Rousseau et son oeuvre
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Mémoire de maîtrise
La Querelle du luxe au XVIIIe siècle
Voltaire, Rousseau, et la question du bonheur
Rosemarie Allard

 

I.4.1 Commerce et politesse, luxe et honnêteté

 

Nous avons vu comment, dans la Sixième lettre, Voltaire propose que les échanges économiques qui ont lieu à la Bourse de Londres atténuent les différends religieux. En effet, les hommes présents ont tous un même objet au centre de leurs préoccupations : l’argent. Pour arriver à faire le plus de profit possible, les hommes, de quelque confession qu’ils soient, doivent coopérer les uns avec les autres. Ainsi, grâce à l’échange économique, les hommes sont aimables les uns avec les autres malgré leurs différences confessionnelles.

 

La politesse des manières est la même dans le monde des commerçants. La Première lettre : Sur les quakers fait le portrait général du quaker que Voltaire a rencontré afin d’en apprendre plus sur cette religion anglaise. La première impression de Voltaire est la suivante : « je n’ai point vu en ma vie d’air plus noble ni plus engageant que le sien [1]» (LP, I, 20). Le quaker vient à sa rencontre « avec son chapeau sur la tête, et s’avan[ce] vers [lui] sans faire la moindre inclination de corps ; mais il y avait plus de politesse dans l’air ouvert et humain de son visage qu’il n’y en a dans l’usage de tirer une jambe derrière l’autre et de porter à la main ce qui est fait pour couvrir la tête » (LP, I, 20. Nous soulignons). Dans la suite de l’entretien, il est tout aussi ouvert et humain. Le quaker invite Voltaire à manger et lui parle avec douceur et indulgence de sa religion : il est tolérant envers un homme d’une religion différente de la sienne. Pourquoi le quaker est-il si poli ?

 

Dès la deuxième phrase de la Première lettre, Voltaire nous signale que le quaker a été trente ans dans le commerce avant de s’en retirer. En fait, nous apprenons plus tard, à la fin de la Quatrième lettre, que la majorité des quakers se font commerçants, étant donné qu’ils « ne peuvent être membres du Parlement, ni posséder aucun office, parce qu’il faudrait prêter serment et qu’ils ne veulent point jurer » (LP, IV, 40). Étant donné qu’il associe à deux reprises la religion quaker à l’état de commerçant, pouvons-nous conclure que, selon Voltaire, les manières polies et tolérantes du quaker sont dues, en partie au moins, à son passé commercial ? Dans la Sixième lettre, du moins, Voltaire établit clairement que par l’échange commercial à la Bourse, les hommes apprennent à être polis les uns avec les autres parce que ce type d’échange demande la coopération des êtres humains impliqués dans la transaction pour que le résultat soit satisfaisant aux deux partis. Ainsi, dans la Sixième lettre et peut-être même dans la Première lettre, Voltaire voulait souligner le lien suivant [2] : le commerce est la cause des mœurs polies.

 

Le Mondain et la Défense du Mondain promeuvent eux aussi des rapports polis entre les hommes. Dans ces écrits, Voltaire désigne ceux qui vivent dans le luxe [3] ou ceux qui défendent les bienfaits du luxe comme étant, non pas polis, mais « honnêtes ». Au début du Mondain, Voltaire écrit que « tout honnête homme » (M, 133) aime le luxe, ainsi que tout ce qui vient avec lui, la propreté, la mollesse, les plaisirs et les arts. De la même façon, Voltaire écrit plus loin dans le poème que l’homme qui a un train de vie luxueux est un « honnête homme » (M, 136). Enfin, le dernier vers de la Défense du Mondain affirme que la défense du luxe que le narrateur du poème vient de faire – Voltaire l’identifie comme étant l’écrivain du Mondain, donc lui-même – est un « discours honnête » (DM, 158). Ces trois occurrences d’« honnête » font référence à toute une tradition littéraire et sociale, celle de la civilité, que nous présenterons brièvement.

 

L’idéal de l’honnêteté se trouva résumé dans la publication en 1630, par Nicolas Faret, d’un traité de civilité intitulé L’Honnête Homme ou l’art de plaire à la Cour. Dans ce traité, Faret s’inspire d’Il libro del Cortegiano (Le Livre du Courtisan) (1528) de Baldassare Castiglione, qui est le texte fondateur de la tradition occidentale des traités de civilité [4]. Dans L’Honnête homme, Faret explique aux nouveaux venus à la Cour comment réussir dans « le monde [5]». L’art de l’honnête homme est un art de plaire, mais surtout un art de parvenir : l’honnête homme de Faret est un courtisan [6].

 

Bien que Faret ait été le premier à utiliser le terme, la version française de l’idéal de l’honnêteté s’est beaucoup définie dans la chambre bleue de l’Hôtel de Rambouillet, un salon tenu par la Marquise de Rambouillet, dans le deuxième quart du xviie siècle. Ce salon fut établi pour créer un lieu poli à l’abri des manières rustiques de la cour. L’honnêteté se définit donc en opposition à la cour, mais conserva le principe d’exclusivité propre à un rassemblement de l’élite. Deux théoriciens majeurs de l’honnêteté, Madeleine de Scudéry et le chevalier de Méré, fréquentèrent ce salon et s’en inspirèrent pour définir un honnête homme différent de celui de Faret.

 

Chez Madeleine de Scudéry, l’honnêteté sert à l’édification d’une morale mondaine selon laquelle on doit, dans ses rapports avec autrui, et surtout dans la conversation, être enjoué, sincère, tolérant et prévenant. Ainsi, la naissance n’est pas un critère pour juger de la moralité d’une personne, comme c’était le cas à la cour [7]. Il en est de même pour le chevalier de Méré. L’honnêteté s’adresse aux happy few qui peuvent se permettre une vie d’oisiveté et de divertissement. Cependant, l’idéal social que Méré formule, bien qu’il soit exclusif, ne se construit pas sur une base hiérarchique comme à la cour. La réciprocité et même l’égalité entre membres de l’élite sont des valeurs fondamentales de l’honnêteté.

 

Selon Méré, le but de l’honnête homme est le bonheur. Pour y arriver, il doit se faire aimer des personnes qui lui sont chères. En effet, l’honnête homme veut plaire à autrui, mais il veut surtout conserver l’harmonie et l’ordre établi de la société ; il s’adapte afin d’éviter les conflits que pourraient provoquer les différends. Cette attitude entièrement tournée vers autrui fait dire à Jean-Pierre Dens que, pour Méré, l’honnêteté est essentiellement extérieure. L’homme sera honnête et heureux si son extérieur – sa conversation, ses manières, son air – plaît à autrui. Il n’est donc pas nécessaire de prendre en compte l’état intérieur de l’homme pour lui attribuer le titre d’honnête homme : l’honnêteté est une esthétique plus qu’une éthique [8]. Daniel Gordon propose, au contraire, que, la conversation étant encouragée autant pour le propre plaisir de l’orateur que pour le plaisir d’autrui, l’honnêteté a une composante morale primordiale. Être honnête homme, c’est être moral, car c’est vouloir le bien de soi-même comme celui d’autrui [9].

 

Le xviiie siècle vit une transformation de l’idéal de l’honnête homme tel qu’il avait été défini au siècle précédent. Le philosophe devint l’authentique honnête homme : le philosophe a du jugement, il interroge le monde et lui demande de lui rendre des comptes ; il ne se tait pas afin de mieux plaire à autrui comme le faisait l’honnête homme de l’époque classique. C’est ainsi qu’il faut lire l’utilisation d’« honnête » par Voltaire dans ses poèmes sur le luxe.

 

Les deux allusions à « l’honnête homme » dans Le Mondain se font, la première, après avoir parlé des plaisirs qu’apporte le luxe et, la seconde, avant de décrire le train de vie luxueux d’un mondain. L’honnêteté est donc rattachée à l’homme qui reconnaît l’importance du luxe ou du commerce dans sa propre vie… et dans la vie d’autrui. Le Voltaire-narrateur de la Défense du Mondain est un homme semblable. Dans la Défense du Mondain, c’est la défense même des avantages économiques du luxe et du commerce exécutée par Voltaire qui est appelée « honnête ». Après avoir été interpellé avec rudesse par le dévot assis à ses côtés, il ne se tait pas pour conserver l’harmonie de la compagnie. Au contraire, il répond au dévot point par point, lui montrant par des arguments rationnels, surtout économiques, les raisons pour lesquelles une critique dévote du poème Le Mondain ne tient pas la route. Il le fait toutefois avec art. Comme le suggère Emmanuel Bury, le philosophe est un honnête homme qui joint à son enquête rationnelle et à sa réflexion, des mœurs et des qualités sociables [10]. En effet, la Défense du Mondain indique comment on doit désarmer ceux, comme les dévots, qui troublent l’harmonie sociale avec leurs remarques austères sur le commerce. Le moyen de le faire est de tenir un discours plaisant, gai et enjoué ; de suivre, en gros, les préceptes de l’honnêteté du xviie siècle, tels que Mlle de Scudéry et Méré les ont établis. Loin d’être désagréable à la compagnie, Voltaire les amuse : « Parlant ainsi je vis que les convives / Aimaient assez mes peintures naïves » (DM, 158). Il en est de même dans Le Mondain. Le ton badin du poème laisse transparaître le désir d’amuser la compagnie qui l’entendra.



[1]. L’attitude de Voltaire envers les quakers est complexe. En général, il semble les trouver ridicules. Or, dans les quatre lettres sur les quakers, à plusieurs reprises, Voltaire leur montre de la sympathie (voir n. 47). Nous proposons que c’est parce que les quakers étaient tolérants envers les autres religions et surtout parce que leurs croyances religieuses les avaient obligés à devenir commerçants.

[2]. Un passage dans Candide (1759) présente la même idée. Candide et Cacambo viennent d’arriver dans l’Eldorado et y sont invités à dîner : « La plupart des convives étaient des marchands et des voituriers, tous d’une politesse extrême, qui firent quelques questions à Cacambo avec la discrétion la plus circonspecte, et qui répondirent aux siennes de manières à les satisfaire » (Candide, Paris, Garnier-Flammarion, 1966, p. 216. C’est nous qui soulignons). L’Eldorado était une invention fantasmagorique de Voltaire. Toutefois, il nous semble que cet exemple, en plus des autres que nous avons donnés, montre qu’il existe, selon Voltaire, un lien de cause à effet entre le commerce et la politesse des manières.

[3]. Le luxe est l’objet qui est échangé dans le commerce : voir p. 24 et n. 22 de ce chapitre. En fait, nous avons essayé de montrer jusqu’ici que le luxe est au fond presque un synonyme du commerce pour Voltaire. Selon le point de vue de ce dernier, la question à savoir si le luxe est bon ou non pour une nation est la même que de savoir si le commerce est bon ou non pour une nation. Ainsi, lorsque Voltaire défend le luxe, il faut comprendre qu’il défend le commerce et vice-versa.

[4]. Deux autres traités de la Renaissance italienne influencèrent les théoriciens français de l’honnêteté : le Galateo de Della Casa et la Civil Conversazione de Guazzo : voir E. Bury, Littérature et politesse : L’Invention de l’honnête homme, 1580-1750, Paris, Presses universitaires de France, 1996, p. 66-82.

[5]. Selon Elizabeth Goldsmith, « le monde » ou « le grand monde » était l’expression utilisée sous l’Ancien Régime pour parler de la société d’élite, qu’elle se trouve à la Cour ou au salon : E. Goldsmith, Exclusive Conversations : The Art of Interaction in Seventeenth-Century France, Philadelphia, 1988, p. 7. Voir aussi Gordon, Citizens without Sovereignty, p. 101-102.

[6]. Voir J.-P. Dens, L’Honnête Homme et la critique du goût : Esthétique et société au xviie siècle, Lexington, French Forum, 1981, p. 11, 35 ; E. Bury, Littérature et politesse, p. 62 ; D. Stanton, The Aristocrat as Art. A Study of the Honnête Homme and the Dandy in Seventeenth- and Nineteenth-Century French Literature, New York, Columbia University Press, 1980, p. 20 ; M. Magendie, La Politesse mondaine et les théories de l’honnêteté en France au xviie siècle, Genève, Statkine Reprints, 1970 (1925), p. 323.

[7]. Bury, Littérature et politesse, p. 98-99, 107-109, 178 ; Gordon, Citizens without Sovereignty, p. 107-110.

[8]. Dens, L’Honnête Homme, chapitre I et particulièrement p. 20. Emmanuel Bury suggère au contraire que Méré ne voyait pas de contradiction entre l’intérieur et l’extérieur, car pour paraître d’une certaine façon aux yeux d’autrui, il fallait être ainsi à l’intérieur : voir Bury, Littérature et politesse, p. 181. Sur l’esthétique de la politesse voir Stanton, The Aristocrat as Art.

[9]. Gordon, Citizens without Sovereignty, p. 116-118.

[10]. Bury, Littérature et politesse, p. 202.