I.4.2 Intérêt et vertu
Le commerce en tant qu’activité ou en tant que sujet de conversation adoucit les mœurs selon Voltaire. La civilité est, à son tour, un moyen d’arriver au bonheur recherché : pour que les hommes soient heureux, ils doivent être en mesure d’interagir pacifiquement. En outre, c’est seulement dans un tel contexte qu’ils pourront se faire du bien les uns aux autres. Selon Voltaire, le désir de faire du bien à autrui est en chaque homme ; il s’agit simplement de lui laisser la chance de l’actualiser. En effet, pourquoi les êtres humains sont-ils civilisés les uns avec les autres dans un contexte commercial comme celui de la Bourse de Londres ? Pourquoi sont-ils honnêtes hommes comme le Voltaire-narrateur de la Défense du Mondain lorsque des questions économiques sont en jeu ? Dans la Sixième lettre, Voltaire signale que les hommes vont à la Bourse pour assurer leur propre bonheur, mais aussi pour « l’utilité des hommes » en général. Comme chez le négociant français de la Dixième Lettre, il y a, chez ceux qui participent à l’échange économique et ceux qui le défendent, un souci d’être utiles à leur nation et même d’assurer le « bonheur du monde » (LP, X, 67).
Mark Hulliung suggère que les philosophes, à commencer par Voltaire, ont tenté de réconcilier l’intérêt avec la vertu dans leur définition de la sociabilité. Plusieurs historiens le soulignent : il est faux de dire que les philosophes français ont célébré l’intérêt personnel et soutenu que l’ordre social et politique était le résultat d’une poursuite avare du bien-être par chaque individu. Au contraire, selon les penseurs des Lumières, les hommes prennent naturellement en compte l’intérêt d’autrui .
Dans le Dictionnaire philosophique (1764), Voltaire donne une définition de « vertu » qui vient appuyer cette idée que l’homme n’est pas un être égoïste. Il commence ainsi : « Qu’est-ce que vertu ? Bienfaisance envers le prochain ». Voltaire poursuit en précisant que, selon cette définition, le moine solitaire est certes pieux et même saint, mais non vertueux. « Mais quoi ! n’admettra-t-on de vertus que celles qui sont utiles au prochain ? Eh ! comment puis-je en admettre d’autres ? Nous vivons en société ; il n’y a donc de véritablement bon pour nous que ce qui fait le bien de la société ». La vertu ne se mesure pas seulement au bien qu’on fait au « prochain », elle se mesure aussi au bien qu’on fait à la « société ». Pour reprendre les exemples du négociant français et des hommes de la Bourse de Londres, Voltaire dirait qu’ils suivent leur propre intérêt en pratiquant le négoce et en allant à la Bourse, mais il y a au fond de ces hommes, peut-être même sans qu’ils le réalisent, un souci et même un amour pour les autres membres de la société.
Selon Daniel Gordon, le mot « société » avait deux sens principaux à l’époque de Voltaire. Il était utilisé, d’abord, pour désigner le rassemblement ayant pour but le divertissement entre membres de l’élite sociale. Or, un nouveau sens s’affirma au xviiie siècle : « société » était utilisé pour désigner l’organisation humaine de façon générale, sans toutefois que les membres de ce rassemblement humain jouissent d’une quelconque souveraineté politique. L’édition de 1690 du Dictionnaire universel définit le mot ainsi : « Assemblée de plusieurs hommes en un lieu pour s’entresecourir dans les besoins. […] Les hommes se sont mis en société pour vivre plus commodément et plus poliment ; ils ont fait des lois sévères contre ceux qui troublent la société civile ». Avec « société » en son nouveau sens, d’autres mots vinrent en usage. « Sociable » et « social » qualifiaient les personnes et les actions vertueuses qui soutenaient la société ; « sociabilité » signifiait la tendance des êtres humains à embrasser la société comme le fondement de leur existence . Pour bien comprendre ces définitions, il faut savoir, selon Gordon, que la sociabilité du xviiie siècle emprunta beaucoup à deux courants de pensée du xviie siècle : les défenseurs de l’honnêteté, comme nous l’avons vu, et les tenants de la loi naturelle .
Catherine Larrère et Daniel Gordon étudient deux penseurs du droit naturel au xviie siècle : Grotius et Pufendorf. Contre Hobbes, Grotius et Pufendorf proposent qu’il y a un désir naturel de société chez l’homme et même un désir de sociabilité paisible et réglée. En effet, le postulat de base du droit naturel selon eux est que les hommes cherchent avant tout leur conservation, mais que, pour l’assurer, ils dépendent des autres. Cette interdépendance entraîne des engagements particuliers, réciproques et libres entre les individus avant même qu’un contrat social ne l’impose. Bien qu’à la base l’amour de soi soit plus important que l’amour d’autrui, les hommes se regardent comme des égaux, tous pareillement libres. Ils comprennent aussi que chacun a une obligation réciproque vis-à-vis de son égal .
La vingt-cinquième et dernière lettre des Lettres philosophiques, intitulée Sur les Pensées de M. Pascal (aussi appelée avec raison l’Anti-Pascal ), montre les influences du droit naturel du xviie siècle sur la conception voltairienne de la sociabilité. Dans la onzième Pensée citée par Voltaire, Pascal dit que l’homme est injuste, car il tend naturellement vers lui-même alors qu’il devrait tendre vers les autres. À cela, Voltaire répond :
Cela est selon tout ordre. Il est aussi impossible qu’une société puisse se former et subsister sans amour-propre, qu’il serait impossible de faire des enfants sans concupiscence, de songer à se nourrir sans appétit, etc. C’est l’amour de nous-mêmes qui assiste l’amour des autres ; c’est par nos besoins mutuels que nous sommes utiles au genre humain ; c’est le fondement de tout commerce ; c’est l’éternel lien des hommes. Sans lui il n’y aurait pas eu un art inventé, ni une société de dix personnes formée. C’est cet amour-propre, que chaque animal a reçu de la nature, qui nous avertit de respecter celui des autres (LP, XXV, 168).
À la lecture de ce passage, on constate trois choses. Voltaire utilise « société » selon la définition de Furetière. La société de Voltaire semble en effet ne pas être définie par le pouvoir politique qu’elle possède : elle est tout simplement la réunion pacifique des hommes pour la satisfaction réciproque de leurs besoins personnels. Ensuite, c’est la nature qui est responsable de cet état des choses : ainsi, Voltaire se réclame des idées du droit naturel. Enfin, Voltaire ne mentionne aucune considération de naissance pour faire partie de la société : tous les êtres humains ont naturellement et également le droit d’en faire partie.
En revanche, en observant l’homme, Voltaire réalise que, dans toutes ses actions, il ne s’oublie jamais. Il faut donc partir de cette prémisse pour le comprendre et diriger sa conduite, plutôt que de regretter qu’il ne soit pas fait autrement. L’amour de soi-même a été donné à l’homme « pour la conservation de [son] être » (LP, XXV, 162), et pour assurer cette conservation, il dépend des autres, car il partage avec eux des « besoins mutuels » (LP, XXV, 168). Or, le meilleur moyen de régler sa conduite est de se servir de la raison (LP, XXV, 162), en se rappelant à tout moment la maxime suivante : « Ne faites pas à autrui ce que vous ne voudriez pas qu’on vous fît » (LP, XXV, 181).
Ailleurs dans la Vingt-cinquième lettre, Voltaire pousse cette idée plus loin : l’instinct naturel ne pousse pas simplement à ne pas déranger autrui mais aussi à se rendre utile à autrui. Nous revenons à sa définition de la vertu comme étant la bienfaisance ou le bien fait à autrui et à la collectivité. Là se trouve le but de la vie en société ou de la sociabilité. Selon la plupart des commentateurs des Lettres philosophiques, l’idée principale de la Vingt-cinquième lettre est l’activisme, c’est-à-dire la nécessité d’agir sur le monde et d’être utile dans son action sur le monde . La position de Pascal, selon Voltaire, mène l’homme à vivre dans une angoisse qui bloque toute action sur le monde. Il faut au contraire agir parce que cela est bon pour soi et pour les autres :
Qu’est-ce qu’un homme qui n’agirait point, et qui est supposé se contempler ? Non seulement je dis que cet homme serait un imbécile, inutile à la société, mais je dis que cet homme ne pourrait exister : car que contemplerait-il ? son corps, ses pieds, ses mains, ses cinq sens ? Ou il serait un idiot, ou bien il ferait usage de tout cela (LP, XXV, 173).
Ainsi, « L’homme est né pour l’action, comme le feu tend en haut et la pierre en bas » (LP, XXV, 173) ; sa nature lui demande de chercher à être utile à lui-même, mais aux autres aussi. Cette précieuse faculté humaine, cet « instrument de notre bonheur » (LP, XXV, 174), assure en effet le bonheur de la société et de la nation.
Dans cette section, nous avons analysé une dernière composante de l’idéal politique de Voltaire : les rapports polis, honnêtes ou sociables entre les hommes qui permettent à la société d’éviter les conflits qui la déchirent et la déstabilisent. Par la paix qu’elle assure, la politesse est une composante cruciale d’un régime qui aspire au bonheur. Or, pour arriver à avoir de tels rapports humains, le commerce économique est encore une fois le moyen privilégié par Voltaire. Nous avons montré que le commerce adoucit les relations humaines, d’abord parce que les hommes recherchent leur propre bien, mais aussi parce qu’ils se soucient naturellement du bien des autres. Ce dernier élément est crucial. En effet, pour Voltaire, que les hommes aient des mœurs plaisantes n’est pas assez pour en faire des hommes sociables : il faut aussi qu’ils agissent pour le bien d’autrui et même, si possible, pour le bien de la nation. Selon ces critères, quel homme est plus sociable qu’un philosophe tel que le conçoit Voltaire ? Lui-même fait un grand bien à autrui en défendant les bienfaits du commerce dans Le Mondain, la Défense du Mondain et les Lettres philosophiques.
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Nous avons tenté, dans ce chapitre, de souligner la vision qu’a Voltaire d’un régime idéal et le regard critique qu’il porte sur sa propre société, et comment la critique se nourrit de l’idéal. Selon notre interprétation, le régime idéal de Voltaire s’organise autour d’une réalité politico-économique : le commerce. C’est un commerce prospère qui fera de la France un État puissant et qui permettra à un plus grand nombre de Français de vivre dans l’aisance. Le commerce donnera une plus grande liberté individuelle, mais surtout une plus grande liberté politique à la nation. C’est aussi le commerce qui pourra atténuer le fanatisme religieux et promouvoir un climat de paix. Les arts et les sciences pourront ainsi s’épanouir et transformer la France en une grande nation. Enfin, c’est le commerce qui permettra aux hommes de vivre en harmonie et de se rendre utiles les uns aux autres.
Ce qui constitue le bonheur d’un individu ou d’une nation pour Voltaire, c’est un régime dans lequel les hommes vivent en paix les uns avec les autres et dans un certain confort matériel. Aussi, dans l’idéal, ce régime devrait permettre à la plus grande partie de ses citoyens de participer au pouvoir politique. Si les sciences et les arts peuvent en plus être florissants, l’homme et la collectivité n’en seront que plus heureux. Une réalité socio-politique empêche toutefois cet idéal de se réaliser et est la cible de la critique politique de Voltaire : l’emprise des nobles et du clergé sur la société.
Cependant, le discours de Voltaire, tout en étant très critique envers l’Ancien Régime, n’était pas dirigé contre la monarchie comme telle. Voltaire ne voulait pas appeler à la révolte contre le pouvoir politique. Son discours est, au contraire, doux et pacifique. Pour apporter les changements voulus, nous montrerons dans le troisième chapitre que Voltaire utilise d’autres moyens que ceux qu’emploieront les révolutionnaires. Les mêmes, en fait, que propose Jean-Jacques Rousseau.
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