II.3.2 La perte de la liberté
Nous avons examiné jusqu’ici la critique rousseauiste des conséquences néfastes de la politesse des philosophes. Mais par cette critique de la politesse, Rousseau dénonce plus que l’attitude hypocrite des philosophes : il dénonce également l’inégalité politique qui est au cœur de la monarchie absolue. En effet, il associe le développement des sciences et des arts à un régime qui, en plus d’être inégalitaire, est oppressif. Dans ce contexte, le rôle des sciences, des arts, et de la politesse qu’ils promeuvent, est d’endormir le désir de liberté chez l’homme.
La politesse endort la liberté en l’homme d’une première façon : en l’obligeant à se préoccuper de l’effet extérieur qu’auront ses actions, elle le rend dépendant du regard d’autrui. Par conséquent, l’homme n’est plus libre d’agir comme il le voudrait. Le passage suivant du Premier Discours le dénonce en effet : « sans cesse la politesse exige, la bienséance ordonne : sans cesse on suit des usages, jamais son propre génie » (DSA, 11. Nous soulignons). Dans une société inégalitaire, savante et corrompue comme peut l’être celle de l’élite française de son époque, le désir d’agir librement est étouffé par les règles oppressives de la bienséance. Selon Rousseau, chacun a dans son cœur, s’il sait encore l’entendre, de bons instincts qui cherchent à diriger ses actions. C’est à l’intérieur de soi, et non dans le jugement que les autres portent sur soi, que se trouvent les éléments les plus susceptibles de faire son bonheur : « À quoi bon chercher notre bonheur dans l’opinion d’autrui si nous pouvons le trouver en nous-mêmes ? » (DSA, 31). L’intérieur dont il parle n’est pas celui de l’âme chrétienne, ni celui de la rationalité des philosophes, c’est, on le devine, celui du cœur (DSA, 10, 13, 26, 28, 29). Et il suggère que les hommes simples, ou les « hommes vulgaires », comme il les appelle un peu plus haut, ont des qualités qui valent la peine d’être préservées :
Ô vertu ! Science sublime des âmes simples, faut-il donc tant de peines et d’appareil pour te connaître ? Tes principes ne sont-ils pas gravés dans tous les cœurs, et ne suffit-il pas pour apprendre tes lois de rentrer en soi-même et d’écouter la voix de sa conscience dans le silence des passions ? (DSA, 31) .
Cependant cette liberté individuelle est différente de la liberté politique qui, elle, doit absolument être vécue par tous et pas seulement par les « âmes simples » pour que le régime connaisse la stabilité.
Comme le Premier Discours est un écrit politique, Rousseau déplore surtout la perte de la liberté politique chez l’homme. Dès le troisième paragraphe du Discours, Rousseau écrit :
Tandis que le gouvernement et les lois pourvoient à la sûreté et au bien-être des hommes assemblés, les sciences, les lettres et les arts, moins despotiques et plus puissants peut-être, étendent des guirlandes de fleurs sur les chaînes de fer dont ils sont chargés, étouffent en eux le sentiment de cette liberté originelle pour laquelle ils semblaient être nés, leur font aimer leur esclavage et en forment ce qu’on appelle des peuples policés. Le besoin éleva les trônes ; les sciences et les arts les ont affermis. […] Peuples policés, cultivez-les ; heureux esclaves, vous leur devez ce goût délicat et fin dont vous vous piquez : cette douceur de caractère et cette urbanité de mœurs qui rendent parmi vous le commerce si liant, les apparences de toutes les vertus sans en avoir aucune (DSA, 10. Nous soulignons).
Dans ce passage, Rousseau brosse le portrait d’un régime inégalitaire – il est question de « trônes » – dans lequel le gouvernement assure la satisfaction des besoins corporels des sujets en exerçant un pouvoir despotique tandis que les sciences et les arts satisfont l’esprit, cette fois avec douceur, en faisant oublier aux hommes leur triste sort politique, en les divertissant au moyen de choses futiles comme par exemple les règles de la politesse ou le luxe. Dans une note se référant à ce passage, Rousseau écrit que les « princes voient toujours avec plaisir le goût des arts agréables et des superfluités […] s’étendre parmi leurs sujets » (DSA, 10, note a. Nous soulignons), car ils savent que cela aide à maintenir le peuple dépendant et docile. L’apparition des mots princes et sujets n’est certes pas accidentelle ; c’est le citoyen de Genève, c’est-à-dire le républicain, qui se prononce discrètement.
Pourquoi les sciences, les arts, le luxe et la politesse contribuent-ils à rendre les peuples esclaves ? Selon Rousseau, l’inégalité déjà existante au niveau politique s’accentuent quand les sciences, les arts et le luxe permettent aux talents ou à la richesse de se distinguer. Quant à la politesse, non seulement oblige-t-elle les hommes à agir autrement qu’ils ne le voudraient s’ils étaient pleinement libres, mais elle met un voile d’égalité dans les interactions entre les hommes et cache l’inégalité qui motive, au fond, les échanges humains. Grâce à la politesse, chacun semble se préoccuper du bien d’autrui, mais ne cherche en fait qu’à se hisser au-dessus d’autrui . L’inégalité étant accentuée de cette façon, la liberté est mise en danger, car les hommes deviennent dépendants les uns des autres. Tout d’abord, les hommes de lettres et les hommes de sciences dépendent de l’opinion d’autrui pour faire valoir leurs travaux. Les hommes ordinaires sont dépendants du pouvoir, car devenus esclaves de la reconnaissance que leur confèrent la richesse et les honneurs, ils sont prêts à servir n’importe qui, et donc à aliéner leur liberté, pour en obtenir plus et pour mieux affirmer leur supériorité sur autrui. Rousseau développe cette idée dans le Second Discours :
D’ailleurs, les citoyens ne se laissent opprimer qu’autant qu’entraînés par une aveugle ambition et regardant plus au-dessous qu’au-dessus d’eux, la domination leur devient plus chère que l’indépendance, et qu’ils consentent à porter les fers pour en pouvoir donner à leur tour. Il est très difficile de réduire à l’obéissance celui qui ne cherche pas à commander, et le politique le plus adroit ne viendrait pas à bout d’assujettir des hommes qui ne voudraient qu’être libres. Mais l’inégalité s’étend sans peine parmi des âmes ambitieuses et lâches, toujours prêtes à courir les risques de la fortune et à dominer ou servir presque indifféremment selon qu’elle leur devient favorable ou contraire .
Ici encore, Rousseau s’inspire du courant du républicanisme classique et propose par des exemples historiques que le groupement sciences-arts-luxe-politesse aggrave nécessairement le despotisme et mène finalement à la déchéance politique. Il se réfère à la chute de l’Égypte, de la Grèce, de la Rome impériale et de Constantinople. Ces grandes civilisations sont tombées parce qu’elles ont laissé l’action combinée du luxe, des sciences, des arts et de la politesse avilir leurs mœurs. Or, dans chacun de ces cas, avant la chute, le peuple était sous le « joug » ou l’« esclavage » d’un roi ou d’un empereur, donc d’un régime inégalitaire. Ainsi, chez Rousseau, la liberté a un premier sens politique : sont « libres et invincibles » (DSA, 14), les nations qui reconnaissent l’importance de l’égalité, une composante essentielle de la vertu civique. Et par le mot « invincible », Rousseau sous-entend aussi que les nations libres sont composées de citoyens qui aiment leur patrie au point d’être prêts à défendre par les armes leur liberté et celle de leur nation contre les prétentions hégémoniques des autres nations.
Selon la tradition de philosophie politique ancienne reprise par le républicanisme classique, le régime républicain est le seul régime ayant pour fin la liberté. Aristote l’énonce dans La Rhétorique : « La fin de chaque constitution ne doit pas être ignorée ; car tout ce qu’on préfère est relatif à la fin. La fin de la démocratie est la liberté ». Si la fin de la démocratie est la liberté et que Rousseau promeut un régime dans lequel l’égalité politique est primordiale, c’est qu’il recherche d’abord et avant tout la liberté : une liberté nationale et internationale. Cette liberté ne peut exister que si les citoyens sont vertueux, c’est-à-dire que s’ils se reconnaissent égaux et aiment leurs concitoyens et leur patrie comme eux-mêmes.
C’est encore une fois l’inégalité qui est dénoncée par Rousseau à travers sa dénonciation de la sociabilité des philosophes. Or, cette fois, Rousseau rajoute que l’inégalité des régimes de son époque a un autre effet néfaste : secondée par les sciences, les arts, le luxe et la politesse, elle étouffe le désir de liberté qui existe en chaque être humain et lui fait aimer son esclavage. Rousseau appelle tous les hommes, et surtout ceux qui ont encore un cœur pur, à reconnaître en eux-mêmes la liberté pour laquelle ils sont nés et ainsi à reconnaître et aimer leur prochain comme leur égal. C’est de cette façon seulement que les hommes pourront vivre heureux.
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Nous avons tenté de montrer deux aspects du Discours sur les sciences et les arts de Rousseau : les fondements de la critique qu’il formule contre la société de son époque et l’idéal politique dont il rêve. Selon Rousseau, le luxe, les sciences, les arts et la sociabilité promus par les philosophes détruisent la vertu du citoyen et la vertu du sage. La vertu, l’égalité et l’amour de la patrie qui fondent la vertu, sont les moyens d’arriver au bonheur, c’est-à-dire à une nation libre faite de citoyens libres. Or, tout comme Voltaire, Rousseau ne fait pas appel à une politisation de la société pour réaliser cet idéal politique. Les « hommes vulgaires » (DSA, 31) mais citoyens vertueux devraient tout au plus se contenter d’aimer leur patrie et leur famille et d’être prêts si nécessaire à la défendre militairement. Ce ne sont pas eux mais les « précepteurs du genre humain » (DSA, 30), les hommes éclairés qui peuvent garantir le bonheur des hommes. Comme nous le verrons dans le prochain chapitre, pour arriver à un tel ordre des choses, Rousseau propose que la vertu du sage s’exerce à travers deux institutions de l’Ancien Régime, les Académies et l’autorité royale.
. On pourrait aussi lire ce passage comme un appel à la bonté naturelle qui existe à l’intérieur de chaque homme. La tension entre l’homme naturel et l’homme socialisé est la tension fondamentale de toute l’œuvre de Rousseau. Dans le Contrat social, par exemple, il y a un tiraillement continuel entre la volonté générale et les volontés pré-civiles, entre la liberté individuelle et la liberté civile. Or, dans le Premier Discours, cette tension n’apparaît presque pas. Comme nous l’avons signalé d’entrée de jeu, c’est avant tout la dimension politique de l’homme et de l’organisation humaine qui intéresse et qui est traitée par Rousseau dans le Premier Discours. Voir Gourevitch, « Rousseau on the Arts and Sciences », p. 751 ; Allard, Rousseau sur les sciences et les arts, p. 81-82.
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