III.3.1 Dans la querelle du luxe et dans l’idée de civilité
Nous avons vu que dans les textes de la querelle du luxe, Voltaire et Rousseau sont en quête d’égalité politique. Rousseau veut une égalité parfaite des conditions : tous les citoyens doivent jouir de l’égalité matérielle, sociale et politique. Chez Voltaire, toutefois, il est davantage question d’une égalité des chances : tous ceux qui travaillent pour enrichir le régime devraient jouir de l’égalité politique. Si certains travaillent plus fort et possèdent ainsi plus de superflu que les autres, Voltaire ne s’en plaint pas. Or, pour que cette égalité puisse se réaliser, Voltaire et Rousseau font intervenir le sommet de la hiérarchie politique d’abord, les nobles et le roi, et celui de la hiérarchie intellectuelle ensuite, les hommes éclairés. Selon eux, le peuple n’est pas en mesure d’obtenir l’égalité souhaitée ; il faut que des hommes supérieurs à eux la leur apportent.
L’idée d’une république sous un roi dont rêve Voltaire exprime bien cette tension entre élitisme et égalitarisme. En effet, la république sous un roi est l’idéal politique recherché par Voltaire : tout en souhaitant la justice sociale – une égalité des chances –, il veut conserver la possibilité que les hommes qui ont plus de talents que les autres puissent agir sur la vie politique. Parce que le roi, soucieux du bien de son peuple, peut choisir les hommes talentueux qui l’aideront à assurer le bonheur de tous, la monarchie éclairée devient la garante de l’idéal républicain de Voltaire. Quant à Rousseau, la fin du Premier Discours et le rôle qu’il accorde au législateur dans le Contrat social le montrent : il y a certains hommes plus habiles que les autres et qui peuvent servir la cause du bonheur. Sans aspirer, comme Voltaire, à une république sous un roi, Rousseau propose au moins que la république, et donc l’égalité politique, soit le produit d’un homme supérieur sur le plan intellectuel à qui on aura accordé un pouvoir politique.
L’historiographie sur la culture politique du xviiie siècle français montre que la même tension se manifeste dans l’idée de civilité. Dans le premier chapitre, nous avons vu que l’idéal de l’honnêteté au xviie siècle chez le chevalier de Méré et chez Mlle de Scudéry se définit en opposition à la civilité hiérarchique de la cour. Il promouvait, au contraire, les valeurs de l’égalité et de la réciprocité. Le fondement de la sociabilité des Lumières était aussi l’égalité, car seule la communication d’égal à égal pouvait garantir le succès de l’échange. Or, ceux qui se disaient honnêtes au xviie siècle et sociables au xviiie siècle se considéraient supérieurs au reste de la population, car ils formaient l’élite de ceux qui suivaient les règles de l’honnêteté et de la sociabilité. Ainsi, bien que l’égalité ait été un critère essentiel des lieux de sociabilité du xviiie siècle comme les salons, les Académies et les loges maçonniques, l’élitisme l’était aussi en autant que ceux qui pratiquaient ce type d’égalité surpassaient ceux qui n’étaient pas admis en ces lieux .
. Voir le point 4 du chap. I de ce mémoire. Voir aussi Furet, Penser la Révolution Française, p. 45, 67-68, 70-71 ; Gordon, Citizens Without Sovereignty, p. 86-94 ; S. Dalton, Engendering the Republic of Lettters. Reconnecting the Public and Private Spheres in Eighteenth-Century Europe, Thèse de doctorat, Université de Montréal, 1999, p. 57-60.
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