vérole illustre avec brio l’intérêt que trouve une nation à s’intéresser à la science expérimentale et à se détacher de l’influence des hommes religieux. En outre, cette lettre reprend un à un tous les thèmes développés ci-dessus. Voltaire rapporte comment Lady Mary Wortley Montagu, une poétesse et épistolière anglaise, « une des femmes d’Angleterre qui a le plus d’esprit et le plus de force dans l’esprit, étant avec son mari en ambassade à Constantinople, s’avisa de donner sans scrupule la petite vérole à un enfant dont elle était accouchée dans le pays », comme il était coutume de faire dans ce coin du monde pour éviter aux enfants d’avoir la maladie dans un âge plus avancé et avec des effets plus désastreux. Voltaire explique que cet usage avait commencé chez les Circassiens, un peuple qui faisait le commerce de leurs filles dans les sérails de Perse et qui voulait éviter la défiguration de leur marchandise par la maladie. Lady Montagu fit de même avec son enfant et « son chapelain eut beau lui dire que cette expérience n’était pas chrétienne, et ne pouvait réussir que chez les infidèles, le fils de Mme Wortley-Montaigu [sic] s’en trouva à merveille » (LP, XI, 72).

 

Lady Montagu se fia à la preuve empirique de l’inoculation contre la petite vérole au lieu de se laisser persuader par les craintes superstitieuses de son chapelain. La Reine d’Angleterre, qui était alors princesse de Galles, suivit son exemple et, de cette façon, toutes deux permirent à l’ensemble de la population anglaise de bénéficier d’une découverte qui sauva des vies, en plus d’épargner la beauté des femmes anglaises, et qui fut d’une grande utilité sociale. L’exemple de l’inoculation prouve à qui veut le comprendre que la superstition fait stagner le progrès des sociétés en plus de mettre en danger le bien-être physique des citoyens au nom de croyances religieuses sans fondement empirique. Voltaire suggère qu’il vaut mieux pour les sociétés se libérer des jugements fondés sur la théologie et aborder le monde avec empirisme comme l’enseigne la science newtonienne. Bien loin d’avoir comme seule ambition, en matière religieuse, de faire cesser les persécutions et les guerres de religions, Voltaire souhaiterait voir une attitude religieuse plus près de ce que la raison et l’expérience permettent de comprendre du monde.

Ainsi, l’essentiel des idées de Voltaire sur la politique se trouve dans cette Onzième lettre qui montre par un exemple les bienfaits du commerce, de la science expérimentale, de gens éclairés au pouvoir et de la diminution de l’influence religieuse. Avec une mention de l’importance des arts pour tout régime qui veut arriver au bonheur, le portrait de l’idéal politique poursuivi par Voltaire serait presque complet. Il reste en effet un élément fondamental à y ajouter : il s’agit de la sociabilité.



[1]. Voir la note 121 de Naves dans Voltaire, Lettres philosophiques.

[2]. Voir J. Rosenthal, « Voltaire’s Philosophy of History », Journal of the History of Ideas, 16, 2, 1955, p. 161-162.