CONCLUSION
Nous avons établi dans ce mémoire, plus clairement que l’historiographie l’a fait jusqu’à présent, que la querelle du luxe entre Voltaire et Rousseau traite des différentes formes du changement que devrait prendre la France du xviiie siècle. À partir de leurs textes, nous avons démontré que la querelle du luxe est bien plus qu’un débat sur une réalité socio-économique, le luxe : elle est une querelle à propos des avantages ou désavantages du commerce, des sciences, des arts et de la sociabilité pour un régime monarchique. Voltaire et Rousseau considèrent ces sujets dans leur relation à une question plus générale que celle du luxe et qui a une teneur essentiellement politique : qu’est-ce que le bonheur et quel est le meilleur moyen pour y parvenir ? Nous avons montré que ce débat exprime une première tension intellectuelle fondamentale pour les Lumières : la tension entre une conception du bonheur centrée sur le commerce et une conception du bonheur alignée sur la vertu. Voltaire se soucie du bien-être individuel et justifie sa défense du luxe et du commerce en alléguant le besoin naturel du confort chez tout être humain. Or, le bonheur se mesure aussi, pour Voltaire, à l’aune de la grandeur de l’État et de la nation. À son époque, l’Angleterre est considérée comme une grande nation et Voltaire suppose qu’elle marquera l’histoire non seulement parce que ses citoyens jouissent d’un confort matériel extraordinaire, mais aussi parce que son système politique, « une république sous un roi », est admirable et lui permet de dominer les autres nations sur le plan international. Quant à Rousseau, il défend dans le Premier Discours la dimension individuelle du bonheur : les hommes simples peuvent puiser dans leur cœur les principes à suivre pour être heureux. Or, dans le Premier Discours, le bonheur du citoyen se réalise beaucoup plus dans la collectivité, l’égalité, l’amour de la famille et de la patrie, que dans sa propre personne. Selon Rousseau, c’est la vertu civique qui rend la plupart des hommes heureux en assurant l’érection de nations durables et libres. Pour les sages ou les hommes clairvoyants, leur bonheur ultime est de rendre les hommes ordinaires heureux .
Nous avons aussi mis en évidence dans ce mémoire que même si Voltaire et Rousseau sont à l’opposé l’un de l’autre sur la grande majorité des sujets discutés dans la querelle, tous deux proposent d’utiliser les mêmes instances politiques pour réaliser leur projet respectif. Il y a donc un consensus à l’intérieur de leur querelle sur le luxe que la littérature historiographique sur ce sujet avait omis d’étudier. Nous avons, en outre, démontré la pertinence de ce rapprochement en soulignant que les moyens proposés par Voltaire et Rousseau expriment une deuxième tension essentielle pour le Siècle des Lumières : la tension entre élitisme et égalité. Comme l’historiographie sur la culture politique du xviiie siècle l’a montré, l’opinion publique est le concept qui révèle le mieux la nature de cette tension. Nous avons suggéré que la façon dont Voltaire et Rousseau s’y prennent pour intervenir dans le domaine politique ressemble au modèle archaïque de l’opinion publique proposé par Mona Ozouf. Ce sont les hommes éclairés qui préparent le terrain au triomphe de l’opinion publique et donc de la démocratie.
En effet, Voltaire et Rousseau s’entendent sur le fait que les hommes éclairés doivent être les conseillers du pouvoir politique. Bien que ce thème habite la philosophie depuis ses débuts – on n’a qu’à penser à De la Tyrannie de Xénophon ou encore à la figure du philosophe-roi dans la République de Platon –, les historiens de la philosophie proposent que c’est à partir du Prince de Nicolas Machiavel que se manifeste un espoir réel de changer la politique par l’entremise de la philosophie et qu’il y a, de fait, une influence tangible de leurs idées sur l’histoire politique . Les cas de Voltaire et de Rousseau ne font pas exception. Voltaire et Rousseau ont été vus par les révolutionnaires et par les érudits du xixe siècle comme les maîtres à penser de la Révolution française. Certaines de leurs idées ont en effet été récupérées par la Révolution. De Voltaire, la Révolution a repris ses réformes anti-cléricales et son activisme, c’est-à-dire cette idée qu’on doit agir pour assurer son bonheur . Les œuvres de Rousseau ont été la source à laquelle les révolutionnaires ont puisé les principes généraux de « l’autonomie et l’unité du peuple, l’égalité, la bonté du peuple et l’idéal de vertu ».
Cependant, l’étude des similitudes entre les textes de Voltaire et de Rousseau a montré que leurs idées remettent peut-être en question les fondements de l’Ancien Régime et promeuvent, par le fait même, un régime républicain. Toutefois, les moyens suggérés par Voltaire et Rousseau pour instaurer ce régime, du moins à l’intérieur de la querelle du luxe, sont tout sauf révolutionnaires. En effet, Voltaire et Rousseau proposent d’utiliser des moyens légaux, voire traditionnels, pour mener à bien leurs changements : par exemple, par l’entremise des Académies et, surtout, de la royauté. Ainsi, même s’ils souhaitent changer la situation politique, Voltaire et Rousseau ne proposent pas de le faire à l’aide d’un changement aussi radical qu’une révolution politique. En ce sens, notre recherche sur la querelle du luxe nous permet de dire qu’ils sont plus des « réformistes » que des révolutionnaires et que les vrais révolutionnaires, qui se réclamèrent d’eux, l’ont fait en détournant au moins partiellement leur pensée.
Les idées de Voltaire et de Rousseau ont eu une influence indéniable non seulement sur la Révolution française, mais encore sur les deux siècles qui ont suivi cet événement-charnière. Le débat entre vertu et commerce dans lequel nous avons inséré leur argumentation sur le luxe a même une résonance aujourd’hui. Si l’on observe les démocraties libérales contemporaines, on conclut d’abord que le parti de Voltaire, celui des philosophes, a marqué fortement l’époque : le luxe et le commerce sont en plein épanouissement ; les sciences et les arts n’ont jamais autant été à l’honneur ; la tolérance religieuse accompagnée d’une laïcisation de la société fait partie de nos Constitutions, mais aussi de nos mœurs. Ce qui est étonnant, c’est que la position adverse, le parti de la vertu représenté dans notre mémoire par Rousseau, a eu tout autant d’influence : l’authenticité, la confiance en la bonté innée de l’homme doublée d’une inquiétude face aux développements techno-scientifiques, de même que la progression de l’égalité politique et sociale, sont toutes des idées qui ont été reprises d’une façon ou d’une autre de Rousseau.
Or, si notre monde est un mélange, ou plutôt un face à face, des idées sur lesquelles Voltaire et Rousseau et les courants du commerce et de la vertu s’opposent, qu’en est-il de la tension entre élitisme et égalité politique ? Voltaire et Rousseau pensent que la nature a fait et fera toujours des hommes supérieurs aux autres par la force morale ou par la profondeur de leur pensée, et que ces hommes peuvent être bénéfiques à la république en éduquant les citoyens à l’excellence morale et politique. Aujourd’hui, oserions-nous être fils et filles des Lumières jusqu’au bout et proposer la même chose ?
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