Rousseau et son oeuvre
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Mémoire de maîtrise
La Querelle du luxe au XVIIIe siècle
Voltaire, Rousseau, et la question du bonheur
Rosemarie Allard

 

I.3.1  La paix sociale et religieuse

 

Le commerce a un effet crucial sur la religion de n’importe quel régime : il apaise les troubles religieux. La Sixième lettre : Sur les presbytériens donne l’exemple d’une religion austère comme celles dont Voltaire devait avoir horreur. Voltaire y explique l’austérité des presbytériens par l’insatisfaction de leurs désirs de luxe et de confort : « Comme les prêtres de cette secte ne reçoivent de leurs églises que des gages médiocres, et que par conséquent, ils ne peuvent vivre dans le même luxe que les évêques, ils ont pris le parti naturel de crier contre des honneurs où ils ne peuvent atteindre » (LP, VI, 46). Le point de vue de Voltaire est clair : comme tous les autres hommes, les presbytériens souhaiteraient vivre dans l’aisance, mais, comme ils ne le peuvent pas, ils crient contre le luxe et les avantages matériels dont jouissent les autres. Leur envie qui s’exprime et se justifie par la religion ne s’arrête pas là, car ils imposent leur mode de vie au reste de la population. À cause d’eux, nulle part en Grande-Bretagne est-il possible, le dimanche, de travailler ou de se divertir (LP, VI, 47). Les sectes presbytériennes comme celles des puritains n’existeraient pas si les hommes reconnaissaient leur penchant naturel pour le luxe : c’est parce qu’ils envient ceux qui vivent dans l’aisance que ces chrétiens condamnent les désirs des autres.

 

La religion chrétienne a selon Voltaire deux effets négatifs sur la société. D’une part, avec Pierre Bayle et Bernard de Mandeville, Voltaire pense que la morale chrétienne nuit au développement économique garant de la prospérité et du bonheur de l’État [1]. D’autre part, elle est aussi l’objet de critiques sévères parce qu’elle est la source de troubles politiques et sociaux. Les querelles entre épiscopaliens et presbytériens en Angleterre (LP, VIII, 54-55), ou entre protestants et catholiques et entre jansénistes et jésuites en France, eurent toutes pour effet de déstabiliser la société et la politique, sans parler du grand nombre de morts qu’elles causèrent [2]. Pour régler ce problème et réaliser son idéal d’une société en paix et prospère, Voltaire discrédite l’austérité religieuse et, surtout, il encourage l’activité commerciale.

 

D’entrée de jeu, le titre du poème, Le Mondain, est un emprunt au vocabulaire religieux. En donnant ce titre, Voltaire affirme qu’il aime ce que les hommes religieux disent être vicieux. Il aime les plaisirs offerts par son époque : « Moi, dit-il, je rends grâce à la nature sage / Qui, pour mon bien, m’a fait naître en cet âge / Tant décrié par nos pauvres docteurs » (M, 133). Dans le poème, Voltaire reprend de cette façon le vocabulaire des « docteurs », une expression qui désigne les théologiens, pour les ridiculiser. Il appelle son époque un « temps profane » ou encore parle de son « cœur très immonde » qui aime l’abondance (M, 133). Mais il ajoute que ce temps est « tout fait pour [s]es mœurs » et que « tout honnête homme a de tels sentiments » (M, 133). Dans un pays fertile comme la France qui produisait tant de superflu, comment, semble demander Voltaire, pouvait-on encore tenir un tel discours passéiste ? Cela allait contre le bonheur de la société. Voltaire fait, à ce sujet, une critique plus personnelle. À la toute fin du Mondain, alors qu’il vient de démontrer, en les comparant, la supériorité de l’époque contemporaine sur l’âge d’or, Voltaire attaque pour une dernière fois la position des religieux et leur idéalisation fausse des temps passés. Il interpelle Fénelon, l’auteur du Télémaque (M, 138), pour lui dire que son idéal de cité, la cité crétoise antique, ne correspond plus aux idéaux de bonheur du présent siècle mondain : « Mais, mon ami, lui dit-il, je consens de grand cœur / D’être fessé dans vos murs de Salente / Si je vais là pour chercher mon bonheur » (M, 139). Au contraire, pour Voltaire, « cette splendeur [du luxe], cette pompe mondaine, / D’un règne heureux est la marque certaine » (DM, 155).

 

Et même si, après avoir été dénigrés de la sorte, les « docteurs » persistent dans leurs condamnations du siècle profane, Voltaire compte sur le commerce pour atténuer l’austérité religieuse, car comme le souligne René Pomeau, l’esprit commercial favorise de lui-même la tolérance religieuse [3]. La Sixième lettre se termine sur cette note positive :

 

Entrez dans la Bourse de Londres, cette place plus respectable que bien des cours ; vous y voyez rassemblés les députés de toutes les nations pour l’utilité des hommes. Là, le juif, le mahométan et le chrétien traitent l’un avec l’autre comme s’ils étaient de la même religion, et ne donnent le nom d’infidèles qu’à ceux qui font banqueroute ; là, le presbytérien se fie à l’anabaptiste, et l’anglican reçoit la promesse du quaker. Au sortir de ces pacifiques et libres assemblées, les uns vont à la synagogue, les autres vont boire ; celui-ci va se faire baptiser dans une grande cuve au nom du Père par le Fils au Saint-Esprit ; celui-là fait couper le prépuce de son fils et fait marmotter sur l’enfant des paroles hébraïques qu’il n’entend point ; ces autres vont dans leur église attendre l’inspiration de Dieu, leur chapeau sur la tête, et tous sont contents (LP, VI, 47. Nous soulignons).

Le paragraphe suivant conclut que l’harmonie de la Bourse de Londres est due à la tolérance des diverses religions en Angleterre. Mais ne sous-entend-il pas aussi qu’elle est due au contexte commercial qui rassemble les hommes autour d’un même objet, voire d’une « même religion », l’argent, qui les intéresse tous au premier chef ? L’optimisme de Voltaire l’amène à suggérer la possibilité que la persécution, l’intolérance et les guerres de religions deviennent choses du passé. Le commerce, avec sa promesse d’un monde plus confortable, est peut-être vicieux aux yeux des théologiens, mais il est le premier pas vers un monde plus heureux pour Voltaire, parce que vidé des troubles religieux : un monde « pacifique » et « libre ».



[1]. Morizé, L’Apologie du luxe, p. 62-72.

[2]. Voir aussi LP, XXIII, 150 où Voltaire propose que les guerres civiles anglaises sous Charles Ier furent « commencées par des rigoristes fanatiques ».

[3]. Pomeau, D’Arouet à Voltaire, p. 244. Voir aussi l’exemple révélateur à la fin de la Quatrième Lettre.