Rousseau et son oeuvre
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Mémoire de maîtrise
La Querelle du luxe au XVIIIe siècle
Voltaire, Rousseau, et la question du bonheur
Rosemarie Allard
 
III.2.3 Allier autorité et science
 
Bien qu’ils critiquent librement certains aspects du régime monarchique en place – et même des caractères fondamentaux, comme le manque d’égalité et de liberté sous la monarchie absolue – Voltaire et Rousseau reconnaissent l’autorité royale et, surtout, les bienfaits qu’elle peut apporter dans la réalisation de leur idéal politique. Ici encore, les hommes éclairés ont une place de choix : par leur science, ils peuvent devenir les conseillers de l’autorité.
 
Mais avant de faire intervenir l’autorité royale pour le bonheur de tous, Voltaire propose, pour sa part, de se servir d’un autre palier de la hiérarchie politique de la monarchie absolue : l’influence positive des nobles. Malgré sa critique de l’influence sociale des nobles, Voltaire suggère du même coup qu’ils pourraient utiliser leur pouvoir à de bonnes fins. Avant de clore la Vingt et unième lettre : Sur le comte de Rochester et M. Waller, Voltaire loue « les comtes de Dorset et de Roscommon, les deux ducs de Buckingham, milord Halifax et tant d’autres » nobles qui ont cultivé les lettres [1] et, ce faisant, qui ont, comme nous l’avons cité au premier chapitre, « rendu les arts respectables aux yeux du peuple, qui, en tout, a besoin d’être mené par les grands » (LP, XXI, 139). Aussi, dans la Onzième lettre : Sur l’insertion de la petite vérole, Voltaire loue Lady Montagu, qui fit un bon usage de son influence sociale en montrant à la princesse de Galles et, par elle, au royaume anglais tout entier les bienfaits de l’inoculation contre la petite vérole.
 
Or, pour que l’inoculation devienne une pratique répandue sur l’ensemble du territoire anglais, il fallut l’appui d’un deuxième intermédiaire plus essentiel que la noblesse : l’autorité royale. Voltaire est d’avis qu’« un Roi n’a qu’à vouloir ; on fait de cette nation-ci [la France] tout ce qu’on veut » (LP, XX, 132). La princesse de Galles, qui devint reine d’Angleterre, sut user de son influence pour changer les mœurs de sa nation : cette reine tenta l’expérience de l’inoculation sur des prisonniers anglais, et, lorsqu’elle constata son efficacité, elle « fit inoculer ses enfants » et « l’Angleterre suivit son exemple » (LP, XI, 73). Elle fit aussi du bien aux hommes en encourageant les arts et en exerçant sa générosité à maintes reprises. Pour cette raison, Voltaire l’appelle « un philosophe aimable sur le trône » (LP, XI, 72).
 
De la même façon, dans la Troisième lettre : Sur les quakers, Voltaire raconte que le théologien quaker Robert Barclay fit une dédicace de son Apologie des Quakers au roi Charles II. Cette dédicace contenait « des vérités hardies et des conseils justes » adressés au roi : Barclay demandait à Charles II d’écouter la voix de sa conscience et de mettre ainsi fin aux persécutions contre les quakers en Angleterre. Quelques phrases plus loin, Voltaire ajoute : « Ce qui est plus étonnant, c’est que cette lettre, écrite à un roi par un particulier obscur, eut son effet, et la persécution cessa » (LP, III, 32-33). Ce passage montre une fois de plus que les hommes d’idées sont ceux qui peuvent influencer le souverain dans la direction qu’ils souhaitent.
 
Ainsi, Voltaire formule un idéal monarchique repris durant le XVIIIe siècle : le « despotisme éclairé ». Cet idéal conduit le souverain à faire un usage critique de sa raison et à la mettre au service de ses sujets, au besoin de façon autoritaire. Un tel dirigeant doit avoir acquis seul des « lumières » ou, ce qui semble être encore mieux pour Voltaire, avec l’aide d’un conseiller [2]. Différents gouvernements d’Europe vont s’empresser de réaliser cet idéal, à la grande joie des philosophes comme Voltaire ou Diderot : en Russie (avec Pierre le Grand et surtout Catherine II), en Prusse (avec Frédéric II), en Autriche (avec Marie-Thérèse et Joseph II), en Suède (avec Gustave III), en Espagne (avec Charles III), en Pologne (avec Stanislas Poniatowski) et ailleurs. Ces rois se veulent des despotes éclairés parce qu’ils prônent une politique de réformes rationnelles visant à apporter le bonheur du peuple et le progrès culturel et social : par exemple, l’extension de l’éducation élémentaire à tous les sujets, la codification des lois, la création d’une administration organisée, la réduction du pouvoir clérical et des privilèges associés au clergé et à la noblesse, la réforme de la justice [3].
 
Voltaire est étroitement associé à ce courant du despotisme éclairé. Au cours de sa carrière, il a prôné les bienfaits que peut apporter un pouvoir royal fort qui réduirait autant que possible les privilèges accordés par l’État aux nobles et au clergé. En outre, comme le suggère Émile Bréhier, pour Voltaire, « la croissance des arts, des sciences, de la tolérance n’est pas le résultat d’un développement continu et spontané de l’humanité, mais celui d’un grand règne et d’un bon gouvernement [4]». Le roi est donc, pour Voltaire, le principal responsable d’une bonne organisation politique. Non content d’admirer les accomplissements des despotes éclairés d’Europe, Voltaire devient le conseiller privilégié de deux d’entre eux : Frédéric II et Catherine II. Toutefois, dans les années 1760, Voltaire perdra ses illusions en constatant certaines mesures arbitraires et injustes imposées par ces despotes qu’il a désiré éclairer.
 
Or, dès la querelle du luxe, on constate que le pouvoir royal admiré par Voltaire n’est pas autoritaire au point d’étouffer la liberté qu’il admire tant. Dans les Lettres philosophiques, on l’a vu, la future reine d’Angleterre donne le « bon exemple » à ses sujets [5]. Ainsi, dans la querelle du luxe, Voltaire élabore déjà le principe du despotisme éclairé, mais c’est un despotisme qui, paradoxalement, semble laisser le sujet libre d’accepter ou non les moyens pour arriver au bonheur qu’on lui promet.
 
Il est d’autre part bien plus surprenant de découvrir chez un républicain pur et dur comme Rousseau la figure du despote éclairé. En effet, contrairement à Voltaire, Rousseau n’a jamais appuyé les gouvernements européens menés par des despotes éclairés. De plus, le Premier Discours le montre bien, Rousseau est contre le principe même de l’inégalité politique et donc contre toute forme de monarchie [6]. Or voilà qu’à la fin du Premier Discours, il suggère lui aussi le despotisme éclairé, comme solution au manque de vertu. Il encourage ainsi les rois à s’allier aux savants : « Que les rois ne dédaignent donc pas d’admettre dans leurs conseils les gens les plus capables de les bien conseiller […]. Que les savants du premier ordre trouvent dans leurs cours d’honorables asiles » (DSA, 30-31). Pour Rousseau, c’est seulement dans de telles circonstances
 
qu’on verra ce que peuvent la vertu, la science et l’autorité animées d’une noble émulation et travaillant de concert à la félicité du genre humain. Mais tant que la puissance sera seule d’un côté, les lumières et la sagesse seules d’un autre, les savants penseront rarement de grandes choses, les princes en feront plus rarement de belles, et les peuples continueront d’être vils, corrompus et malheureux (DSA, 31).
 
L’alliance du sage et du roi est un mélange de « l’art de conduire les peuples » et de « celui de les éclairer ». Le roi sait « contraindre par la force » et le sage sait « engager les hommes à bien faire de leur bon gré » (DSA, 30). Grâce à l’intervention douce du sage, Rousseau semble laisser, comme Voltaire, une certaine place pour la liberté des sujets dans ce modèle politique.
 
Or, même si Rousseau permet la liberté, il y a une contradiction flagrante entre l’autorité que Rousseau accorde au roi et au sage dans le Premier Discours et, du même coup, sa défense d’une vertu civique qui demande l’égalité politique entre les citoyens. De même, comment peut-on concilier la fin du Premier Discours avec un ouvrage comme le Contrat social dans lequel il accorde une autorité politique exclusivement au peuple ? En effet, dans le Contrat social, la volonté générale, la volonté conjuguée de tous les citoyens, est le point de référence de la vie politique. S’il existe un prince dans le Contrat social, celui-ci est engendré par le peuple une fois que ce dernier s’est institué souverain : il est l’instrument plutôt que la source du pouvoir politique [7].
 
La Préface au Narcisse offre une solution à cette contradiction apparente dans la pensée de Rousseau en éclaircissant un paradoxe du même ordre. Dans cet écrit, Rousseau explique que la France a été corrompue par la politesse, les sciences et les arts au-delà d’un salut possible. Selon lui, lorsqu’un peuple est déjà corrompu, il faut continuer de pratiquer les sciences, les arts et la politesse pour deux raisons : pour conserver ceux qui sont bons en divertissant ceux qui pourraient leur faire du mal et pour empêcher une corruption encore plus grande chez ceux qui sont déjà corrompus. Comme il l’écrit :
 
premièrement, puisqu’un peuple vicieux ne revient jamais à la vertu, il ne s’agit pas de rendre bons ceux qui ne le sont plus, mais de conserver tels ceux qui ont le bonheur de l’être. En second lieu, les mêmes causes qui ont corrompu les peuples servent quelquefois à prévenir une plus grande corruption […] c’est ainsi que les arts et les sciences après avoir fait éclore les vices, sont nécessaires pour les empêcher de se tourner en crimes ; elles les couvrent au moins d’un vernis qui ne permet pas au poison de s’exhaler aussi librement. Elles détruisent la vertu, mais elles en laissent le simulacre public qui est toujours une belle chose (PN, 45).
 
Mais si dans une époque comme la sienne les sciences, les arts, la politesse et la monarchie peuvent être utiles alors pourquoi passer la plus grande partie du Premier Discours à les condamner ? Tout d’abord, Rousseau propose d’utiliser ce qui est pour arriver à ce qui devrait être. Ainsi, il condamne les arts, les sciences et la politesse mais constate d’autre part qu’ils sont là, bien ancrés chez ses contemporains, et que même corrompus et corrupteurs, ils peuvent aider à réaliser, au moins en partie, l’idéal de société qu’il souhaite [8]. De la même manière, Rousseau fait appel à l’autorité royale qui existe à son époque et il propose de la modeler pour que cette structure politique ouvre la voie, lentement mais sûrement, à son idéal politique. Par ailleurs, certains commentateurs de Rousseau proposent qu’il pressentait que l’Ancien Régime vivait plus que de simples changements sociaux et économiques ; il pressentait qu’il était sur le point de subir une mutation majeure sur le plan politique [9]. Selon eux, sa défense de la vertu visait donc à préparer le terrain pour l’établissement ou le rétablissement d’une société saine qui ne tarderait pas à venir. Et puisque la société était à la veille d’un changement majeur, il n’était pas dommageable de promouvoir l’autorité royale, car elle en était à son dernier souffle. Aussi bien s’en servir, pendant qu’il était encore temps, pour promouvoir l’égalité à venir et pour établir l’ordre nouveau.
 
Il demeure tout de même une ressemblance essentielle entre un ouvrage comme le Contrat social et la fin du Premier Discours. Le législateur, le personnage le plus important du Contrat social, est celui qui donne les lois au peuple et qui fonde la volonté générale [10]. Ainsi, dans les deux ouvrages, la sagesse doit obtenir une autorité et c’est seulement par elle que le peuple peut être amené ou ramené à la vertu civique et, finalement, au bonheur. Toutefois, dans le Contrat Social comme dans le Premier Discours, le sage ne contrevient pas au principe d’égalité politique : il n’essaie pas de refléter son inégalité naturelle sur le plan politique, car, étant sage, il sait qu’une telle inégalité reconnue mettrait en danger le régime [11].
 
Dans les trois formes d’intervention politique que nous venons de mettre en évidence, les hommes éclairés occupent les rôles cruciaux. Ce sont eux qui critiquent la monarchie absolue, d’une part, mais ce sont eux aussi qui utilisent ses structures pour qu’elles mènent les hommes au bonheur. Ainsi, dans les deux derniers cas, les penseurs doivent s’allier aux institutions politiques en place, les Académies, la noblesse, la royauté, et, du haut de ces institutions, modeler la nation pour qu’elle acquière les qualités nécessaires à son bonheur.


[1]. Voir aussi la Vingtième lettre : Sur les seigneurs qui cultivent les lettres et la Vingt-troisième lettre : Sur la considération qu’on doit aux gens de lettres qui touchent au même sujet.
[2]. Voir la Vingt-troisième lettre où Voltaire énumère les postes politiques que les hommes de sciences ou de lettres ont tenus en Angleterre : Addison, le tragédien, a été secrétaire d’État ; Newton a été intendant des monnaies du royaume, etc.
[3]. Voir J. Meyer, Le Despotisme éclairé, Paris, P.U.F., 1991 ; F. Bluche, Le Despotisme éclairé, Paris, Fayard, 1968 ; R. Dérathé, « Les Philosophes et le despotisme » dans P. Francastel (dir.), Utopie et institutions au xviiie siècle. Le Pragmatisme des Lumières, Paris, Mouton, 1963, p. 57-75.
[4]. E. Bréhier, « Voltaire » dans Histoire de la philosophie. Tome II : La Philosophie moderne, Paris, PUF, 1962, p. 411.
[5]. Peter Gay soutient une idée semblable. Dans son ouvrage, il propose que Voltaire était un partisan occasionnel et incertain du despotisme éclairé. Voltaire défendait un pouvoir royal fort et moins de privilèges (Gay appelle ceci la thèse royale) notamment dans le Siècle de Louis XIV ou dans l’Essai sur les mœurs, mais, selon Gay, « It is not true that Voltaire accepted enlightened despotism, a system that undertook reforms at the expense of freedom » (Voltaire’s Politics, p. 170). Selon Gay, Voltaire voulait que le pouvoir royal soit limité et guidé par l’opinion publique : voir Voltaire’s Politics, p. 8 (n.15), 110, 141, 330.
[6]. Le despotisme éclairé est moins surprenant chez Voltaire qui voudrait, après tout, une république sous un roi.
[7]. Voir Contrat Social, Livre III, chap. I : « Du gouvernement en général ».
[8]. Rousseau se servira des arts de cette façon en écrivant Julie ou la Nouvelle Héloïse.
[9]. P. Manent, Histoire intellectuelle du libéralisme : Dix Leçons, Paris, Hachette, 1987, p. 143 et Strauss, « On the Intention of Rousseau », p. 479.
[10]. Voir Contrat social, Livre II, chap. VII : « Du législateur ».
[11]. Voir chap. II, 1.2.