Rousseau et son oeuvre
Grands thèmes
Thèses, mémoires et articles spécialisés
Citations
Index thématique
Réseaugraphie
Actualité
Mémoire de maîtrise
La Querelle du luxe au XVIIIe siècle
Voltaire, Rousseau, et la question du bonheur
Rosemarie Allard

 

III.2.1  Éduquer le public des lecteurs

 

Les moyens politiques proposés par Voltaire et Rousseau demandent la participation des hommes éclairés tout simplement parce qu’ils sont des écrivains qui publient leurs réflexions politiques. Les utilisations que Voltaire et Rousseau font du mot « public » ou de « publier » montrent qu’ils sont préoccupés par l’effet qu’auront leurs textes chez les lecteurs. Dans la Vingt-quatrième lettre : Sur les Académies, par exemple, Voltaire mentionne à deux reprises qu’il y a un « public » qui lit les Mémoires des Académies de France et que c’est justement pour l’utilité de ce public que les Mémoires sont rédigés [1]. De plus, dans la Vingtième lettre, il décrit comment en Angleterre « communément on pense » (LP, XX, 132) ; cette réflexion publique au sujet des lettres et de la politique se fait à partir d’écrits imprimés et largement distribués. De la même façon, nous avons montré comment, dans le Premier Discours, Rousseau fait allusion aux différents publics qui liront son écrit [2]. Dans la Préface au Narcisse, Rousseau mentionne cette fois le « public » des spectateurs de sa comédie Narcisse ou le « public » des lecteurs des textes publiés autour de la polémique sur le Premier Discours [3]. Or, nous l’avons vu, bien qu’il dise qu’il ne se préoccupe pas de la grande majorité des lecteurs de son siècle, il s’en fait au moins pour l’effet qu’aura son texte sur les quelques lecteurs qui sont demeurés simples et bons [4]. Ainsi Voltaire et Rousseau se soucient tous les deux du public à qui ils s ’adressent ; en tant qu’hommes éclairés, ils désirent que leur message politique soit utile aux lecteurs, c’est-à-dire qu’il les éduque. Il est à noter toutefois que, chez Voltaire, il s’agit d’une éducation de la raison [5] alors que, chez Rousseau, il s’agit plutôt d’une éducation du cœur [6].

 

Or, cette éducation a des limites considérables au moment où Voltaire et Rousseau écrivent. Aucun des deux ne propose que leur public est assez mature pour assurer par lui-même le bonheur de la nation, c’est-à-dire, pour l’un, assurer l’expansion du commerce ou, pour l’autre, ranimer la vertu. Dans la Vingtième lettre, Voltaire signale une nette différence entre la nation anglaise, qui est « dans la nécessité de s’instruire » étant donné qu’un plus grand nombre a « le droit de parler en public » et que tout Anglais peut « imprimer ce qu’il pense sur les affaires publiques » (LP, XX, 132), et la France, où Voltaire espère que « la mode de penser reviendra » un jour (LP, XX, 132). Il en est de même chez Rousseau qui déplore le fait que la plus grande partie du public est trop corrompue pour saisir la validité de son propos [7]. Si, dans le meilleur des mondes, ils souhaiteraient peut-être que le public soit capable de prendre en main leur mission politique, il leur faut admettre qu’ils doivent trouver d’autres moyens que l’influence du public pour réaliser leur idéal respectif. Ainsi Voltaire et Rousseau reconnaissent qu’il existe un lectorat et que l’éducation de celui-ci peut apporter au moins un minimum de bienfaits, ne serait-ce que pour le bien-être personnel des lecteurs [8].



[1]. Voir LP, XXIV, 156-157. Le deuxième passage est le suivant : « L’Académie des Belles-Lettres s’est proposé un but plus sage et plus utile, c’est de présenter au public un recueil de Mémoires remplis de recherches et de critiques sérieuses » (c’est nous qui soulignons).

[2]. Rousseau se range du côté des hommes vulgaires à la fin du Premier Discours, et donc propose qu’il n’est pas un sage, mais il est assez évident qu’il savait qu’il était autre chose qu’une âme simple. Peut-être ne se considérait-il pas comme un sage de la trempe de Newton ou de Bacon, mais il se considérait assez éclairé pour conseiller l’autorité politique pour le mieux, du moins à travers un écrit s’il ne pouvait pas lui-même prendre part à l’action.

[3]. Voir PN, 34, 37, 46.

[4]. Dans le Premier Discours, Rousseau s’indigne du fait qu’« on ne demande plus […] d’un livre s’il est utile, mais s’il est bien écrit » (DSA, 26). Les livres doivent donc avoir un effet positif sur les lecteurs selon Rousseau.

[5]. Voir 3.3 du chap. I.

[6]. Voir 1.2 et 3.2 du chap. II. Ce désir d’éduquer ses lecteurs est encore plus puissant dans un écrit comme Julie ou la Nouvelle Héloïse. Dans la Seconde Préface à l’ouvrage, Rousseau imagine un couple qui, à la lecture de son roman, se trouve fortifié moralement.

[7]. Même si dans le Premier Discours Rousseau juge que le public n’est pas assez sain pour être reconnu comme une autorité politique, il ne contredit pas ce qu’il énoncera plus tard dans le Contrat social. Pour Rousseau, la volonté générale n’existe qu’au moment où tous les individus pensent comme des citoyens et non plus comme des individus. Ceci ne peut arriver qu’à partir du moment où tous les hommes pratiquent la vertu citoyenne. Dans le Contrat social, le législateur est responsable de faire arriver les hommes à la vertu civique et dans le Premier Discours cela doit se faire par l’alliance du roi et du sage : voir Gordon, « Philosophy, Sociology, and Gender in the Enlightenment Conception of Public Opinion », French Historical Studies, 17, 4, 1992, p. 891.

[8]. Ainsi, on voit par là comment Voltaire et Rousseau préparent le terrain pour la naissance de l’opinion publique : ils ne reconnaissent pas d’opinion publique comme autorité politique alternative, mais ils reconnaissent qu’il existe un public de lecteurs. Sur l’opinion publique, voir 1 du chap. I et 3.2 du présent chapitre.