Rousseau et son oeuvre
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Mémoire de maîtrise
La Querelle du luxe au XVIIIe siècle
Voltaire, Rousseau, et la question du bonheur
Rosemarie Allard

 

I.3.2  L’abondance, mère des arts

 

La plupart des commentateurs de Voltaire le notent : la philosophie voltairienne de l’histoire juge la grandeur et le bonheur d’une société par l’état de ses arts [1]. Selon Voltaire, dans l’histoire de l’humanité, quatre âges se sont distingués des autres par le perfectionnement de leurs arts : les siècles d’Alexandre, d’Auguste, des Médicis et de Louis XIV. Or, comme le propose Hubert C. Johnson, pour Voltaire, l’abondance des biens de consommation et le commerce stimulent le développement des arts [2]. À deux endroits dans Le Mondain, Voltaire associe luxe et arts. Pour expliquer pourquoi son époque dite profane est en harmonie avec ses mœurs, Voltaire écrit : « J’aime le luxe, et même la mollesse, / Tous les plaisirs, et les arts de toute espèce » (M, 133). Trois vers plus bas, Voltaire signale la filiation entre le luxe et les arts : « Il est bien doux pour mon cœur très immonde, / De voir ici l’abondance à la ronde, / Mère des arts et des heureux travaux » (M, 133. Nous soulignons).

 

Étant donné la place qu’il accorde aux arts dans l’histoire et considérant la piètre estime qu’il porte aux arts de son époque, il n’est pas étonnant que Voltaire consacre les lettres Dix-huitième à Vingt-troisième des Lettres philosophiques aux arts et au soutien nécessaire à leur épanouissement. Dans ces lettres, il propose une autre façon, à part le commerce, de favoriser les arts : leur donner de la distinction. Selon la Vingt-troisième lettre : Sur la considération qu’on doit aux gens de lettres, les Français devraient faire comme les Anglais, chez qui « un homme de mérite [y] fait toujours fortune » (LP, XXIII, 148). Aussi, « ce qui encourage le plus les arts en Angleterre » et ce qui assure la fortune des hommes de talent, « c’est la considération où ils sont : le portrait du Premier ministre se trouve sur la cheminée de son cabinet, mais […] celui de M. Pope [l’écrivain] [se trouve] dans vingt maisons » (LP, XXIII, 149). Pour arriver à une telle vénération des arts en France, Voltaire suggère que les gens d’influence, le roi et les seigneurs, cultivent davantage les arts et les lettres. Voltaire consacre ses Vingtième et Vingt et unième lettres aux seigneurs anglais qui, en estimant les arts et les lettres, les ont « rendu[s] […] respectables aux yeux du peuple, qui, en tout, a besoin d’être mené par les grands » (LP, XXI, 139).

Or, Voltaire n’explique pas pourquoi les arts doivent être épanouis dans une société éclairée. Son argument semble être le suivant : la culture des arts est la grandeur ou y conduit ; toute nation doit viser à la grandeur ; par conséquent, toute nation doit cultiver les arts. Selon l’expérience du mondain, du moins, c’est parce que les arts rendent la vie plus belle et plus agréable qu’ils doivent être cultivés. Aussi, les écrits historiques [3] de Voltaire sur Louis XIV et sur Henri IV, par exemple, laissent croire qu’un autre but de l’art est de mettre en valeur les accomplissements humains. En revanche, un des meilleurs arguments en faveur des arts, exprimé discrètement par Voltaire, est qu’ils éduquent les esprits contre le fanatisme religieux. Plusieurs extraits de tragédie, de comédie ou de poésie cités par Voltaire dans les sept lettres sur les arts ridiculisent la religion et surtout la religion des sectes fanatiques. Par exemple, dans la Vingt-deuxième lettre, il écrit à propos du poème anglais Hudibras : « Le sujet est la guerre civile et la secte des puritains tournée en ridicule » et « le plus grand ridicule tombe sur les théologiens » (LP, XXII, 142) [4]. De la même façon, Le Mondain et la Défense du Mondain, qui sont après tout des poèmes, se moquent allègrement de la religion. Les arts serviraient donc eux aussi à affaiblir l’austérité religieuse de la nation. Ils servent du même coup à encourager la liberté de penser et donc à poursuivre les sciences.



[1]. Voir, par exemple, Pomeau, D’Arouet à Voltaire, p. 342 et « Les Lettres philosophiques », p. 97 ; Rihs, Voltaire, p. 184-188.

[2]. Johnson, « Spartan Simplicity », p. 154. Voir aussi Pocock (Vertu, commerce et histoire, Paris, PUF, 1998 (1985), p. 169) qui montre qu’il était commun au xviiie siècle de dire que le commerce est la condition préalable du progrès des arts.

[3]. « Art » n’avait pas exactement la même connotation qu’aujourd’hui. « Art » désignait autant la littérature, l’histoire, la philosophie (les arts libéraux), que la forge et la verrerie (les arts mécaniques). « Art » pouvait aussi être utilisé à la place de « beaux-arts » pour désigner la musique, la peinture et la danse : voir Dictionnaire de l’Académie française, les éditions de 1694 et de 1798 (site Internet du projet ARTFL).

[4]. Voir aussi LP, XX, p. 133 et XXI, p. 137. De plus, dans la Vingt-troisième lettre, Voltaire s’en prend aux théologiens français qui ont publié des écrits contre les spectacles et qui ont ainsi nuit au développement des arts en France : voir p. 150-151.