II.1.1 La vertu du citoyen
Pour retracer les origines du républicanisme classique, l’ouvrage auquel on se réfère le plus souvent est le Moment machiavélien de l’historien John G. A. Pocock. Selon cette étude, l’élaboration des concepts et des valeurs rattachés au républicanisme classique se fit à Florence durant la Renaissance. De 1498 à 1530, par deux fois une république fut instaurée à Florence et par deux fois elle fut renversée et les Médicis recouvrèrent le pouvoir. C’est pendant cette période de troubles politiques qu’un idéal républicain, inspiré des écrits antiques comme La République de Platon et La Politique d’Aristote, se développa chez certains humanistes florentins, dont les plus importants pour l’histoire des idées sont Nicolas Machiavel et François Guichardin . Pocock soutient que les idées de vertu, de propriété et de défense militaire promues par les Florentins furent ranimées en Angleterre au xviie siècle, au moment de la guerre civile, par James Harrington. Elles tinrent, au moins jusqu’à la fin du xviiie siècle, une place considérable dans le discours politique anglais et américain . Dans la France du xviiie siècle, les hommes de lettres associés au républicanisme classique sont principalement Jean-Jacques Rousseau, Gabriel Bonnot de Mably et Guillaume-Joseph Saige.
De la Renaissance au xviiie siècle, et d’un auteur à l’autre, le républicanisme classique a conservé certaines caractéristiques. Tous les tenants de ce courant intellectuel partagent, comme présupposé philosophique, l’idée aristotélicienne que l’être humain est par nature un animal politique. À l’extérieur du corps politique, l’être humain est menacé par la tyrannie de ses passions. Seul l’exercice de la citoyenneté, c’est-à-dire la participation active au corps politique, lui permet de contrôler ses passions individuelles et ainsi de s’attacher au bien commun – donc à autre chose qu’à lui-même. L’attachement au bien commun est une première condition de la vertu. Suivant l’acception gréco-romaine de la vertu, les penseurs du républicanisme classique proposent que, pour être vertueux, les citoyens doivent accepter de gouverner mais aussi d’être gouvernés à leur tour. Pour que tous les citoyens acceptent tour à tour et sans désordre les rôles de gouvernant et de gouverné, ils doivent se considérer égaux . L’égalité, autre condition essentielle de la vertu, constitue, comme le souligne Pocock, le seul moyen de protéger l’intérêt commun et d’assurer que l’autorité ne se retrouve pas dans les mains d’une minorité . Ainsi, l’égalité et l’attachement au bien commun sont les deux éléments fondamentaux de la vertu civique qui est au cœur du républicanisme classique.
Pour les tenants du républicanisme classique, la vertu civique assure l’existence de la liberté. Encore faut-il préciser quelle est leur conception de la liberté. L’homme est libre lorsqu’il vit selon sa nature et peut participer à la vie politique en tant que citoyen égal aux autres. Il s’agit donc d’une liberté qui s’actualise à travers la collectivité et non d’une liberté individuelle . La liberté est cependant très fragile, car l’individualisme menace la vertu civique et peut plonger à tout moment le corps politique dans le despotisme. En effet, lorsque les individus pensent plus à eux qu’au bien commun, il est inévitable, selon les républicains classiques, que le désordre public en résultera, car tous les hommes chercheront à satisfaire leurs désirs individuels et, en conséquence, ne se consacreront plus au bien commun. Dans de telles circonstances, la seule façon de ramener l’ordre sera de placer un tyran ou un despote, qui saura réorganiser la société, à la tête du régime . Or, tout comme la vertu civique est liée à la liberté, le luxe est lié au despotisme dans les écrits des républicains classiques français du xviiie siècle. Le luxe prend racine dans une société lorsque les citoyens donnent libre cours à leurs désirs individuels de confort et de richesses. Ces désirs créent des inégalités entre les citoyens en plus d’affaiblir le dévouement au bien commun. En déstabilisant ainsi les fondements de la vertu civique, c’est-à-dire en permettant l’exacerbation de l’individualisme, le luxe ouvre la voie au despotisme. Il n’y a pas de milieu pour les défenseurs du républicanisme classique : c’est soit la vertu civique qui mène à la liberté, soit le luxe qui mène au despotisme .
L’argumentation de Rousseau contre le luxe suit les mêmes lignes : le luxe nourrit les inégalités et détourne les hommes de leurs devoirs. Il est donc néfaste à la vertu du citoyen. Mais avant d’analyser les critiques spécifiques de Rousseau contre le luxe, nous aimerions saisir d’abord en quoi consiste la vertu qu’il veut trouver chez le vrai citoyen et qui est menacée par le luxe. Ce faisant, nous verrons que la vertu citoyenne qu’il prône ressemble en partie à celle défendue par le républicanisme classique.
Tout d’abord, qui peut incarner le modèle du citoyen rousseauiste ? Est-ce l’homme seulement ou la femme aussi ? Dans le Premier Discours, il n’y a pas de discussion exhaustive sur les femmes. Pour comprendre la position de Rousseau sur ce sujet, il faudrait, par exemple, se tourner vers Julie ou la Nouvelle Héloïse ou vers l’Émile (1762). Dans ces œuvres, Rousseau offre une place importante, voire centrale, au rôle politique des femmes. Comme il le dira dans la lettre dédicatoire à la République de Genève du Second Discours, les femmes sont des « citoyennes » elles aussi. Leur citoyenneté ne s’actualise toutefois pas sur la scène publique. C’est à partir du foyer qu’elles l’exercent : elles y sont responsables d’animer et de conserver la vertu du citoyen mâle. Dans une note du Premier Discours, Rousseau écrit :
On ne sent point assez quels avantages naîtraient dans la société d’une meilleure éducation donnée à cette moitié du genre humain qui gouverne l’autre. Les hommes seront toujours ce qu’il plaira aux femmes : si vous voulez qu’ils deviennent grands et vertueux, apprenez aux femmes ce que c’est que grandeur d’âme et vertu (DSA, 23, note g).
Quelles sont alors, selon le Premier Discours, les caractéristiques de la vertu du citoyen mâle que les femmes doivent influencer ? Comme il en sera question dans les deux prochaines sections, le luxe, les sciences, les arts et la politesse causent la « dissolution des mœurs » (DSA, 23). Par cette dernière expression, Rousseau entend, tout d’abord, la perte des qualités morales, c’est-à-dire l’oubli des devoirs civiques. À son époque, l’éducation des jeunes était organisée autour de l’apprentissage des langues anciennes et de la rhétorique. Rousseau croit qu’il faudrait plutôt leur apprendre leurs devoirs, qu’il définit ainsi : n’avoir du « temps que pour la patrie, pour les malheureux et pour ses amis » (DSA, 20). Comme chez les républicains classiques, l’amour de la patrie et de ses concitoyens – nous avons parlé, dans le cas du républicanisme classique, d’attachement au bien commun – est une composante essentielle de la vertu civique.
L’amour de la patrie est mis en péril par le scepticisme qui est une conséquence néfaste de l’étude : « Le goût de la philosophie relâche tous les liens d’estime et de bienveillance qui attachent les hommes à la société, et c’est peut-être le plus dangereux des maux qu’elle engendre. […] La famille, la patrie deviennent pour lui des mots vides de sens » (PN, 41). Il est dans la nature des sciences de remettre en question les opinions communes, telles que le dévouement inconditionnel à sa patrie et à ses concitoyens – ou à sa « famille » comme Rousseau le formule dans la citation – qui sont le fondement de la société, car c’est de cette façon seulement que la vérité peut être découverte. En étant remis en question, l’attachement pour la famille et pour la patrie s’en trouve dès lors affaibli. Or, si l’on veut conserver la vertu, il faut, selon Rousseau, que l’amour pour la patrie et pour la famille, et non l’orgueil humain, le désir de se distinguer ou le désir de plaire, forme le lien social. C’est seulement en s’identifiant à une communauté, et donc à autre chose qu’à lui-même, que le citoyen pourra être vertueux .
Ceci nous conduit à l’autre versant de la dissolution des mœurs constatée par Rousseau dans le Premier Discours : la défaillance militaire. La perte des qualités guerrières est, en fait, étroitement liée à l’amour de la patrie et de ses concitoyens. En effet, si on aime sa patrie, comme un bon citoyen le doit, on sera prêt à se battre avec force et vigueur pour elle. Rousseau dénonce la faible condition militaire d’un régime commercial :
Tandis que les commodités de la vie se multiplient, que les arts se perfectionnent et que le luxe s’étend, le vrai courage s’énerve, les vertus militaires s’évanouissent, et c’est encore l’ouvrage des sciences et de tous ces arts qui s’exercent dans l’ombre du cabinet. […] [L]’étude des sciences est bien plus propre à amollir et efféminer les courages qu’à les affermir et les animer (DSA, 24).
Les conforts de l’existence affaiblissent la résistance corporelle. En comparaison avec un homme qui aura toujours mené une existence à la dure, l’homme qui est habitué de vivre dans le luxe aura plus de difficultés à subir les privations de la guerre. De la même façon, le mode de vie qui va avec les sciences et les arts, le travail de cabinet, affaiblit le corps. Un homme de lettres ou de sciences n’est plus capable de véritables exploits militaires, car il manque « de force et de vigueur » du corps (DSA, 25) nécessaires au bon citoyen pour défendre la cité. L’âme est elle aussi affectée dans le processus, car « l’âme garde difficilement sa vigueur quand le corps a perdu la sienne » (PN, 40). En plus de manquer de force physique pour faire face aux exigences de la guerre, l’homme corrompu est dépourvu de force d’âme ou de courage lorsque vient le temps d’affronter l’ennemi. C’est l’essentiel de la critique qui compose la prosopopée de Fabricius qui clôt la Première partie du Discours. Les Romains de l’âge impérial ont troqué la grandeur militaire et la liberté de l’époque républicaine contre les « funestes arts » (DSA, 17) et, finalement, contre l’esclavage.
L’autre élément essentiel à la vertu civique est l’égalité entre les citoyens. Ce thème est abordé, nous le verrons , dans le Premier Discours et devient plus explicite encore dans la Préface au Narcisse où Rousseau décrit l’État idéal :
Dans un État bien constitué, chaque citoyen a ses devoirs à remplir, et ces soins importants lui sont trop chers pour lui laisser le loisir de vaquer à de frivoles spéculations. Dans un État bien constitué, tous les citoyens sont si égaux que nul ne peut être préféré aux autres comme le plus savant, ni même comme le plus habile, mais tout au plus comme le meilleur. Encore que cette dernière distinction est-elle souvent dangereuse, car elle fait des fourbes et des hypocrites (PN, 38-39).
Aux yeux de Rousseau, les véritables citoyens doivent se considérer parfaitement égaux. Toutes distinctions, même l’excellence, sont pernicieuses pour la cohésion sociale et donc pour la santé de l’État et doivent ainsi être abolies.
Rousseau appelle les nations qui possèdent ce type de vertu, des nations « libres » (DSA, 14, 16). Par opposition, celles qui ne la détiennent plus sont « esclaves » (DSA, 10, 13, 14, 17, 18) ou sous le « joug » (DSA, 13, 14) d’un « tyran » (DSA, 15, 20). L’égalité est la condition première de la liberté, car entre hommes égaux il n’y a ni maître ni esclave : il n’y a que des citoyens. De plus, l’amour de la patrie est une autre condition essentielle à la liberté, car elle donne aux citoyens la force morale de défendre l’indépendance de leur nation contre celles qui pourraient tenter de les asservir. Pour Rousseau, comme pour les républicains classiques, la liberté est la fin visée par toute nation vertueuse .
Rousseau concède qu’il existe encore quelques citoyens, c’est-à-dire des hommes selon ses vœux, dispersés ici et là sur le territoire français : « nous n’avons plus de citoyens ; ou s’il nous en reste encore, dispersés dans nos campagnes abandonnées, ils y périssent indigents et méprisés. Tel est l’état où sont réduits, tels sont les sentiments qu’obtiennent de nous ceux qui nous donnent du pain et qui donnent du lait à nos enfants » (DSA, 27). Les cultivateurs – ceux qui donnent du pain – et les nourrices – celles qui donnent du lait aux enfants – venaient de la classe paysanne. Selon Rousseau, donc, les seuls citoyens qui restent dans la société française du xviiie siècle sont des paysans. Les paysans sont un groupe social qui vit dans une simplicité matérielle et loin des débats intellectuels et des arts de la ville. Travaillant tout le jour dans les champs, ils ont gardé la vigueur et la force du corps et, conséquemment, celle de l’âme, soit les qualités guerrières dont les citoyens ont tant besoin pour défendre leur cité. Ils se croient encore égaux et accordent de l’importance à leur famille et à leur patrie. Voilà, en quelques mots, les caractéristiques principales de la vertu que Rousseau tente de ranimer… ou de conserver chez ceux qui la possèdent encore.
. Voir Pocock, Vertu, commerce et histoire, p. 63. Voir aussi p. 62. Sur l’idée de la supériorité de la volonté générale (c’est le nom que Baker donne au bien public) sur les intérêts particuliers, voir Baker, « Classical Republicanism », p. 33.
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