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Mémoire de maîtrise
La Querelle du luxe au XVIIIe siècle
Voltaire, Rousseau, et la question du bonheur
Rosemarie Allard

 

INTRODUCTION

 

Dans la France du xviiie siècle, les hommes de lettres et surtout ceux qui se donnèrent le nom de philosophes [1] ne se contentèrent pas de penser la politique ; ils cherchèrent à la transformer pour réaliser le bonheur de l’individu et de la collectivité. Le thème du bonheur est important pour la littérature de l’époque comme en témoignent les nombreux essais qui contiennent le mot « bonheur » dans le titre ou l’apparition fréquente de ce terme dans la plupart des écrits politiques de l’époque. Pour les auteurs du xviiie siècle, le bonheur ne se réalisait plus dans l’au-delà, mais ici et maintenant : la vie de l’être humain ne prenait plus son sens dans la souffrance terrestre qui lui permettait d’assurer le salut éternel de l’âme, mais plutôt dans le plaisir de vivre et de jouir de la vie. Le bonheur des Lumières n’était pas pour autant exclusivement rattaché à l’individu. Par exemple, selon les Encyclopédistes, héritiers du rationalisme cartésien, le progrès et la diffusion de la science apporteraient certes un plus grand bonheur à l’individu, mais surtout à la collectivité. De la même façon, pour un auteur comme Jean-Jacques Rousseau, pour qui le savoir n’était pas égal au bonheur, l’être humain trouvait un certain bonheur à être utile à sa communauté. Ainsi, à défaut de correspondre encore à la réalité, l’idée que l’individu est un animal social et qu’il ne peut y avoir de bonheur durable qui ne profite qu’à un seul homme devait devenir l’objectif principal de la société et de l’État [2].

 

Il existe un débat au xviiie siècle dont l’enjeu politique principal est de savoir quelle est la meilleure façon d’arriver au bonheur individuel et collectif : c’est la querelle du luxe. À l’époque, le terme « luxe » était utilisé pour désigner une jouissance excessive dans les vêtements, l’immobilier ou la nourriture [3]. Le luxe était avant tout une affaire d’apparences et d’ostentation. Or, cette courte définition ne témoigne pas des subtilités qui caractérisaient le concept au xviiie siècle, ni d’ailleurs à travers les siècles, car de tout temps, le luxe a été une préoccupation politique et morale pour les hommes qui réfléchissaient sur les moyens d’arriver au bien commun. Cependant, chaque époque lui a donné une signification quelque peu différente.

 

Dans l’Antiquité, le luxe était considéré du point de vue moral : il était associé aux plaisirs de la chair et aux richesses matérielles et surtout aux excès dans ces deux domaines. Chez les écrivains grecs et romains comme Platon, Aristote, Sénèque et Cicéron, le désir du luxe était naturel, mais devait être modéré. Les hommes qui manquaient d’une telle mesure étaient jugés moralement inférieurs à ceux qui prônaient la modération ; ils étaient même considérés comme une menace à l’ordre politique de la cité. Menace, le luxe l’était aussi pour les Sémites. Selon l’Ancien Testament, le luxe, c’était ce que la Loi de Yahvé avait prescrit comme étant non nécessaire à l’existence humaine. Pour Adam et Ève, le luxe, c’était le fruit défendu du Jardin d’Éden ; pour le peuple d’Israël, le luxe, c’était rechercher un dirigeant séculier alors que la Loi prescrivait de n’obéir qu’à l’autorité théocratique. Les premiers chrétiens firent la synthèse des positions de l’Antiquité et de l’Ancien Testament : les hommes étaient naturellement attirés vers le luxe et donc vers le vice, mais ils devaient obéir aux préceptes divins qui interdisaient le luxe s’ils désiraient éviter la damnation. Pour savoir quel était ce droit chemin, les chrétiens étaient tenus de suivre comme modèle la vie frugale de Jésus-Christ [4].

 

De l’Antiquité aux temps modernes, le concept du luxe continua d’être utilisé par les moralistes pour faire la distinction entre la vertu et le vice moral et politique, mais il devint, en plus, le prétexte à discuter de préoccupations économiques et sociales. L’Église s’était, dans la plupart des royaumes d’Europe, unie au pouvoir monarchique pour condamner le luxe matériel et en particulier, par les lois somptuaires, le luxe vestimentaire des sujets du roi. Cependant, ce n’était pas tout luxe qui était proscrit. L’alliance politico-religieuse encourageait le double standard suivant : en théorie, le luxe était condamnable chez tous les hommes, mais, en pratique, les personnes possédant une autorité, qu’elle soit politique ou religieuse, étaient libres de vivre dans l’aisance qui leur plaisait. Dans une société d’états, comme l’était la société française d’Ancien Régime, le luxe était un facteur de distinction sociale. Si le roturier osait s’entourer de luxe, c’était parce qu’il cherchait à se hisser au-dessus de sa condition, ce qui entraînait une confusion des rangs qui restait à proscrire. À celui ou celle qui voulait sortir de sa condition, les autorités civiles et religieuses conseillaient d’accepter son état et de se résigner à l’ordre établi par Dieu.

 

Au xviie siècle, en France, l’archevêque Fénelon fut le représentant le plus notoire de ce mouvement, que certains historiens appellent « réaction aristocratique » ou « idéologie nobiliaire »[5]. En fait, pour l’auteur du Traité de l’éducation des filles (1687) et des Aventures de Télémaque (1699), tout luxe faisait scandale. Le luxe de la noblesse de Versailles, en particulier, contrastait injustement avec la pauvreté du peuple et appauvrissait la campagne – et surtout les petits nobles de la campagne – déjà misérable au profit de la cour et des salons de la ville. Or, Fénelon rejoignait le discours de son époque par sa condamnation du luxe dans la mesure où « il croyait que le personnel de la cour, particulièrement les non-nobles et les ministres nouvellement anoblis […], avait usurpé l’autorité politique qui appartenait de droit à la noblesse ancienne [6]». En effet, pendant son règne, Louis XIV encouragea la promotion de roturiers à des postes qui revenaient à des nobles, en vue d’affaiblir le pouvoir de ces derniers. L’opposition de Fénelon au luxe était, par le fait même, une opposition aux manœuvres centralisatrices de Louis XIV. Pour Fénelon, la régénération de la France devait passer par un retour à la frugalité et à la simplicité naturelles en appliquant certaines mesures : réduire les dépenses de la cour, abolir les manufactures de luxe, rétablir les lois somptuaires et mettre fin aux anoblissements [7].

 

Mais la querelle du luxe proprement dite s’ouvrit en France avec les écrits suivants : la Fable des abeilles de Bernard de Mandeville dans sa version originale anglaise (1723) et par-dessus tout les écrits de Jean-François Melon, Essai politique sur le commerce (1734), et de Voltaire, principalement Le Mondain (1736) et la Défense du Mondain, aussi appelée L’Apologie du luxe (1737). Ces écrits renouvelèrent le débat parce qu’ils proposaient une définition anti-chrétienne du luxe inédite jusqu’à ce moment. L’essentiel de leur argumentation allait comme suit. Plutôt que de juger le luxe par ses effets moraux sur la population, comme le faisait la critique chrétienne, les trois défenseurs du luxe souhaitaient qu’on le juge par ses conséquences bénéfiques sur les plans individuel, économique et même politique pour la société. Selon eux, on devait encourager le luxe, car il était devenu nécessaire au bien-être individuel ainsi qu’à l’enrichissement, à la puissance et au bonheur de l’État. Le luxe devait perdre sa connotation morale négative pour devenir un terme de nature politico-économique et, de par ses bienfaits évidents dans ces domaines, acquérir une valeur positive [8].

 

Les écrits explosifs de Mandeville, Melon et Voltaire provoquèrent un flot de réponses défendant la position traditionnelle chrétienne. Le Mondain, par exemple, fut si fortement critiqué dans les milieux dévots et jansénistes que Voltaire dut s’exiler quelque temps en Prusse. Cet exil forcé atteste que le sujet touchait une corde très sensible de l’époque. Une dizaine d’années après cette controverse, en 1751, parut l’écrit d’un nouveau venu sur la scène littéraire parisienne qui réfutait les affirmations des trois apologistes du luxe. En gagnant le premier prix du concours philosophique de l’Académie de Dijon, le Discours sur les sciences et les arts de Jean-Jacques Rousseau acquit immédiatement une certaine notoriété. Or cette notoriété n’était pas seulement due à sa victoire au concours, mais aussi à l’approche que l’auteur utilisa pour critiquer le luxe. Ce n’était pas pour défendre l’ordre politique et religieux traditionnel, comme Fénelon l’avait fait avant lui, que Rousseau écrivit le Premier Discours ; c’était plutôt pour défendre une idée de vertu citoyenne – et non chrétienne – que la société française catholique de son époque avait perdue. Ceux qui furent séduits par le Premier Discours répétèrent après lui que la société moderne était artificielle et injuste et, par conséquent, sur le bord du déclin. Leur critique ne s’adressait pas tant aux roturiers qui vivaient dans le luxe sans y avoir droit qu’à tout le système de représentation sociale de l’Ancien Régime qui faisait de la richesse une source de pouvoir et de distinction pour celui qui l’étalait [9].

 

Mais Rousseau n’avait pas dit le dernier mot sur le luxe. La physiocratie, une école de pensée économique libérale qui fut influente en France entre 1756 et 1778, était contre le luxe s’il menaçait la santé de l’économie rurale. Par contre, à partir du moment où l’agriculture et les paysans étaient dans une situation viable et, encore mieux, prospère, le luxe devenait acceptable pour eux. Enfin, un autre courant, dans lequel on retrouve des auteurs aussi différents que le baron de Montesquieu, le marquis de Saint-Lambert et Denis Diderot, jugeait que le débat autour du luxe était le symptôme de problèmes politiques plus profonds de la monarchie française, comme, par exemple, le statut politique chancelant de la noblesse. Ces trois auteurs tentèrent ainsi de transformer le débat sur le luxe en une discussion sur l’administration politique de l’État français [10].

 

Ce survol montre que la querelle du luxe du xviiie siècle est plus qu’une simple discussion sur les avantages et les désavantages du luxe pour un régime : elle est un débat sur l’état du régime français dans toutes ses dimensions – économique, politique, morale, sociale et culturelle. La question qui englobe toutes ces dimensions est de savoir ce qui assurera le bonheur de l’individu et de la collectivité ou, pour le dire autrement, quelle est la nature du régime idéal pour la France.

 

Or, selon nous, les interventions de Voltaire et de Rousseau marquent les moments les plus significatifs de la querelle. Bien que Voltaire se soit inspiré de Mandeville et de Melon qu’il admirait tous deux, ce sont surtout ses écrits qui enflammèrent le débat sur le luxe en France. Selon Ellen Ross, la raison est la suivante : « Mandeville et Melon affirmèrent tous deux […] respecter le christianisme comme un meilleur modèle de comportement que celui qu’ils décrivaient ; Voltaire, pour sa part, ridiculisa le christianisme et le déclara faux et idiot [11]». Les poèmes de Voltaire furent ouvertement anti-chrétiens et c’est pourquoi ils provoquèrent une réaction plus vive que les écrits des deux autres. Quant à Rousseau, son Discours sur les sciences et les arts proposait des idées inédites en France qui eurent un retentissement considérable sur la pensée de son siècle. Pour ces raisons, c’est en étudiant plus attentivement les textes de Voltaire et de Rousseau qui traitent du luxe que nous pensons être en mesure de pénétrer au cœur de la querelle. En outre, dans son Discours, Rousseau s’oppose, voire s’attaque directement à Voltaire. Ainsi, comparer leurs écrits sur le luxe permettra aussi d’approfondir notre compréhension de leur célèbre opposition ; une opposition d’autant plus importante pour une étude sur le xviiie siècle que les deux auteurs furent désignés par les révolutionnaires et par les hommes du xixe siècle comme les principaux responsables de la Révolution française.

 

En effet, bien qu’ils aient été réunis pour l’éternité au Panthéon, devenu avec la Révolution la nécropole des grands hommes français, Voltaire et Rousseau se tinrent dans des camps opposés durant toute leur existence littéraire. Selon les Confessions, les écrits de Voltaire éveillèrent le jeune Rousseau à l’étude [12]. Or, après l’entrée de Rousseau sur la scène littéraire et philosophique parisienne, les épisodes de leur opposition ne cessèrent de s’accumuler. La querelle sur le luxe fut le premier. Le Discours sur les sciences et les arts était dirigé ouvertement contre les principes moraux et politiques mis de l’avant dans Le Mondain et sa Défense. Malgré cela, Voltaire n’en fit pas trop de cas. L’écrit suivant de Rousseau, le Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes (1755), développa plus en profondeur les thèses politiques du Premier Discours et notamment l’idée de la bonté naturelle de l’homme. À la suite du succès du Second Discours, et pour répondre à Rousseau qui lui avait envoyé un exemplaire de cette œuvre, Voltaire lui écrivit une lettre de remerciement. Le début de cette lettre ridiculise l’éloge des premiers temps de l’humanité faite par Rousseau : « J’ai reçu, Monsieur, votre lettre contre le genre humain […] On n’a jamais tant employé d’esprit à vouloir nous rendre bêtes. Il prend envie de marcher à quatre pattes quand on lit votre ouvrage [13]». Le reste de la lettre, au lieu de s’adresser aux questions soulevées par le Second Discours, réfute, de façon tardive, le contenu du Premier Discours de Rousseau. L’ignorance, et non les sciences et les arts, aurait été, selon Voltaire, la source des plus grands crimes de l’humanité [14].

 

L’épisode suivant de leur opposition intellectuelle fut causé par le Poème sur le désastre de Lisbonne (1756) de Voltaire. Dans ce Poème, atterré par le nombre de morts survenus dans le tremblement de terre de Lisbonne, Voltaire exprimait un pessimisme dur quant à l’existence de Dieu et quant à la condition humaine. Rousseau répondit au Poème par sa Lettre à M. de Voltaire dans laquelle il prenait le contre-pied de la position de Voltaire en se montrant plus optimiste que ce dernier quant à la bonté divine. Voltaire répliqua à cette lettre – selon Rousseau – dans son conte Candide. Un autre incident marquant de leur querelle fut la polémique autour de la Lettre à d’Alembert sur les spectacles publiée par Rousseau en 1758. Officiellement, la Lettre à d’Alembert répondait à l’article encyclopédique « Genève » de d’Alembert, dans lequel l’auteur se prononçait en faveur de l’institution d’un théâtre à Genève. Mais lorsqu’on sait que Voltaire était l’instigateur principal du projet d’instaurer un théâtre genevois, il est permis de penser que Rousseau visait aussi le chef des philosophes. Enfin, le dernier fait saillant de leur opposition est la publication par Voltaire en 1764 d’un pamphlet anonyme, soi-disant écrit par un Genevois, et intitulé : Sentiment des citoyens. Pour se venger d’un mal que Rousseau lui avait apparemment fait, Voltaire y annonçait au grand public que le vertueux citoyen de Genève que Rousseau prétendait être, avait jadis abandonné un à un ses enfants à l’orphelinat. Sentiment des citoyens fut l’une des raisons qui poussa Rousseau à l’écriture des Confessions [15].

 

Les moments forts de leur opposition montrent que Voltaire et Rousseau se sont querellés sur un grand nombre de sujets : les bienfaits politiques du luxe, des sciences et des arts, la bonté naturelle de l’homme et le rapport entre Dieu et les hommes. L’épisode de Sentiment des citoyens révèle aussi que les derniers incidents dégénérèrent en attaques personnelles. Les écrits sur le luxe ont donc ceci d’intéressant qu’ils restent au niveau idéologique et sont exempts de mesquineries. De plus, si on considère qu’à l’époque la question du luxe est une façon de rechercher le meilleur moyen d’arriver au bonheur collectif, les écrits qui font partie de la querelle du luxe illustrent bien la dimension politique de l’opposition entre Voltaire et Rousseau.

 

La querelle du luxe en France a été analysée par plusieurs historiens [16]. Toutefois, excepté Georges Gusdorf et Ellen Ross, aucun d’entre eux n’a examiné adéquatement les deux côtés du débat [17]. En étudiant les écrits des participants les plus marquants de la querelle, Gusdorf et Ross ont tenté de comprendre sa raison d’être dans le siècle. Ils soutiennent l’un et l’autre que la querelle était une discussion au sujet des changements que la France subissait ou avait subis : principalement la centralisation et la bureaucratisation de la monarchie, le développement du commerce et l’urbanisation. Ceux qui étaient partisans du luxe dans la querelle étaient pour les changements en cours et souhaitaient même les accélérer. En revanche, les opposants au luxe étaient contre les changements, car ceux-ci annonçaient, selon eux, le déclin de la société française. Cette interprétation qui lie condamnation du luxe et conservatisme est partagée par Sarah Maza [18]. John Shovlin apporte, pour sa part, quelques nuances à cette explication : selon lui, les critiques du luxe s’opposaient à la modernisation de l’État, mais ils n’étaient pas conservateurs pour autant. Au contraire, dans la deuxième moitié du xviiie siècle, les critiques du luxe réclamaient un changement dans l’ordre politico-social existant et, en ce sens, annonçaient la Révolution française [19]. Ces deux interprétations se concilient. En effet, se positionner contre les changements annoncés par la modernisation de la France ne voulait pas dire qu’on était contre tout changement politique, surtout si ce changement donnait l’espoir d’instaurer une organisation politique jugée plus saine que celle qui était en place. Notre mémoire contribuera d’une première façon à l’historiographie sur la querelle du luxe en établissant clairement cet aspect du débat qui n’avait pas encore été mis en évidence : les auteurs que nous étudions, qu’ils soient pour ou contre le luxe, souhaitent tous deux un changement politique.

 

Depuis plusieurs années déjà, l’historiographie propose que le mouvement des Lumières possède une unité : tous les hommes de lettres du xviiie siècle critiquaient le gouvernement et voulaient des réformes politiques. Leur réflexion faisait partie d’une sphère publique naissante [20]. Les textes de la querelle du luxe sont représentatifs de cette tendance du mouvement des Lumières : d’un côté, les auteurs critiquent le régime français et, de l’autre, ils proposent un modèle politique pour l’améliorer. Considérant cela, notre mémoire cherche à répondre à la question suivante : quelle est l’idée du bonheur de Voltaire et de Rousseau dans la querelle du luxe et quels sont les moyens qu’ils proposent pour le réaliser ? Cette question nous permettra de mettre en évidence le fait que, dans la querelle du luxe, il y a entre Voltaire et Rousseau des sujets d’opposition, mais aussi des sujets d’entente tout aussi fondamentaux. C’est ainsi que nous voudrons souligner les ressemblances et les différences de leur prise de position respective sur le luxe et sur l’idée du bonheur.

 

Sans doute est-ce parce que, dans une querelle, les oppositions semblent d’emblée plus importantes à expliquer, mais jusqu’à maintenant l’historiographie a seulement cherché à montrer les antagonismes de la querelle du luxe sans jamais s’intéresser aux possibles consensus. Il en est de même pour les textes qui s’intéressent plus particulièrement à Voltaire et Rousseau : ils sont exempts d’une telle comparaison [21]. Or, à notre avis, les ressemblances sont tout aussi fondamentales que les différences pour comprendre la querelle et le siècle qui l’a vue naître, car les ressemblances pointent vers les idées qui étaient partagées, même par deux adversaires comme Voltaire et Rousseau, et donc vers les idées qui unissaient la pensée de l’époque. C’est ainsi qu’en analysant les textes de Voltaire et de Rousseau selon ces deux points de vue, nous contribuerons à l’historiographie sur la querelle du luxe d’une seconde façon. Nous voulons montrer, d’abord, que le commerce chez Voltaire et la vertu chez Rousseau sont les vecteurs du changement qu’ils aimeraient voir se concrétiser, et souligner, ensuite, que Voltaire et Rousseau proposent d’utiliser les mêmes moyens politiques pour réaliser leur idée respective du bonheur : éduquer leurs lecteurs, utiliser les Académies et allier l’autorité politique et la science. En insérant la querelle dans la nouvelle historiographie sur la culture politique – sur la sociabilité et l’opinion publique – du xviiie siècle français, ces rapprochements entre les moyens proposés par Voltaire et Rousseau montreront que la querelle du luxe entre ces deux auteurs tient une place centrale dans le xviiie siècle parce qu’elle exprime bien les tensions fondamentales qui habitent le Siècle des Lumières : la division entre les idéaux du commerce et de la vertu, d’une part, et la division entre l’élitisme et l’égalité, d’autre part. En mettant en évidence cette dernière tension, la querelle nous permet, de plus, de comprendre les Lumières comme une époque charnière entre un modèle politique élitiste et un modèle égalitaire à venir.

 

Pour ce faire, nous utiliserons trois textes de Voltaire qui sont liés de près à la querelle du luxe : Le Mondain, la Défense du Mondain et les Lettres philosophiques. Voltaire publia les Lettres philosophiques (1734) deux ans avant Le Mondain. Ces Lettres expriment des préoccupations semblables à celles du Mondain et de la Défense, mais, en plus de traiter de la question du luxe, elles approfondissent les fondements du régime idéal souhaité par Voltaire et à peine développé dans les deux autres écrits. Pour étudier Rousseau, nous utiliserons le Discours sur les sciences et les arts ainsi que la Préface au Narcisse, un texte publié en 1753 qui poursuit la discussion amorcée dans le Premier Discours [22].

 

Notre mémoire se divisera en trois chapitres. Le premier montrera que pour Voltaire, le meilleur régime est celui dans lequel le luxe prend une place centrale. Ses caractéristiques principales sont les suivantes : un commerce florissant, des sciences et des arts à leur apogée, une tolérance religieuse et une sociabilité pacifique entre les hommes. Pour différentes raisons, la France du xviiie siècle n’était pas encore devenue, selon Voltaire, un régime qui laissait toute sa place à l’expansion du luxe : il y avait un mépris des nobles envers les commerçants et le clergé condamnait tout luxe comme un mal moral.

 

Le deuxième chapitre étudiera la vertu civique que Rousseau voudrait retrouver parce qu’elle seule est le fondement du bonheur et de la liberté. Le luxe et tout ce qui vient avec lui, le commerce, les sciences et les arts, l’affaiblissement de la citoyenneté, la politesse, définissent l’organisation politique de la France du xviiie siècle : il n’y a de préoccupation que pour la distinction sociale et matérielle et plus du tout pour la vertu. Rousseau s’attaque à cet état des choses qu’il dit venir des philosophes et dénonce les idées de ces derniers qui sont selon lui au service d’un État inégalitaire et despotique.

 

En reprenant les idées analysées dans les deux premiers chapitres, le troisième chapitre prouvera que, même s’ils s’opposent radicalement sur la question du luxe, Voltaire et Rousseau suggèrent les mêmes moyens pour réaliser leur idéal politique. À partir de cette analyse, nous démontrerons que la querelle du luxe est le contexte approprié pour comprendre une autre tendance essentielle de l’histoire intellectuelle du xviiie siècle : la tension entre élitisme et égalité.



[1]. Dans ce mémoire, nous mettons philosophes et philosophique en italique lorsqu’il est question de la pensée des hommes de lettres habituellement associée au Siècle des Lumières français : la défense au nom de la raison de la tolérance religieuse, de la liberté, du commerce, des sciences, des arts et de la sociabilité.

[2]. Sur l’idée du bonheur au xviiie siècle, voir R. Mauzi, L’Idée du bonheur au xviiie siècle, Paris, Armand Colin, 1965 ; J. Ehrard, L’Idée de nature en France dans la première moitié du xviiie siècle, Genève, Slatkine Reprints, 1981, chap. IX ; M. Delon, « Bonheur » dans M. Delon (dir.), Dictionnaire européen des Lumières, Paris, P.U.F., 1997, p. 165-167.

[3]. Dictionnaire de l’Académie française les éditions de 1694 et de 1798 (site Internet du projet ARTFL) ; D. Margairaz, « Luxe » dans Dictionnaire européen des Lumières, p. 662.

[4]. Voir J. Sekora, Luxury : The Concept in Western Thought. Eden to Smollet, Baltimore, John Hopkins University Press, 1977, p. 21-29 pour l’Ancien Testament, 29-39 pour les Grecs et les Romains, 39-47 pour les chrétiens ; C. Berry, The Idea of Luxury. A Conceptual and Historical Investigation, New York, Cambridge University Press, 1994, p. 45-62 pour les Grecs, 63-86 pour les Romains, 87-98 pour les chrétiens.

[5]. Voir C. C. Lougee, Le Paradis des Femmes. Women, Salons, and Social Stratification in Seventeenth-Century France, Princeton, Princeton University Press, 1976, p. 179, n. 20 ; R. Galliani, Rousseau, le luxe et lidéologie nobiliaire : Étude socio-historique, Oxford, Voltaire Foundation, 1989, p. 141-149. Lionel Rothkrug (Opposition to Louis XIV. The Political and Social Origins of the Enlightenment, Princeton, Princeton University Press, 1965) associe Fénelon au « christian agrarianism » : voir le chap. V.

[6]. Lougee, Le Paradis des Femmes, p. 178. La traduction est de nous.

[7]. Voir J. Shovlin, « The Cultural Politics of Luxury in Eighteenth-Century France », French Historical Studies, 23, 4, 2000, p. 580-584 ; G. Gusdorf, « Luxe » dans Les Principes de la pensée au siècle des Lumières, Paris, Payot, 1966, p. 444-451 ; Lougee, Le Paradis des Femmes, p. 72-78, 94-95, 177-187 ; Rothkrug, Opposition to Louis XIV, p. 249-286.

[8]. Gusdorf, « Luxe », p. 451-457 ; E. Ross, « Mandeville, Melon and Voltaire : the Origins of the Luxury Controversy in France », Studies on Voltaire and the Eighteenth Century, 155, 1976, p. 1897-1912 ; E. Ross, The Debate on Luxury in Eighteenth-Century France : A Study in the Language of Opposition to Change, Thèse de doctorat, University of Chicago, p. 70-99.

[9]. Gusdorf, « Luxe », p. 458-460 ; Shovlin, « The Cultural Politics of Luxury », p. 591-604 ; Ross, The Debate on Luxury, p. 117-141. Selon Ross, les successeurs de Rousseau dans la querelle sont entre autres le chevalier de Bar, François Béliard, l’abbé Pluquet, le chevalier du Coudray et Gabriel Bonnot de Mably.

[10]. P. Rétat, « Luxe », Dix-huitième siècle, 26, 1994, p. 82-84 ; Ross, The Debate on Luxury, p. 142-164, 165-184. Les physiocrates les plus importants sont l’Abbé Baudeau, le marquis de Mirabeau, François Quesnay et Jacques Turgot.

[11]. Ross, The Debate on Luxury, p. 94. La traduction est de nous.

[12]. « Rien de tout ce qu’écrivait Voltaire ne nous échappait. Le goût que je pris à ces lectures m’inspira le désir d’apprendre à écrire avec élégance, et de tâcher d’imiter le beau coloris de cet auteur, dont j’étais enchanté. Quelque temps après parurent ses Lettres philosophiques. Quoiqu’elles ne soient assurément pas son meilleur ouvrage, ce fut celui qui m’attira le plus vers l’étude, et ce goût naissant ne s’éteignit plus depuis ce temps-là » (Rousseau, Les Confessions, Paris, Folio, 1973, p. 295). Rousseau ne précise pas pourquoi Voltaire l’éveilla à l’étude : était-il en accord ou en désaccord avec lui ?

[13]. Lettre de Voltaire à Jean-Jacques Rousseau, 30 août 1755, dans Œuvres complètes, Vol. 2 : Œuvres philosophiques et politiques : des premiers écrits au Contrat social, 1735-1762, Paris, Seuil, 1971, p. 268.

[14]. Voir H. Gouhier, Rousseau et Voltaire : Portrait dans deux miroirs, Paris, Vrin, 1983, chap. III et IV.

[15]. Pour un historique plus complet, voir Gouhier, Rousseau et Voltaire, p. 75-258. Voir aussi le compte rendu du livre de Gouhier par J. Starobinski : « Rousseau et Voltaire », Critique, 40, 1984, p. 80-95.

[16]. A. Morizé, L’Apologie du luxe au xviiie siècle et Le Mondain de Voltaire : Étude critique sur Le Mondain et ses sources, Genève, Slatkine Reprints, 1970 (1909) ; M. R. Labriolle-Rutherford, « L’Évolution de la notion du luxe depuis Mandeville jusqu’à la Révolution », Studies on Voltaire and the Eighteenth Century, 26, 1963, p. 1025-1036 ; Gusdorf, « Luxe » ; Ross, The Debate on Luxury et « Mandeville, Melon and Voltaire » ; H. C. Johnson, « Spartan Simplicity Versus Decadent Luxury », Annual Meeting of the Western Society of French History, 19, 1992, p. 149-157 ; Rétat, « Luxe » ; S. Maza, « Luxury, Morality, and Social Change : Why There Was No Middle-Class Consciousness in Prerevolutionary France », Journal of Modern History, 69, 2, 1997, p. 199-229 ; Shovlin, « The Cultural Politics of Luxury ».

[17]. Labriolle-Rutherford, Johnson et Rétat ont étudié la querelle pour toute la durée du xviiie siècle, mais leurs articles ne brossent qu’un tableau général des partis en opposition. Sekora (The Debate on Luxury) et Berry (The Idea of Luxury) s’intéressent aux deux côtés de la querelle en Angleterre, mais ils n’abordent pas les auteurs français.

[18]. Maza, « Luxury, Morality and Social Change », p. 216-221.

[19]. Shovlin, « The Cultural Politics of Luxury », p. 584-604.

[20]. Nous reviendrons plus en détail sur cette question au point 1 du chap. I et au chap. III.

[21]. Portrait dans deux miroirs d’Henri Gouhier est une narration du conflit entre les deux auteurs et non une comparaison. Le but de Gouhier n’est pas de souligner les ressemblances et les différences dans la pensée des auteurs, mais plutôt de faire le récit de leur opposition et de nous montrer quelle image chacun avait de l’autre. L’article de Renato Galliani, « Le Débat en France sur le luxe : Voltaire ou Rousseau ? » (Studies on Voltaire and the Eighteenth Century, 161, 1976, p. 205-217), ne porte pas tant sur Rousseau et Voltaire qu’il montre que la suite du débat sur le luxe au xviiie siècle en France, notamment les réponses au concours de l’Académie française de 1770 portant sur les inconvénients du luxe, a été influencée par les idées de Voltaire et de Rousseau. Enfin, l’article de René Pomeau, « Rousseau et Voltaire », (Revue dhistoire littéraire de la France, 84, 1, 1984, p. 77-88) fait un survol des querelles entre les deux auteurs. À propos de la querelle du luxe, il suggère simplement que Rousseau répondait au Mondain.

[22]. En plus de ces textes, nous utiliserons, à l’occasion, de Voltaire, Candide (1759) et les articles « Luxe » et « Vertu » du Dictionnaire philosophique (1764) et, de Rousseau, le Discours sur l’inégalité (1755), Les Confessions (écrites entre 1765 et 1770, publiées en 1778). Une justification plus complète du choix des textes se trouve aux chapitres I et II.