Rousseau et son oeuvre
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La Querelle du luxe au XVIIIe siècle
Voltaire, Rousseau, et la question du bonheur
Rosemarie Allard

 

II.1.2  La vertu du sage

 

D’après Rousseau, un autre type de vertu, bien différente de celle du républicanisme classique, risque de s’affaiblir dans une société qui encourage la diffusion générale des arts et des sciences : la vertu du sage. Au premier regard, cette position pourrait sembler illogique : comment Rousseau peut-il affirmer que les sciences et les arts sont néfastes à la société tout en déplorant la perte de la vertu chez les sages et en accordant à ces sages un rôle à jouer pour le bien de la société ? Pour expliquer ceci, certains commentateurs suggèrent que Rousseau veut défendre deux idées dans le Premier Discours : il pense que les sciences et les arts sont mauvais chez la majorité des gens, mais bons et surtout utiles lorsqu’ils sont pratiqués par certains [1]. En d’autres mots, c’est la généralisation ou la vulgarisation des sciences et des arts qui est pernicieuse pour la société et non les sciences et les arts en eux-mêmes qui sont mauvais.

 

Rousseau s’efforce de clarifier sa position dans la Préface au Narcisse. Il précise qu’il n’a jamais dit que les sciences et les arts étaient inséparables du vice ou que l’ignorance barbare allait main dans la main avec la vertu, ni qu’il fallait se hâter de fermer toutes les Académies et les collèges et de brûler les bibliothèques (PN, 37-38). Au contraire, Rousseau accorde une certaine utilité aux sciences et aux arts :

 

J’avoue qu’il y a quelques génies sublimes qui savent pénétrer à travers les voiles dont la vérité s’enveloppe, quelques âmes privilégiées, capables de résister à la bêtise de la vanité, à la basse jalousie et aux autres passions qu’engendre le goût des lettres. Le petit nombre de ceux qui ont le bonheur de réunir ces qualités est la lumière et l’honneur du genre humain ; c’est à eux seuls qu’il convient pour le bien de tous de s’exercer à l’étude, et cette exception même confirme la règle, car si tous les hommes étaient des Socrates, la science alors ne leur serait pas nuisible, mais ils n’auraient aucun besoin d’elle (PN, 44. Nous soulignons).

 

Dans ce passage, Rousseau donne trois raisons pour lesquelles les quelques génies seraient différents du reste des hommes : ils ont la capacité intellectuelle de découvrir la vérité ; ils le font pour eux-mêmes avant tout et non pour les honneurs que cela rapporte ; ils sont les seuls qui savent comment employer leur savoir pour le rendre utile à la société [2].

 

Rousseau avertit à plusieurs reprises les hommes que le sentier menant à la vérité est semé d’embûches et que les erreurs possibles sont encore plus dangereuses pour leur bien moral que les vérités utiles qu’ils peuvent y découvrir. Seuls « quelques hommes » (DSA, 30) ont les talents nécessaires pour connaître la vérité : Rousseau les appelle les génies ou les sages. Ainsi, on constate qu’au-delà d’une égalité politique qui est le but ultime de toute société, il existe une inégalité naturelle entre les hommes et, pour arriver au bonheur, une société doit trouver le moyen de concilier ces deux réalités. Une première façon, suggère Rousseau, est d’utiliser l’inégalité naturelle pour garantir l’égalité politique [3].

 

Pour commencer, ceux qui n’ont pas le talent naturel nécessaire ne devraient pas pratiquer les sciences, car ils ne le font pas pour le simple plaisir de la connaissance, mais plutôt pour satisfaire leur vanité. Par conséquent, plusieurs sont prêts à répandre leurs préjugés, au risque de détruire la société, si cela peut leur apporter de l’admiration ou de l’argent [4] ; comme Rousseau l’écrit :

 

[Ils] vont de tous côtés, armés de leurs funestes paradoxes ; sapant les fondements de la foi, et anéantissant la vertu. Ils sourient dédaigneusement à ces vieux mots de patrie et de religion, et consacrent leurs talents et leur philosophie à détruire et avilir tout ce qu’il y a de sacré parmi les hommes. […] Ô fureur de se distinguer, que ne pouvez-vous point (DSA, 21)?

 

Chez les sages, en revanche, le désir de connaître est pur : ils ne pratiquent pas les sciences et les arts dans l’unique but de recevoir des distinctions, bien qu’ils n’y soient pas insensibles. Les distinctions ont, dans leur cas, de bons effets, car elles les poussent à être encore plus utiles à leur société. Cependant, puisque son siècle encourage le beau style plutôt que l’écrit utile, la meilleure science et le meilleur art restent sans honneur :

 

Le sage ne court point après la fortune, mais il n’est pas insensible à la gloire ; et quand il la voit si mal distribuée, sa vertu, qu’un peu d’émulation aurait animée et rendu avantageuse à la société, tombe en langueur et s’éteint dans la misère et dans l’oubli. Voilà ce qu’à la longue doit produire partout la préférence des talents agréables sur les talents utiles (DSA, 27. Nous soulignons).

 

Comment la vertu du sage est-elle « avantageuse à la société » ? Dans le Premier Discours, Rousseau revient à plusieurs reprises sur l’idée que les sciences doivent être utiles à la société [5], et ce, surtout dans les dernières pages du Discours. Dans la préface, Rousseau donne une idée des sujets qui, à l’opposé des « subtilités métaphysiques », valent la peine d’être traités : les questions qui touchent « au bonheur du genre humain » (DSA, 5). La question de l’Académie de Dijon qui donna naissance au Premier Discours est une de celles-là. On peut en conclure que les questions de morale et de politique sont supérieures aux autres, aux subtilités métaphysiques, car elles permettent de réfléchir sur les moyens de contribuer au bien général de la société [6].

 

Les savants qui se penchent sur des questions de ce type rappellent « dans nos cœurs les lois de l’humanité et de la vertu » (PN, 39) ou, pour le dire autrement, rappellent aux citoyens leurs devoirs. Gérald Allard résume bien cette idée : « il y a une deuxième forme d’excellence humaine, l’intellectuelle, qui, bien employée, contribue à l’œuvre de la vertu dans le premier sens du terme [7]». Les futurs « Verulam [Bacon] », « Descartes » et « Newton » (DSA, 30) devront utiliser leur art ou leur science pour une grande cause, qui est « la seule récompense digne d’eux : celle de contribuer par leur crédit au bonheur des peuples à qui ils auront enseigné la sagesse » (DSA, 31). Ainsi, à son meilleur, la vertu du sage permet de promouvoir la vertu citoyenne.

 

On pourrait toutefois objecter que la vertu du sage vient en contradiction avec la vertu du citoyen. Or, il n’en est pas ainsi pour Rousseau. La supériorité intellectuelle du sage ne lui confère pas un statut politique différent : l’inégalité naturelle ne se traduit pas par une inégalité politique. Le rôle du sage dans la cité est d’assurer la vertu civique qui, elle, exige l’égalité. Ainsi, le sage, justement parce qu’il est sage, sait que la cité ne peut pas permettre une reconnaissance politique de sa supériorité. Il n’accepterait donc pas l’inégalité politique pour lui-même, car il sait que cette reconnaissance mettrait le bien politique en danger. C’est ainsi qu’il accepte, en dernière analyse, de se mêler au reste de ses concitoyens.

 

Nous venons d’aborder une des thèses fondamentales du Premier Discours : les sciences et les arts peuvent avoir des bienfaits pour l’ensemble de la population, si on en laisse la pratique aux quelques êtres humains qui savent bien les utiliser. Les autres, les hommes ordinaires [8], devraient s’en éloigner et rechercher, au lieu, la vertu qui leur permettra d’être libres. Maintenant que nous avons compris l’essentiel de l’idéal politique de Rousseau, tournons-nous vers la critique qu’il adresse aux idées des philosophes et à la monarchie absolue.



[1]. Pour un développement de l’idée d’une intention double chez Rousseau, voir Strauss, « On the Intention of Rousseau », p. 463-468 et Allard, Rousseau sur les sciences et les arts, p. 89-99 et 112-123.

[2]. Voir DSA, 20, pour retrouver les mêmes trois éléments.

[3]. Ceci est un bel exemple de la tension entre élitisme et égalitarisme typique du Siècle des Lumières que nous tenterons d’éclaircir dans le chapitre III et surtout dans le point 3 de ce dernier chapitre.

[4]. Pour un exemple des bonnes raisons pour lesquelles pratiquer les sciences et les arts, voir DSA, note b). Sur le désir de se distinguer voir la fin de 2.2 de ce chapitre.

[5]. Voir DSA : « que la vérité n’est utile » (20), « ni d’un livre s’il est utile » (26), « talents utiles » (27), « des ouvrages utiles » (28), « des arts utiles à la société » (30). Par opposition, Rousseau dénonce aussi les choses « futiles » et « vaines » : DSA, p. 12 à 22. Voir Goldschmidt, Anthropologie et politique, p. 70.

[6]. Dans le Premier Discours, Rousseau veut mettre les talents du sage au service de la société. Voilà pourquoi il attaque la métaphysique et les sciences naturelles qui ne sont selon lui d’aucune utilité pour la vie politique. Il tente de diriger l’action des sages vers le peuple en éveillant leur pitié pour ceux qui vivent dans l’illusion : voir Gourevitch : « Rousseau on the Arts and the Sciences », p. 745-746 ; Allard, Rousseau sur les sciences et les arts, p. 87-88.

[7]. Allard, Rousseau sur les sciences et les arts, p. 80.

[8]. Ailleurs dans le Premier Discours, Rousseau les appelle : la « populace » (DSA, 30), les « hommes vulgaires » (DSA, 31) et les « âmes simples » (DSA, 31).