II.2.1 La question des sciences et des arts et la question du luxe
Rousseau débute la Seconde partie du Discours en proposant que les sciences et les arts prennent racine dans les vices : « L’astronomie est née de la superstition ; l’éloquence, de l’ambition, de la haine, de la flatterie, du mensonge ; la géométrie, de l’avarice ; la physique, d’une vaine curiosité ; toutes, et la morale même, de l’orgueil humain » (DSA, 19). Aussi est-il tout naturel que leur effet final soit de corrompre les mœurs. De quelle façon les corrompent-ils ? Les sciences et les arts sont liés à l’oisiveté et au désir de se distinguer qui, eux, donnent naissance au luxe ; ce dernier cause la « dissolution des mœurs » (DSA, 23) – la perte des qualités guerrières et morales – qui, elle, « entraîne à son tour la corruption du goût » (DSA, 23). Enfin, tous ces abus prennent racine dans « l’inégalité » entre les hommes (DSA, 26) .
Le luxe est une cause sérieuse de la corruption. Avant d’arriver à la section de son Discours qui expose le rôle du luxe dans la corruption, Rousseau mentionne à trois reprises les liens entre le luxe et les sciences et, surtout, les arts . À certains endroits, le luxe est un effet des sciences et des arts et, à d’autres, il est la cause de leur développement. Comme les lettres et les arts, le luxe est « né de l’oisiveté et de la vanité des hommes. Le luxe va rarement sans les sciences et les arts, et jamais ils ne vont sans lui » (DSA, 21). Ellen Ross propose que le luxe est chez Rousseau presque synonyme des sciences et des arts . En effet, Rousseau écrit :
De quoi s’agit-il donc précisément dans cette question du luxe ? De savoir lequel importe le plus aux empires d’être brillants et momentanés, ou vertueux et durables. Je dis brillant, mais de quel éclat ? Le goût du faste ne s’associe guère dans les mêmes âmes avec celui de l’honnête. Non, il n’est pas possible que des esprits dégradés par une multitude de soins futiles s’élèvent jamais à rien de grand ; et quand ils en auraient la force, le courage leur manquerait (DSA, 22).
Or, les exemples historiques qu’il donne dans la Première partie fondent l’argumentation suivante : les sciences et les arts sont la cause de la corruption des mœurs, qui, elle, est la cause de la chute des empires, même des plus brillants. Au contraire, les États qui sont restés exempts de sciences et d’arts, et donc vertueux, ont duré plus longtemps. De cette comparaison de la Première Partie et de l’extrait cité, il appert que l’enjeu politique des sciences et des arts est, pour Rousseau, le même que celui du luxe.
Par ailleurs, dans le passage cité et ailleurs, Rousseau se dissocie des philosophes qui, comme Voltaire, prétendent que « le luxe fait la splendeur des États » (DSA, 21). Il pose la question : de quelle splendeur ou « de quel éclat » parlent-ils ? Pour Rousseau, on évalue la grandeur et le bonheur d’un État plutôt selon la vertu de ses citoyens et selon sa durée, que selon le confort matériel des habitants, la richesse nationale ou les trésors artistiques et scientifiques qu’il a produits . La richesse n’est pas un critère valable parce que, si une société ne tient compte que de cela, elle met en péril la vertu : « que deviendra la vertu, quand il faudra s’enrichir à quelque prix que ce soit ? » (DSA, 21). De cette façon, à l’affirmation de Voltaire, « Sachez surtout que le luxe enrichit un grand État, s’il en perd un petit » (DM, 155), Rousseau répond : le luxe et la richesse finissent par perdre tous les États, grands ou petits.
En proposant cela, Rousseau se distingue des philosophes pour une raison supplémentaire : la thèse qu’il défend dans le Premier Discours s’oppose à l’idée d’un progrès continu ou même intermittent. Chaque fois qu’il utilise le mot « progrès » dans le Premier Discours, c’est pour parler de celui des sciences et des arts et pour montrer comment ce prétendu progrès est en fait toujours accompagné d’une décadence morale . Si on lit le Discours au premier degré, il semble que la seule amélioration possible pour Rousseau soit de retourner dans un temps où le luxe, les sciences et les arts n’étaient pas répandus dans l’ensemble de la population, c’est-à-dire un temps qui est tout à l’opposé de la conception philosophique du progrès.
Rousseau précise en effet que le mal qu’il dénonce est particulier aux temps modernes :
Les anciens politiques, dit-il, parlaient sans cesse de mœurs et de vertu ; les nôtres ne parlent que de commerce et d’argent. L’un vous dira qu’un homme vaut en telle contrée la somme qu’on le vendrait à Alger ; un autre en suivant ce calcul trouvera des pays où un homme ne vaut rien, et d’autres où il vaut moins que rien. Ils évaluent les hommes comme des troupeaux de bétail. Selon eux, un homme ne vaut que la consommation qu’il y fait (DSA, 21-22) .
En intégrant ce passage dans une discussion sur le luxe, Rousseau souligne, comme le fait Voltaire dans ses écrits, que la question du luxe s’inscrit dans des préoccupations politiques plus larges sur le commerce et l’argent. Selon Rousseau, le commerce corrompt les mœurs autant que le luxe . Il énumère sept exemples historiques, anciens et modernes, qui mettent en scène un peuple riche vaincu par un peuple pauvre, et en conclut : « Que nos politiques daignent suspendre leurs calculs pour réfléchir à ces exemples, et qu’ils apprennent une fois qu’on a de tout avec de l’argent, hormis des mœurs et des citoyens » (DSA, 22).
En plus d’être un mauvais point de repère politique, la fascination pour l’argent replie l’homme sur la satisfaction de ses besoins individuels, ce qui est tout à l’opposé des préoccupations que doit avoir un bon citoyen. L’effet principal en est que l’individu ne veut plus sacrifier sa vie pour la cité, d’où la médiocrité militaire systématique des sociétés riches . La fixation sur l’argent a un effet néfaste additionnel : elle corrompt le goût. Les arts s’appauvrissent dans une société commerciale, car les artistes les exercent pour l’argent ou pour la distinction et non pour les arts en eux-mêmes. Les dramaturges, par exemple, seront prêts à tout pour faire applaudir le parterre . De la même façon, Rousseau juge que la soi-disant philosophie de son époque n’est qu’une mode où la véritable réflexion philosophique n’a plus sa place. Comme le soulignent deux commentateurs, c’est pour protéger la société, mais aussi pour protéger la qualité des sciences et des arts que Rousseau désire limiter le luxe et la vulgarisation des sciences et des arts .
Après avoir expliqué ceci, Rousseau interpelle Voltaire et le donne en exemple de ce qu’il décrie : « Dites-nous, célèbre Arouet, combien vous avez sacrifié de beautés mâles et fortes à notre fausse délicatesse, et combien l’esprit de galanterie si fertile en petites choses vous en a coûté de grandes » (DSA, 23). Rousseau reproche à Voltaire d’être un de ceux qui aiment l’argent et les distinctions au point de « rabaiss[er] son génie au niveau de son siècle et [d’]aim[er] mieux composer des ouvrages communs qu’on admire pendant sa vie que des merveilles qu’on n’admirerait que longtemps après sa mort » (DSA, 23). En recherchant de tels honneurs, il ne fait que diminuer le génie artistique que Rousseau lui reconnaît. L’essentiel pour un auteur authentique ne réside justement pas dans les honneurs ; il s’agit plutôt de représenter ce qu’il croit être bon et vrai et non ce qu’il croit plaire au public.
. Voir DSA, 13, 18 et 20.
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