Rousseau et son oeuvre
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Rousseau en Asie
Rousseau au Viêt Nam
Tố Tâm et La Nouvelle Héloïse
Par Tanguy L'Aminot
Le rapport de l’Orient et de l’Occident est souvent fort complexe. Il fait intervenir de nombreux éléments, aussi bien culturels que politiques ou historiques, qui interfèrent subtilement les uns avec les autres. Si c’est la relation culturelle et intellectuelle qui nous importe ici, ce n’est pas celle qui intervint d’abord sur le plan historique. Lorsque le Japon, la Chine ou ce qui deviendra le Viêt Nam moderne rencontrèrent l’Occident, ces pays le découvrirent sous la forme brutale de ses armées et de ses canons. Les deux premiers furent contraints d’ouvrir leurs territoires au commerce occidental et le dernier fut tout simplement colonisé par la France.
 
Les lettrés réagirent à cette irruption de l’Occident qui mettait à mal les corps aussi bien que les esprits et la tradition. Dans son livre Vietnam : du confucianisme au communisme, Trinh Van Thao a montré comment les lettrés vietnamiens firent face à la « modernité » qu’apportait l’envahisseur. Il distingue parmi eux trois générations et plusieurs attitudes. La première génération, celle des années 1862-1907, est surtout caractérisée par le rejet et la collaboration. Le père de Hoàng Ngọc Phách, l’auteur que je vais examiner, est, à cet égard, un bon exemple puisqu’il participa au mouvement de résistance armée et de soutien au roi, le Cần Vủỏng (Aide au roi), qui dura une dizaine d’années. D’autres agirent comme Pétrus Trương Vĩnh Ký qui, formé dans son enfance par des prêtres catholiques vietnamiens et français, se mit à collaborer avec l’occupant, tant pour son pays que pour sa foi chrétienne.
 
La seconde génération – à laquelle appartient Hoàng Ngọc Phách, notre auteur – est celle qui accepte ce qu’apportent la colonisation et le contact avec l’Occident pour combattre à la fois la domination militaire et économique des Français et rejeter ce qui est périmé et aliénant dans la tradition confucéenne. Phan Bội Châu et Phan Chu Trinh sont les figures les plus connues parmi ceux qui adoptent cette attitude, mais l’opposition des autorités coloniales montrent bien que ceux-ci n’apprécient guère cette évolution des lettrés vietnamiens. Les années vingt sont cependant celles qui voient l’apogée de ce courant. Le cas de Phạm Quỳnh est significatif : dans la revue Nam Phong (Vent du sud) qu’il dirige à Hanoi à partir de 1917 et qui est financée par le gouverneur général de l’Indochine Albert Sarraut, on peut voir « un heureux alliage entre le classicisme dérivé du conservatisme lettré de l’intelligentsia transitoire et le désir d’ouverture […] à l’influence occidentale »[1]. Phạm Quỳnh y présente à la fois le confucianisme et le bouddhisme, mais aussi les réformateurs chinois et les penseurs occidentaux des Lumières – dont Rousseau – en 1925 et 1926. Une autre grande figure de lettré de cette époque, mais beaucoup moins complaisant avec les autorités coloniales, Nguyễn An Ninh, publie La Cloche fêlée et des articles dans des revues françaises, dans lesquels il soutient que la France et l’Indochine peuvent avoir des relations fondées sur l’humanité et la justice :
 
« Les Annamites formés par les écoles françaises désirent pour leur race une évolution lente et sûre, sous la souveraineté française, vers le forme constitutionnelle des nations européennes. Quelques-uns, parmi eux, patriotes éclairés, se sont même dévoués à une propagande dans la masse pour essayer de démontrer à celle-ci les dangers de la revanche et les avantages du patriotisme qui accepte, sous la souveraineté française, l’évolution vers la liberté politique promise dans des discours officiels. Ils croient à la collaboration possible entre Français et Indigènes. Mais si les coloniaux s’entêtent à refuser aux Annamites les libertés élémentaires , ceux-ci ne pourront désapprouver la violence de la masse »[2].
 
Ninh fait paraître en 1926, à Saigon, Cao-vọng cúa bọn thanh niên An-Nam. Dân ươc (L'idéal de la jeunesse annamite : Le contrat social), la première traduction en quốc ngữ du livre de Rousseau. Une autre traduction du traité politique de Rousseau paraît au même moment dans un journal de Hanoi, le Thưc Nghiệp Dân Báo, montrant à quel point son auteur est présent dans la vie intellectuelle vietnamienne à cette époque. Le procès de Phan Bội Châu et l’arrestation de Nguyễn An Ninh en 1925, mais surtout la répression terrible qui suivra l’insurrection des Tirailleurs tonkinois à Yèn Bái en février 1930, mettront fin définitivement à ce rêve de collaboration.
 
Tố Tâm qui paraît en 1925, appartient donc à ce contexte. Il révèle un auteur qui a lu les écrivains occidentaux qu’il cite au cours de son récit et qui s’est intéressé à la psychologie moderne. Le livre est bien un des premiers – sinon le premier – roman de la modernité au Viêt Nam. Il suit en cela l’exemple donné dans d’autres pays d’Asie entrés également en relation avec l’Occident : au Japon, en Chine ou en Corée, les romanciers ont fait éclater les cadres traditionnels de la littérature et ont mis à mal la morale confucéenne qui règne dans les sociétés. Hoàng Ngọc Phách, qui lisait le français et collaborait à la revue Nam Phong, nomme Maurice Barrès, Paul Bourget et Emile Durkheim parmi les auteurs que lit son héros, évoque Manon Lescaut et La dame aux camélias parmi les romans qui l’ont touché, mais il ne cite ni Rousseau ni La Nouvelle Héloïse, à laquelle son livre nous fait cependant penser. L’auteur connaît cependant Rousseau qu’il dit avoir lu au cours d’un entretien avec Lê Thanh en 1942 : « Nous lisons Bourget et Barrès, mais nous préférons les écrivains et les poètes des dix-huitième et dix-neuvième siècles. Rousseau et Chateaubriand et les écrivains que nous appelons les quatre grands : Lamartine, Hugo, Musset et Vigny »[3]. Il est certain que Barrès, Bourget et Durkheim ont lu Rousseau et que l’influence de ce dernier sur Phách existe aussi de manière indirecte à travers leurs écrits. La Nouvelle Héloïse et Tố Tâm nous paraissent en tout cas dignes d’être mis en parallèle, car ils exposent tous deux le conflit entre les valeurs traditionnelles d’une société et l’aspiration des individus à un monde plus humain.
 
L’influence n’est d’ailleurs pas non plus uniquement occidentale ou française. Elle n’aurait probablement pas eu cette force si elle n’avait pas correspondu à l’horizon d’attente des peuples d’Asie et si elle ne leur avait pas donné une arme pour ébranler la rigidité de la morale confucéenne. Le confucianisme est loin d’être un bloc uniforme et il est alors un peu partout en Extrême-Orient soumis à de vastes débats. La découverte de l’individu occidental à travers les romans et les ouvrages de philosophie et de psychologie, conduit les jeunes lettrés à une remise en cause profonde de la tradition. C’est là tout le sujet de Tố Tâm, mais qui avait déjà été traité en Corée par Yi Kwang-su, l’un des plus grands romanciers de la première moitié du vingtième siècle dans ce pays : dans divers articles, en 1916, il s’en prenait au mariage arrangé et soutenait que l’amour devait avoir sa place dans la relation des hommes et des femmes, allant en cela à l’encontre de la coutume[4]. Mais c’est surtout Lu Xun qu’il faut citer ici. L’auteur de La véridique histoire de Ah Q lance de virulentes attaques contre les confucéens arriérés et ennemis du progrès. En 1918, il publie un article où il montre la stupidité et la tyrannie d’une société qui impose la chasteté aux femmes et en fait un principe du monde bien ordonné. « J’affirme, écrit-il, qu’être chaste est excessivement difficile et pénible ; cela n’est souhaité par personne, ne profite à personne, ni aux autres ni à soi, ne rend aucun service à l’Etat pas plus qu’à la société et ne possède aucune valeur aux yeux de la postérité. Cela a perdu toute vigueur et toute raison d’être »[5]. De tels propos, développés par un Asiatique, permettaient peut-être plus que la lecture directe des textes occidentaux, une réflexion sur la modernité chez les lettrés vietnamiens. La libération venait de l’Occident, mais qu’elle ait fait un détour par d’autres pays d’Asie, lui apportait plus de puissance. La jeunesse aspirait à une autre vie que ses ainés. Tố Tâm, tout comme La Nouvelle Héloïse en son temps et sous des cieux différents, allait lui apporter de quoi nourrir ses aspirations. C’est de Chine que sont arrivés au Viêt Nam les écrits politiques de Rousseau, c’est de Chine qu’arrivent aussi la pensée occidentale et l’idée de nouveaux comportements amoureux[6].
 
Tố Tâm conte en effet l’histoire dramatique d’un amour impossible entre deux jeunes gens. Lê Thanh Vân, qui a pris comme nom de plume le nom de Ðạm Thủy, est un jeune lettré de l’Ecole normale supérieure de Hanoi, qui doit épouser une jeune femme que ses parents ont choisi pour lui selon la tradition. Il s’éprend cependant d’une autre femme, Lan, âgée de vingt ans, qu’il surnommera rapidement Tố Tâm (amour pur) en raison de sa beauté et de sa délicatesse, comparable à celle d’une fleur. Celle-ci est une femme moderne qui a fait des études, lit et écrit le quốc ngữ et compose des poèmes[7]. Elle connaît déjà Ðạm Thủy à travers ses écrits car celui-ci est écrivain et poète, et leur amour paraît marqué par la prédestination et la fatalité. Tố Tâm doit à son tour céder à la volonté de sa mère qui veut la marier à un jeune bachelier. Trente-six jours après son mariage, elle meurt, victime de la maladie et du désespoir. Aussi brièvement conté, le roman n’a que peu de ressemblance avec La Nouvelle Héloïse. Pourtant, il s’en rapproche par plusieurs traits et je pense que ce rapprochement peut aider le lecteur du vingt et unième siècle à une meilleure compréhension de l’œuvre de Rousseau, devenue parfois difficilement compréhensible par certains anachronismes.
 
Tố Tâm: tâm lý tiểu thuyết ( Tố Tâm: roman psychologique)paraît à Hanoi en 1925, mais l’auteur en a terminé la rédaction en 1922, au moment où il quitte l’Ecole normale de cette ville, après avoir passé ses diplômes. Il en a commencé la publication en feuilleton dans le bulletin de cette institution et la reprend trois ans après pour la publier sous la forme d’un livre. Le roman est écrit en quốc ngữ, langue romanisée encore balbutiante dont les lettrés se servent pour traduire les œuvres étrangères et véhiculer les idées nouvelles. Il s’adresse donc au public vietnamien et non pas aux Français de la colonie. Tố Tâmest un roman de la modernité, non seulement par les thèmes qu’il développe, mais aussi par sa forme et son écriture.
 
Ce n’est pas un récit linéaire, développant chronologiquement une histoire. Hoàng Ngọc Phách joue avec les temps et les modes. Comme Rousseau qui se présente comme l’éditeur et non pas l’auteur de La Nouvelle Héloïse, il marque une distance avec les aventures de ses personnages, tout en restant dans l’ambiguïté pour permettre à ses lecteurs de l’identifier au héros. Le livre met en effet en scène un narrateur, compagnon et ami de Ðạm Thủy à son école, à qui celui-ci va conter son aventure. Cette distance permet à Phách de faire des commentaires supplémentaires et surtout d’introduire des documents comme les lettres des deux amants ou le journal de Tố Tâm[8]. C’est ce narrateur qui lit certaines lettres à son ami, afin que celui-ci se remette de l’émotion que lui donne l’évocation de cet amour passé. Ailleurs, c’est l’auteur qui intervient dans une note pour assurer son lecteur de l’authenticité des documents qu’il présente :
 
« Dans ce récit beaucoup de lettres sont très longues, mais le narrateur n’a pas souhaité les abréger de peur de déformer la vérité, c’est pourquoi toutes les citations reproduisent le texte original »[9].
 
Hoàng Ngọc Phách retrouve là le procédé de Rousseau et mêle comme lui fiction et réalité. Le livre se termine sur cette indication qui ne peut manquer de conduire son lecteur à rapprocher le héros de son créateur, puisque tous deux sont à cette école à la date indiquée : « Ecrit à l’Ecole supérieure de pédagogie durant les vacances de l’été 1922 ». Les noms de plusieurs villes ou de certains personnages sont également désignés dans Tố Tâmpar leur seule initiale, comme si l’auteur voulait cacher la vérité, voiler la réalité et par là-même exprimer que son histoire a véritablement eu lieu et que les personnages ne sont pas fictifs. Rousseau use du même procédé dans La Nouvelle Héloïse ou dans Les Confessions et conduit ainsi son lecteur à vouloir percer le mystère et à identifier les personnages à leur créateur. La narration qui est faite à la troisième personne dans Tố Tâmcède la place au récit du héros et aux lettres et journal qui, eux, sont faits à la première personne. Le lecteur est ainsi conduit à se rapprocher de l’auteur.
 
Ce jeu avec la réalité traduit une approche indirecte de celle-ci que l’on retrouve également chez Rousseau. Le lecteur occidental, quelque peu naïf, peut bien entendu voir là un trait du caractère oriental – le fameux masque asiatique –, d’autant plus que l’esthétique y trouve son compte.
 
Lorsque Ðạm Thủy voit pour la première fois celle qui deviendra Tố Tâm, c’est de manière fugitive et au travers d’une porte ajourée :
 
« Le sous-préfet me raccompagne jusqu’au trottoir avant de rentrer. Soudain, à travers les motifs sculptés de la porte de la résidence, j’aperçois sur le perron de la galerie couverte qui mène aux appartements privés, quelques jeunes filles avec leur gracieuse mèche retombant du turban. Elles s’affairent ensemble à confectionner des gâteaux ou à débiter de la noix d’arec, je ne sais trop. Au bruit de mes pas, une des jeunes filles lève la tête pour regarder, puis, vite la penche à nouveau. J’ai la fugitive impression de l’avoir déjà vue quelque part, mais, toujours sous le coup de ma perte, je ne fais pas bien attention »[10].
 
Cette impression de déjà vu se confirme un peu plus loin puisque la jeune fille réside à Hanoï, près de l’Ecole normale où est Ðạm Thủy. Celui-ci est amené à se rendre dans sa maison, mais les premières visites sont l’occasion d’un parcours initiatique qui renferme autant d’épreuves et d’obstacles que ceux des romans de chevalerie. Il y a d’abord les airs entendus de ces camarades, qui loin de l’éclairer, le déconcertent quand il se renseigne sur les habitants de cette résidence. Il y a aussi Tân, le frère de la jeune fille, qui va l’introduire auprès d’elle, mais qui, dans un premier temps, le renseigne sur la famille. Cet intermédiaire est nécessaire car Ðạm Thủy est entré dans la maison sans se faire avertir et s’est trouvé en présence de Tố Tâm. C’est la première personne qu’il y voit, mais cet abord direct est culturellement impossible et met en cause les rites :
 
« Depuis le seuil, j’ai vu une jeune fille assise en compagnie d’un jeune garçon sur une banquette adossée au mur. Ils étaient occupés à regarder je ne sais quel livre. En me voyant, la jeune fille s’est enfuie dans les appartements privés. J’ai eu la fugitive impression que c’était elle que j’avais vue à la sous-préfecture, et cela m’a rappelé l’épisode lointain de la perte de mon portefeuille. Ce jour-là, je n’avais pas bien vu ses traits car, respectueux du savoir-vivre, je n’avais pas voulu me mettre à dévisager une jeune fille dans une maison inconnue ; mais quand elle est partie dissimuler sa mince silhouette au fond de la maison, de sa main elle a rejeté sa mèche dans son dos, puis a lissé sa chevelure, présentant l’image contrastée de sa masse de cheveux noirs étalée sur sa nuque blanche, et j’ai vu qu’elle avait la grâce d’une véritable beauté »[11].
 
La vision est plus précise et l’amour opère déjà ici, quand la jeune fille se donne à voir et est vue enfin par son amant. Cette reconnaissance qui accompagne l’amour en est déjà ici à sa troisième étape, puisque le jeune homme avait auparavant croisé la jeune femme avant de la voir chez le sous-préfet et de la revoir aujourd’hui. Il faut une quatrième étape pour que le charme produise tout son effet et que la conquête soit achevée. Tố Tâm ne l’aborde alors pas plus que les fois précédentes, mais ses apparitions lui permettent de la contempler de façon plus précise et de décrire son visage qui porte « une discrète expression de distante mélancolie », et de conclure :
 
« Ce visage sans apprêt sur ce corps élancé fut pour moi la révélation d’une beauté noble et sereine, marquée d’un caractère surnaturel. N’est-il pas étrange qu’en ce bas monde une beauté torride inspire le désir, mais qu’une beauté sobre suscite la vénération, comme une image sainte au mur d’un lieu de culte ? »[12].
 
Ðạm Thủy peut dès lors prendre des renseignements sur elle auprès d’un ami voisin de la famille. Il fréquente plus régulièrement celle-ci et s’intègre bientôt à ce petit monde, devenant selon la coutume le « grand frère » de Tố Tâm et elle sa « petite sœur », et commençant à parler de littérature et de poésie avec elle. « Un peu plus, et je devenais précepteur », dit-il à son ami quand il relate cette période, se plaçant dans le même rôle que Saint-Preux envers Julie.
 
Cette approche indirecte est moins sensible dans La Nouvelle Héloïse, puisque les premières lettres qu’échangent Saint-Preux et Julie exposent immédiatement la passion qui les habite. Elle est certainement plus évidente dans le livre V d’Emile, dans lequel le jeune garçon doit franchir étapes et épreuves avant de rencontrer sa belle et surtout de la voir[13]. On la trouve cependant nettement exprimée dans la scène du baiser, puisque Claire est présente. Que cela exprime la relation privilégiée de Rousseau, comme plusieurs commentateurs l’ont montré, ne met pas en cause le fait qu’un médiateur s’interpose entre les amants.
 
Tố Tâm n’offre cependant pas de scène équivalente à celle du bosquet : nul baiser, nulle caresse ne sont donnés. C’est à peine si les corps se touchent dans les moments de désespoir intense[14]. La tête de Tố Tâm s’affaisse sur l’épaule de Ðạm Thủy et ses larmes imprègnent tout le bas de sa chemise quand ils se voient pour la dernière fois et qu’elle lui offre une épingle en or en souvenir d’elle. Les corps sont pourtant présents comme dans La Nouvelle Héloïse et dégagent une sensualité retenue. C’est le pied de Tố Tâm qui se pose sur celui de Ðạm Thủy, mais comme par inadvertance et sans que le lecteur sache quelle part le désir joue dans ce geste. Les pieds de Tố Tâm sont chargés d’érotisme pour Phách, puisqu’il s’attache à nous décrire par la bouche de son héros une très belle scène après la pluie :
 
« La pluie a cessé, mais l’eau ruisselait encore sur la route ; Tố Tâm a dû quitter ses chaussures et aller pieds nus ; je voyais ses deux pieds blancs s’enfoncer dans les flaques de boue noirâtre, ils m’évoquaient de très belles fleurs tombant au pied d’un arbre sur un tas d’ordures ; cela faisait vibrer mon cœur de tendresse pour elle, mais au fond de moi surgissait aussi le sentiment présomptueux que ces deux pieds d’ivoire précieux enduraient cette boue par amour pour moi. Plus encore, le contraste de ces deux pieds blancs à côté de l’herbe verte m’inspirait le désir qu’elle marche ainsi, indéfiniment »[15].
 
Ces réflexions traduisent le caractère égoïste de Ðạm Thủy et l’aspect quelque peu pervers de son amour : nous y reviendrons.
 
Une autre scène où la sensualité physique a sa part, figure quelques pages après, comme si cette première allusion au corps féminin n’en était que l’annonce. Ðạm Thủy décrit la beauté de son amie, radieuse parmi d’autres jeunes filles de familles riches, sur la plage de Đồ Sỏn, près de Hải Phòng. Si pudiques sont ces Vietnamiennes qu’elles sont entrées dans l’eau tout habillées :
 
« L’eau montait peu à peu, parfois une grosse vague les forçait à sauter ; tantôt visibles, tantôt cachées, de loin elles donnaient la bizarre impression d’être tombées dans le courant. Lorsqu’elles sont ressorties, leurs vêtements gracieusement collés à leur corps, elles offraient aux regards autant de statues d’ivoire fraîchement sculptées, qu’une mince étoffe voilait encore »[16].
 
Les corps sont devenus objets d’art. Ils ont perdu leur dimension charnelle pour celle du marbre froid. La sensualité qui affleure et crie dans maintes pages de La Nouvelle Héloïse est ici tenue à distance, regardée de loin comme si elle présentait un danger pour l’homme[17]. Les corps sont bien présents mais peut-être moins pour qu’on les désire que pour qu’on les regrette.
 
Les corps existent surtout dans la douleur et la souffrance dans Tố Tâm. Surtout le corps féminin de l’héroïne. Les premiers signes du mal apparaissent chez Tố Tâm au moment où son amant lui révèle les devoirs qu’il a envers sa famille et qui le forcent à épouser la femme que ses parents ont choisie pour lui. Ils vont aller empirant jusqu’à la mort de la jeune femme. Ðạm Thủy jouit par contraste d’une santé et d’une force qui lui permettent de supporter la situation et de la transformer en œuvre littéraire. Il doit aller s’allonger quand il apprend qu’elle est morte, mais il se relève bientôt pour aller aux nouvelles : de l’angoisse et un peu d’insomnie, des regrets et de la compassion, voici ce qu’il nous dit éprouver en cet instant terrible. L’amant est certes tenu à distance de la morte, tout comme l’est Saint-Preux avec Julie qui n’apprend sa fin que par le récit que lui en font successivement Fanchon Anet, Claire, puis Wolmar, mais le choc et la douleur ne sont pas de la même qualité et de la même intensité chez Rousseau et chez Phách. La disparition de Julie qui, par sa position centrale, occupait le cœur du monde, à Clarens, est une catastrophe pour tous ses proches ; la lettre de Claire qui nous l’apprend, clôt le roman, et ne laisse pas beaucoup d’espoir sur une autre vie possible là où Julie n’est plus. Chez Hoàng Ngọc Phách, le héros est déjà remis depuis longtemps au moment où s’achève le récit : le lecteur le sait d’ailleurs depuis la première page puisque l’aventure des deux amants est insérée entre deux textes qui présentent Ðạm Thủy bien après le drame. L’amour de La Nouvelle Héloïse est, par sa forme épistolaire, conté en direct, alors que celui de Tố Tâm appartient à l’histoire ancienne. Le héros de Tố Tâm a certes besoin d’une période de convalescence auprès de son frère pour retrouver son équilibre, mais il aborde ensuite une nouvelle vie avec une conscience nette de ses devoirs. Cet épisode amoureux qui dure une année l’a marqué, mais la société l’a finalement emporté sur la volonté personnelle des individus, et c’est bien là le message et la morale que Phách veut donner à son livre.
 
La fin des deux héroïnes suscite cependant, dans les deux romans, la naissance de rêves. Dans la neuvième lettre de la cinquième partie de La Nouvelle Héloïse, Saint-Preux conte à Claire le rêve et la vision funeste de Julie qu’il connaît quand il retrouve à Sion, la chambre qu’il avait occupée au début de leurs amours. Il voit d’abord la mère de Julie, expirante, puis Julie qui se substitue à elle et s’avance voilée sans qu’il puisse l’atteindre. La scène est connue et a suscité de nombreux commentaires. Dans Tố Tâm, la vision n’est pas prémonitoire, car elle survient après que Ðạm Thủy se fut recueilli sur la tombe de l’aimée :
 
« A mon retour, je n’ai pas mangé de toute la journée, pas dormi de toute la nuit. Partagé entre compassion, nostalgie, peur, tristesse, rêveries, remords, je regardais les quatre coins de ma chambre et partout j’avais l’impression de voir errer la jeune fille. Parfois, couché sous la moustiquaire, les yeux grands ouverts, je la voyais me regarder, debout derrière la vitre ; d’un bond, je courais pour la toucher, et je me cognais dans la porte, coupé net dans mon élan »[18].
 
Le voile est devenu une vitre, ces deux éléments indiquant que le temps de la communication directe est terminé. La similarité des deux scènes donnent à penser que Phách a bien lu La Nouvelle Héloïse[19]. C’est d’ailleurs d’une manière aussi détournée que Tố Tâm contemple son amant quand elle regarde son reflet dans la vitre du tramway qui la conduit à la pagode de Đồng Quang. Et c’est en regardant dans sa direction à travers la fenêtre de sa chambre qu’elle espère le rejoindre, ainsi qu’elle l’écrit dans son journal, à la date du 18.
 
La critique n’a pas manqué de noter que les personnages de Tố Tâm vivent dans un monde irréel[20]. Non seulement la sexualité est sublimée, mais leurs véritables noms n’apparaissent qu’à deux reprises au cours du roman : ils sont désignés par leurs surnoms, le nom de plume pour l’un et le nom symbolique pour l’autre. La scène du festin au chapitre 3, révèle « quatre bols de riz gluant teinté de couleurs délicates pour former les lettres Ð.T.T.T. »[21], écrit Phách qui montre comment les deux amants jouissent de ce code incompris par les autres personnes présentes. Ils vivent bien dans un monde à part qui est certes celui de l’amour, mais qui va permettre à Hoàng Ngọc Phách de condamner ce romantisme exacerbé venu d’Occident qui désorganise la société traditionnelle et perturbe l’ordre familial vietnamien.
 
La psychologie, cette science occidentale et moderne, utilisée par Ðạm Thủy ne lui sert finalement qu’à justifier et expliquer son égoïsme. Les sentiments qu’il énumère dans ce passage sont multiples et laissent déjà deviner que la douleur ne va pas l’écraser. Quand s’achève La Nouvelle Héloïse, le lecteur sait qu’un monde vient de s’écrouler avec la disparition de Julie. Au contraire, dans Tố Tâm, le héros semble partir d’un meilleur pied, tout enrichi de sa nouvelle expérience. Il a certes aimé la jeune fille mais ne s’est jamais senti très responsable de la situation où il la mettait et n’a jamais rien fait pour vaincre les contradictions qui le dérangeaient de temps à autre, à commencer par parler à ses parents et voir s’il leur est possible de rompre les engagements passés. Il donne un bel exemple d’égoïsme masculin dans cette tirade :
 
« A cette époque-là, mon désarroi était grand. Je l’aimais trop pour pouvoir la quitter, mais précisément, parce que je l’aimais, je ne voulais pas lui porter préjudice. Je songeais que si elle ne m’avait pas connu, elle serait bien plus joyeuse et comblée d’espérances […]. Dans la vie d’une jeune fille, l’espoir le plus grand, le plus doux, c’est celui d’épouser un homme avec qui goûter les joies d’un ardent amour. Cet espoir, Tố Tâm l’avait réduit à néant dans son cœur à cause de sa passion pour moi. Il est vrai que la faute m’en revenait, mais en y réfléchissant bien, c’était surtout celle du Créateur, qui a mis au cœur des hommes un cruel sentiment d’amour pour les contraindre inexorablement à agir contre leur gré »[22].
 
Ce sophisme lui donne bonne conscience. L’appel à une volonté supérieure qui décide du sort des humains n’est pas sans rappeler le grand roman national vietnamien, le Kim-Vân-Kiều de Nguyễn Du, écrit au début du XIXe siècle et dans lequel Kiều, l’héroïne, connaît un destin des plus tragiques, comme si tout se liguait pour contrecarrer son amour pour Kim. Le Viêt Nam apparaît ici comme un pays bien cruel à l’égard de l’individu[23]. La jeune fille dont les tourments semblent avoir été imaginés par un émule vietnamien du marquis de Sade, en voit la cause dans son karma, c’est-à-dire dans les fautes accumulées par ses ancêtres ou par elle dans ses vies antérieures. Cette explication bouddhiste pourrait donner naissance à un fatalisme et expliquer la conduite médiocre de Ðạm Thủy dans Tố Tâm. Trinh Van Thao rappelle cependant l’ambivalence du concept « Mệnh » (destin) chez les Vietnamiens, « concept à la fois passif et résigné, puisqu’il se réfère à une vision déterminée de l’homme et de la nature et actif et agissant dans la mesure où il fait appel à l’engagement de l’homme selon sa conscience morale et son éthique »[24]. Volontariste donc, ainsi que l’a prouvé la résistance des Vietnamiens au sort qui leur était imposé tout au long de leur histoire.
 
Ðạm Thủy est flatté de l’amour que lui porte Tố Tâm, mais il la laisse aller à sa perte sans même s’en rendre compte. Il croit faire son devoir en l’encourageant à se soumettre à la volonté de sa mère et à épouser l’homme qu’elle lui destine, mais d’un autre côté, il se fâche quand il pense que Tố Tâm prend ses distances et ne répond pas à ses appels. Ainsi, lorsqu’il la rencontre lors de la fête de la pagode de Đồng Quang, au lendemain de son mariage, il montre son irritation quand il la voit détourner la tête. Partout, il est inconséquent et médiocre.
 
Comme dans La Nouvelle Héloïse, c’est la femme qui montre dans Tố Tâm de la force de caractère et de l’intelligence. Julie guide Saint-Preux, l’oriente et le transforme, au point que plusieurs commentateurs lui reprocheront de le manipuler. L’amour que lui porte Saint-Preux permet cette action et rejaillit sur l’héroïne à qui il donne du pouvoir et de l’enchantement. Dans le cas de Tố Tâm, la sincérité de la jeune fille est totale. Comme chez Rousseau, cette sincérité est essentielle à l’amour et en définit l’intensité et la force. Il se manifeste par le caractère irrésistible de la passion : Tố Tâm aime Ðạm Thủy avant même qu’elle ne l’ait vu, simplement parce qu’elle l’a lu et a été subjuguée par la beauté de son expression et de ses sentiments. Elle respecte cependant les usages et son amour n’est connu de son amant que par hasard, quand celui-ci découvre le travail de broderie que la jeune fille exécute secrètement et qui reproduit les lettres L et V (pour Lan et Vân, les véritables prénoms des deux amants) entrelacées. Le destin semble donc présider à leur union, mais aussitôt les obstacles apparaissent. Les amants ne peuvent plus se voir aussi aisément qu’auparavant et sont donc forcés de s’écrire et de se retrouver en cachette. Tố Tâm se livre à son amour sans retenue et Ðạm Thủy admire à certains moments « la spontanéité du pur amour » qui déborde du cœur de la jeune femme.
 
Ðạm Thủy est à son égard comme Saint-Preux à l’égard de Julie, dans la position du précepteur qui éduque celle qu’il aime. Il théorise cette situation à maintes reprises, inventant même ce qu’il appelle l’éducation par l’amour pour exposer comment il communique à Tố Tâm l’art de bien écrire des poèmes. Il reconnaît d’ailleurs les progrès que fait la jeune femme et cite en les commentant et en en reconnaissant la valeur plusieurs de ses poèmes, mais Phách ne met pas pour autant dans son roman les deux jeunes amants sur un pied d’égalité. Nguyễn Văn Ký a noté que « dans ses rapports avec Ðạm Thủy, Tố Tâm est une adoratrice respectueuse plus qu’une complice. A la fin de chaque lettre, elle n’omet jamais les formules de politesse qui dénotent une certaine inégalité dans les relations : kính tặng (offert respectueusement), kính lạy (prie respectueusement), Tố Tâm bái (la très respectueuse Tố Tâm) »[25]. Ðạm Thủy, l’homme, reste toujours le maître, et Tố Tâm, la femme, éternellement l’élève et l’inférieure. Qu’elle soit soumise volontairement ou que Ðạm Thủy ne lui permette pas de se hisser jusqu’à lui témoigne de la vision que Phách a des rapports de l’homme et de la femme.
 
La littérature est dans Tố Tâm un constituant essentiel de l’amour et cet aspect rejoint la pensée de Rousseau qui, dans La Nouvelle Héloïse, identifie un certain style avec la vérité des sentiments. Julie reproche ainsi à son amant se prendre les airs de Paris et de ne plus écrire comme auparavant, d’adopter cette « gentillesse de style » propre aux peuples corrompus et de n’avoir plus cette « force du sentiment » qui est caractéristique du véritable amour[26]. Dans Tố Tâm, la sincérité de l’émotion cède parfois à l’artifice de l’écriture. Quand Tố Tâm fait ses adieux à Ðạm Thủy, au bord du Grand lac que celui-ci avait chanté autrefois, le jeune homme est hébété. Hoàng Ngọc Phách nous décrit la scène et les sentiments qui l’agitent. Il nous le montre conscient de l’état de sa chemise et de son mouchoir « toujours ruisselant des larmes de Tố Tâm » ; Ðạm Thủy ne pleure pas lui-même mais songe, dans une évocation lamartinienne, au paysage qui reflète les sentiments de l’être humain. Il ajoute :
 
« Il est difficile de décrire mon état d’esprit à ce moment-là. Je m’apprêtais à consigner par écrit toutes les incertitudes de mon cœur, mais Tố Tâm ne m’avait pas rendu mon stylo ; je suis resté assis jusqu’à sept heures du soir ; tous les passants me regardaient, mais je ne voulais regarder personne, comme si tous m’étaient hostiles, car, dans leur ignorance, ils ne pouvaient en rien soulager ma peine »[27].
 
Les sentiments du jeune poète deviennent aussitôt œuvre d’art et donnent à penser sur la sincérité de l’émotion. Ðạm Thủy reste généralement maître de lui et la scène du cimetière le confirme au chapitre 4, quand, « plein de tristesse et de nostalgie, épuisé », il s’assied sur la tombe de son amante « pour écrire un éloge funèbre ». L’ayant achevé, il le lit à plusieurs reprises à haute voix, « comme si Tố Tâm l’entendait avec moi, comme lorsque je lui lisais des poèmes pour qu’elle me fasse ses commentaires »[28]. On peut se demander si la lecture d’autrefois et celle d’aujourd’hui diffèrent véritablement et si l’écho narcissique de ses propres paroles n’a pas toujours suffi au poète.
 
Celui-ci prend souvent figure de savant qui sait tout. Il explique par exemple, psychologie et physiologie à l’appui, ce qu’est le désir charnel et comment il fonctionne chez les jeunes gens, afin de montrer comment on peut alors le tenir à distance et convenir aux règles de la société. Ðạm Thủy, non seulement ne rit pas de ses explications mécaniques pourtant fortement risibles, mais il apparaît ici comme un manipulateur qui tente de préserver morale et passion, amour et raison, l’avenir et le passé, tout un monde qui lui convient et dont il ne veut sacrifier aucun élément. Tố Tâm, qui est sincère et mille fois plus sensible que lui, ne parvient pas à voir sa médiocrité ni n’arrive à un aussi beau résultat, elle qui s’est donnée tout entière à l’amour. Il n’y a pas dans Tố Tâm comme dans La Nouvelle Héloïse de personnages comme Claire, Milord Edouard ou Wolmar qui orientent la passion des deux amants, la canalisent ou la propulsent, la détournent ou l’expliquent. Les deux amants vietnamiens sont face à face et Tố Tâm n’a que Ðạm Thủy sur qui s’appuyer.
 
Phách ne fait pas non plus de son héroïne le centre du roman comme Rousseau le fait avec Julie. Celle-ci règne sur Clarens et sa présence est d’autant plus grande dans les lettres qu’échangent les protagonistes du livre, qu’elle-même cesse pratiquement d’écrire dans les dernières parties du roman. Au contraire, dans Tố Tâm, le journal de celle-ci tient une place importante au chapitre 4 quand elle est déjà morte, mais pour informer le lecteur de ses derniers sentiments et la faire regretter. Tố Tâm existe dans le passé, à l’état de souvenir, et n’agit pas essentiellement sur l’avenir de son amant. Ce dernier peut en parler au passé et la ranger dans le monde des souvenirs qui vont s’amenuisant avec le temps. Il peut la juger définitivement, rejeter sur elle la « faute » de l’amour, et s’en tirer à bon compte, la tête haute et le cœur sec. Le lecteur a droit à cet éloge funèbre de la part du frère de Ðạm Thủy, mais que celui-ci ne repousse pas :
 
« Il est clair que si Tố Tâm n’était pas morte, la vie de son couple aurait, malgré tout, perdu son charme, de sorte que sa vie familiale aurait ensuite menacé ruine, car, même si elle survit en ce monde, une femme qui a subi une telle blessure ne fait que supporter l’existence, simplement résignée à voir passer les jours et les mois. Tố Tâm était ce genre de jeune fille, trop exclusive en amour, trop entichée de littérature et d’idées, totalement méprisante des réalités de l’existence. Un tel caractère, placé dans un contexte éducatif « de transition », tombe inévitablement dans ce genre de relations amoureuses, sans savoir faire marche arrière, d’où une vie tragiquement gâchée qui laisse bien des remords dans son sillage »[29].
 
La mort de Tố Tâm permet au monde de s’ordonner de nouveau, selon les règles divines et sociales. Ðạm Thủy peut presque se féliciter d’avoir préservé le mariage et la vie familiale du désordre. Le monde des amants apparaissait dans La Nouvelle Héloïse comme une expression de la volonté divine qui allait à l’encontre des lois injustes établies par les hommes : le Ciel avait destiné Julie et Saint-Preux l’un à l’autre et ce dernier tente encore d’en convaincre son amante après qu’elle a épousé Wolmar[30]. En épousant Wolmar, Julie a cependant le sentiment d’être rendue à elle-même. Elle a lutté, elle a cédé à son amour pour Saint-Preux, elle s’est donnée à celui-ci de toute son âme et elle se félicite une fois mariée de l’heureux changement qui se produit en elle et que lui propose sa conscience. Elle affirme qu’il n’y a plus de disharmonie en elle, mais les scènes du lac, du monument des anciennes amours et sa dernière lettre à Saint-Preux, montrent, comme le souhaite Rousseau, que la vertu est une lutte et que l’être humain ne connaît la paix et l’ordre qu’en se faisant la guerre.
 
Hoàng Ngọc Phách nous présente au contraire des personnages qui se soumettent sans beaucoup de révolte au sort que leur impose la tradition. Tố Tâm se brise contre elle, Ðạm Thủy s’en sort pour accomplir sa destinée de lettré. Il se révèle même comme un bon défenseur de la tradition confucéenne, soutenant ici que « le sexe faible se doit de préserver jalousement sa vertu », là que la famille a un sens sacré pour lui, et développant à l’égard du « sexe faible » les pires poncifs de la misogynie. Quand Tố Tâm lui écrit sa dernière lettre, alors que tout sa maisonnée est à la préparation de son mariage, il est certes effondré et ses pensées peuvent traduire son désarroi, mais elles révèlent aussi la médiocrité de son esprit quand il explique la psychologie de son aimée :
 
« Je pensais que si elle ne m’avait pas connu, elle ne serait certainement pas si malheureuse, mais qu’elle pourrait à présent jouir de son statut de jeune épousée dans la paix et dans la joie, comme des milliers d’autres jeunes filles entrant radieuses au foyer de leur mari, et je souhaitais alors qu’elle m’oublie complètement pour connaître le bonheur conjugal avec un autre. J’avais un petit espoir qu’elle y parvienne, car j’ai toujours considéré que les femmes sont superficielles, pour l’instant Tố Tâm m’aimait, et avoir à me quitter lui causait tristesse et souffrance, mais dans quelque temps sa nostalgie de moi s’apaiserait un peu, et alors un nouvel attachement lui ferait tout oublier de son premier amour. D’ailleurs, l’humanité est une engeance avide de nouveauté ; qui sait si mon successeur ne serait pas un robuste et fringant jeune homme plein d’attentions et capable de conquérir la jeune fille corps et âme ? J’avais déjà été témoin de ce genre de choses, mais les usages avaient été respectés de façon acceptable pour les deux parties ; beaucoup de jeunes filles, en effet, ne manquent pas de doigté ! »[31].
 
Le psychologue, le connaisseur du cœur humain a parlé. Ce passage montre bien que les usages comptent davantage que l’être aimé pour Ðạm Thủy qui n’a pas compris grand chose à l’amour que lui portait Tố Tâm. Il n’est apparemment pas conscient du drame que causent les mariages traditionnels arrangés par les parents quand il parle de ces milliers de jeunes filles radieuses découvrant la joie de servir leur mari. Il expose là les limites de Hoàng Ngọc Phách, auteur moderne confronté aux mœurs d’une époque en évolution, mais issu d’un milieu traditionnel et élevé dans le respect des valeurs confucéennes. Nhât Linh et Khai Hung qui reprendront ce débat dans leurs romans quelques années plus tard n’auront pas cette ambiguïté et exposeront la terrible souffrance de la femme condamnée à se sacrifier à la société et à l’opinion tyrannique, à l’époux méprisable et tout-puissant et aux vertus d’un autre âge[32].
 
Julie ne connaît pas un tel écrasement et Rousseau ne tire pas de sa mort une morale à la gloire de l’ordre social. La famille joue dans les deux romans un rôle essentiel, mais elle se présente fort différemment. Julie a son père et sa mère et leur action influent sur la progression de l’intrigue et sur l’accord que donne Julie quand elle accepte Wolmar pour époux. Son père est tout à fait opposé à ce qu’elle épouse un roturier, alors que sa mère considère plus l’honnêteté du cœur que les titres de la société. Mais quand la mère découvre les lettres de Julie et que celle-ci a eu des relations charnelles avec Saint-Preux, la situation change, d’autant plus qu’elle meurt peu après et que Julie s’attribue la responsabilité de cette mort. Chez Hoàng Ngọc Phách, nous sommes en présence d’une famille incomplète puisque Tố Tâm vit seulement avec sa mère et son frère. Elle a bien un oncle qui joue un peu le rôle de Milord Edouard dans la mesure où il défend une position progressiste à l’égard du mariage. Le fait que cette famille soit socialement affaiblie par l’absence du père conduit Tố Tâm à en renforcer la cohésion par sa soumission et par l’absence de résistance à la volonté de sa mère. Celle-ci, en tombant malade et en jouant sur sa prochaine disparition, pousse sa fille à accepter l’homme qu’elle lui destine et à renoncer, non pas à épouser Ðạm Thủy puisque celui-ci est déjà engagé dans un mariage arrangé, mais à l’amour et à la fidélité qu’elle éprouve pour lui. Tố Tâm est la grande sacrifiée : elle n’a aucun espoir de vivre selon son cœur ni avant ni après le mariage. Elle est tout entière le jouet des autres, de sa mère ou de son amant et de leur seul égoïsme. Elle n’a commis aucune « faute » comme Julie qui a cédé à son amant, et elle n’a pratiquement connu aucun plaisir. Elle est vouée dès le début à une vie médiocre mais conforme aux rites de la société vietnamienne, toute soumise à la face et à l’opinion des autres. Il ne peut y avoir de plus grand désespoir. Julie au contraire, par sa révolte et sa lutte, par sa faute et par son rachat, acquiert une stature et deviendra pour les lectrices du roman, au dix-huitième siècle, un modèle à suivre dans la voie de la libération individuelle[33].
 
Tố Tâm eut aussi un fort impact sur le public vietnamien de 1925. Ce fut un succès immédiat. Un premier tirage de trois mille exemplaires fut vendu en deux semaines et fut suivi d’un second de deux mille qui se vendit aussi rapidement. Les lecteurs y virent une expression du drame que vivaient les jeunes gens, pris entre le respect de la tradition et les idées modernes et plus humaines importées d’Occident. Ils s’identifièrent à l’héroïne et à son amant malheureux. Le roman de Hoàng Ngọc Phách révéla un véritable malaise dans la société et aviva les contradictions de celle-ci. L’épouse au service du mari, le jeune homme forcé de respecter la volonté de ses parents, la parole des aînés toute-puissante, l’amour interdit, tout cela fut fortement mis en cause et discuté alors. La libération n’est cependant pas facile et tant d’obstacles s’y opposent. La femme surtout reste asservie à l’opinion, à l’époux, au père et à mille autres devoirs dans la société vietnamienne si bien qu’elle ne peut réaliser quoi que ce soit ni avoir le moindre espoir d’une vie un peu différente. On n’attend d’elle que soumission et elle n’a souvent d’autre moyen de dire non que de mettre fin à ses jours. « Les lacs de Hanoi furent surnommés « les tombes de la beauté » (mồ hồng nhan) du fait que la noyade était choisie par beaucoup de suicidées »[34], écrit Nguyễn Văn Ký. Le suicide touchait les femmes de tout âge et de toutes les classes de la société et fut considéré comme un fait social au Viêt Nam dans les années qui suivirent la parution de Tố Tâm. Des pièces de théâtre et des romans parurent qui évoquèrent ces tragédies[35].
 
Pour parodier un mot célèbre, on aurait pu dire alors que pour Tố Tâm, tout Hanoi eut les yeux de Ðạm Thủy, tant le public perçut les héros comme des amants romantiques. Cette vision allait pourtant à l’encontre du dessein de l’auteur. Dans la préface que Phách a donné au roman et que n’a malheureusement pas reproduit la traduction française, il écrit :
 
« Parfois quand j’écoute mes amis discuter de la culture moderne, j’entends des jeunes gens avides de progrès avec de fortes personnalités, des jeunes gens cultivés et réfléchis, qui abusent de ces présents en poursuivant des romances. Ils éveillent l’affection de jeunes femmes qui partagent de telles idées parce qu’elles les ont lues dans des livres ou pensées. Parfois, elles le font à propos, d’autres fois inconsciemment ; quel que soit le cas, elles trouvent une bonne occasion d’expérimenter et de rendre quelqu’un amoureux d’elle ; et ainsi, elles provoquent bien des tragédies, apportant la douleur à elles-mêmes et la misère aux autres, semant le trouble dans leurs famille et dans la société »[36].
 
En 1920 déjà, il condamnait dans la revue Nam Phong le Kim-Vân-Kiêu et les fictions romantiques plus récentes parce qu’ils minaient les préceptes confucéens concernant les femmes et rendaient celles-ci plus vulnérables qu’autrefois[37]. « Des années plus tard, après maintes histoires mettant l’accent sur le conflit entre l’amour et le devoir, Hoàng Ngọc Phách se cramponnait encore à sa foi originelle et totalement antirévolutionnaire, dans la vertu de la résignation et de l’abnégation de soi », écrit Hue-Tam Ho Tai[38]. Pour lui, la société devait l’emporter sur l’individu et le respect des règles confucéennes sur les aspirations personnelles, fussent-elles les plus légitimes. On saisit là tout ce qui différencie son entreprise de celle de Rousseau dans La Nouvelle Héloïse. Ce dernier poursuit dans son roman une réflexion sur la société qu’il a engagée avec le Discours sur les sciences et les arts et le Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes, complétée par Du Contrat social et Emile. Il ne vise pas à raffermir les valeurs d’une société qu’il juge bien compromise ni à demander, pour ce faire, aux jeunes gens de son temps de respecter les usages du passé. Il cherche à établir une nouvelle morale et à fonder la relation entre les individus sur des bases plus raisonnables et plus conformes à l’intelligence. Il envisage des solutions, explore des voies différentes selon les livres, mais toujours avec l’idée de trouver ce qui peut permettre à l’individu de s’épanouir dans une certaine société, celle de La Nouvelle Héloïse, d’Emile ou du Contrat social.
 
Chez Phách au contraire, Tố Tâm est un contre-modèle. Le roman expose ce qu’il advient quand on oublie de respecter les valeurs traditionnelles et qu’on s’abandonne au rêve de bonheur individuel. La femme est la plus vulnérable selon l’auteur et Ðạm Thủy, s’il est un moment détourné de sa voie par elle, garde constamment un certain équilibre et ne cesse de louer les vertus familiales et les mariages arrangés. Un écrivain vietnamien a donné une explication du malaise de l’héroïne :
 
« Si Tố Tâm était née à l’ancienne époque dans laquelle les filles qui ne devaient pas étudier, respectaient seulement les principes de la famille, la vie de Tố Tâm se passerait facilement. Par contre, Tố Tâm vit dans une nouvelle société, a le droit d’étudier, est librement en relation avec les autres, en même temps peut ouvrir son cœur et son esprit. Comment pourrait-elle subir la vieille morale ? »[39].
 
Nous retrouvons là un vieux débat, mais qui montre aussi tout ce qui oppose Rousseau à Phách. Alors que ce dernier condamne par l’intermédiaire de Tố Tâm la lecture qui engendre le rêve et l’espoir d’une vie moins soumise aux pouvoirs du mari et de l’opinion, Rousseau peint en Julie une femme des Lumières qui lit, agit et pense par elle-même. Dans Emile même, pourtant si décrié et si mal lu, Rousseau affirme certes que les livres ne concourent pas toujours au bonheur de l’individu, mais il n’en prive pas pour autant Sophie qui a reçu, contrairement à Emile, une éducation par des parents dignes de ce nom  – et c’est là pour Rousseau un facteur de bonheur et d’équilibre bien plus important que tout le savoir contenu dans les livres – et qui reçoit de celui-ci l’accès à la culture[40]. Rousseau surtout ne peint pas la déchéance et le malheur de ses héroïnes et les place dans un rapport, sinon supérieur, du moins complémentaire avec les hommes qui les entourent.
 
S’il est donc probable que Hoàng Ngọc Phách a lu La Nouvelle Héloïse et s’en est peut-être inspiré, il garde à son égard la réserve des auteurs français qu’il nomme dans Tố Tâm : Maurice Barrès ou Paul Bourget. Le premier en faisait le maître-livre de son personnage Sturel dans Les Déracinés, en 1897, mais le condamnait aussitôt pour son influence néfaste et délétère et pour être « un objet si dégoûtant » que même Astiné Aravian n’en avait jamais vu de tel dans tout l’Orient[41]. Tố Tâm est bien un livre réactionnaire refusant la modernité apportée par l’Occident, mais devenant par son style, la figure attachante de son héroïne et sa réception un des facteurs de cette modernité et contribuant à rendre sensible la misère physique, spirituelle et morale de la jeunesse vietnamienne des années vingt[42].


[1] Trinh Van Thao, Vietnam, du confucianisme au communisme, Paris, L’Harmattan, 1991, p. 318. Sur Nam Phong, voir David G. Marr, Vietnamese Tradition on Trial, 1920-1945, Berkeley, University of California Press, 1984, Hue-Tam Ho Tai, Radicalism and the Origins of the Vietnamese Revolution, Cambridge, Harvard University Press, 1996, p. 39 et 47-50 et Nguyễn Văn Ký, La société vietnamienne face à la modernité. Le Tonkin de la fin du XIXe siècle à la seconde guerre mondiale, Paris, L’Harmattan, 1995. Phạm Quỳnh, devenu ministre de l’empereur Bảo Đại, fut fusillé par le Vietminh en 1945.
[2] Nguyễn An Ninh, « La France et l’Indochine », Europe, n° 31, 15 juillet 1925, p. 276. Sur Nguyễn An Ninh et La Cloche fêlée, voir Ngo Van, « Rousseau et quelques figures de la lutte anticolonialiste et révolutionnaire au Viêt-Nam », Etudes J.-J. Rousseau, n° 10, 1998, p. 269-286 ainsi que son livre Viêt-Nam 1920-1945. Révolution et contre-révolution sous la domination coloniale, Paris, L’Insomniaque, 1995. Voir aussi le livre de Hue-Tam Ho Tai, Radicalism and the Origins of the Vietnamese Revolution, Cambridge, Harvard University Press, 1996. Nous respecterons dans cette étude la coutume vietnamienne qui veut que le nom précède les prénoms et qu’on utilise généralement le dernier de ceux-ci pour désigner la personne. Nguyen et Hoàng sont les noms, mais nous désignons ces auteurs par les prénoms Ninh et Phách.
[3] Hoàng Ngọc Phách à Lê Thanh, Cuộc Phỏng Vẩn Cáe Nhà Văn [Entretiens avec des écrivains]. Hanoi, Đổi mới, 1942, p. 102, cité dans Cao Thị Như Quỳnh et John C. Schafer, « From Verse Narrative to Novel: The Development of Prose Fiction in Vietnam », The Journal of Asian Studies, 47, 4, novembre 1988, p. 773. Les auteurs de cette étude font un parallèle entre Tố Tâm et les romans du dix-huitième siècle, notamment La Nouvelle Héloïse. Ils écrivent aussi que l’héroïne de Phách est un écho de la Clarissa de Richardson, de la Julie de Rousseau et de la Graziella de Lamartine tout autant qu’elle l’est de Hạnh Nguyễn, Thúy Khiều, Nguyệt Nga et autres personnages de la littérature vietnamienne. Ils ajoutent : « Le devoir de Tố Tâm peut être compris de deux manières : comme une démonstration de la fidélité vietnamienne (tiết) et de la loyauté (trung) à un homme à qui elle est secrètement promise ; ou comme un abandon intentionnel , romantique, rousseauiste à la passion » (p. 772). Je traduis.
[4] Voir Ann Sung-Hi Lee, Yi Kwang-su and modern Korean Literature: Mujŏng, Ithaca, Cornell University Press, 2005, p. 36.
[5] Lou Sin, « Ce que je pense de la chasteté » dans Essais choisis, Paris, U.G.E. 10-18, 1976, tome 1, p. 163. A ces éléments, il faut sans doute ajouter aussi l’exemple donné quotidiennement par les « petites épouses » des Français, ces Congaïs déconsidérées, souvent méprisées, mais aussi enviées, admirées et par ailleurs modèles de liberté, ainsi que me le dit Philippe Dumont, que je remercie ici pour m’avoir suggéré cette idée.
[6] Nathalie Huynh Chau Nguyen écrit dans son livre Vietnamese Voices. Gender and Cultural Identity in the Vietnamese Francophone Novel ( DeKalb, Northern Illinois University, 2003, p. 3. Je traduis ) : « La littérature vietnamienne prit un tournant radical au début du vingtième siècle, quand les écrits des philosophes du dix-huitième siècle devinrent disponibles et que les romans français furent traduits en vietnamien ». Elle note que ces œuvres passaient par le biais des traductions chinoises et cite Manon Lescaut, Gil Blas, mais pas La Nouvelle Héloïse. Hoàng Ngọc Phách lisait cependant le français et il n’est donc pas exclu qu’il ait lu cette œuvre.
[7] Je remercie  Nguyễn Lan Hương pour avoir attiré mon attention sur ce point.
[8] « Ces techniques étaient dramatiquement nouvelles et furent rarement utilisées, même par les écrivains du groupe Tự Lực Văn Ðoàn » écrivent Cao Thị Như Quỳnh et John C. Schafer, article cité, p. 768.
[9] Hoàng Ngọc Phách, Un cœur pur. Le roman de Tố Tâm. Traduit du vietnamien, présenté et annoté par Michèle Sullivan et Emmanuel Lê Ốc Mạch. Paris, Gallimard, Connaissance de l’Orient, 2006, p. 68.
[10] Ibid., p. 18-19.
[11] Ibid., p. 21-22.
[12] Ibid., p. 26.
[13] Voir T. L’Aminot, « La fée et l’initiatrice : Sophie », Etudes J.-J. Rousseau, 9, 1997, p. 113-139.
[14] La femme vietnamienne obéit au principe des trois soumissions et des quatre vertus confucéennes auxquelles s’ajoutent des centaines de prescriptions plus précises que les pères et mères lui inculquent dès l’enfance. Parmi elles, figure la maxime : « Hommes et femmes restent physiquement distants ». David G. Marr, qui consacre quelques pages à ce sujet, écrit que ces sentences sont destinées à garder la femme sous tutelle, à la discrétion des parents puis du mari, et socialement retardée (Vietnamese Tradition on Trial, p. 192).
[15] Ibid., p. 54.
[16] Ibid, p. 57.
[17] On peut trouver dans le numéro 7 du magazine Indochine. Sud-est asiatique édité à Saigon en juin 1952, un article de Thac Xuyen au titre révélateur : « Le Vietnamien a-t-il peur de sa femme ? ».
[18] Ibid., p. 86-87.
[19] Quelques éléments dans Tố Tâm, ne peuvent manquer de faire penser à La Nouvelle Héloïse. Parmi les poèmes écrits par Ðạm Thủy et que lit son aimée, l’un d’eux s’intitule Promenade en barque sur le Grand lac. Le titre évoque certes le lac Hồ Tây qui est à Hanoi et la traversée en barque est un thème récurrent de la poésie chinoise (Promenade sur le lac Mei-pei de Tu Fu ; En bateau et la tasse en main de Tchang-oey ou Nocturne en barque de Su Che, etc.), mais il fait aussi penser à la scène décrite dans la lettre XVII de la quatrième partie de La Nouvelle Héloïse. Ðạm Thủy devient le précepteur de Tố Tâm comme Saint-Preux l’est vis-à-vis de Julie. La dimension morale des deux livres ne fait non plus aucun doute. Enfin, quand Tố Tâm conte à son amant l’histoire traditionnelle de la Tisserande et du Bouvier, condamnés à ne se voir qu’une fois l’an, elle évoque le fleuve Tương « où d’un côté on guette et de l’autre, on attend », formule qui fait penser à Saint-Preux guettant Julie depuis l’autre rive du lac Léman dans la lettre XXVI de la première partie.
[20] Voir l’article de Cong Huyen Ton Nu Nha Trang, « Literary Embodiment of Social Moods – Hoang Ngoc Phach’s Novel, To Tam (1925) » que l’on peut lire sur internet : http://www.geocities.com/chtn_natrang/ totam.tml.
[21] Hoàng Ngọc Phách, Un cœur pur, p. 51-52.
[22] Ibid., p. 63.
[23] Une interprétation du Kim-Vân-Kiêu voudrait que ce roman soit une allégorie et que l’héroïne incarne le Viêt Nam et ses souffrances. Il conviendrait de voir à quel moment naît cette lecture patriotique du livre et si elle ne sert pas tout bonnement à rendre acceptables et politiquement correctes auprès des lecteurs les cruautés infligées à la jeune femme, à un individu de chair et d’os comme l’est toute femme vietnamienne.
[24] Trinh Van Thao, Vietnam, du confucianisme au communisme, p. 152.
[25] Nguyễn Văn Ký, La société vietnamienne face à la modernité. Le Tonkin de la fin du XIXe siècle à la seconde guerre mondiale, Paris, L’Harmattan, 1995, p. 145.
[26] La Nouvelle Héloïse, II, 15, Œuvres complètes, Paris, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 1964, tome  II, p. 238. Dans la lettre 9 de la quatrième partie, Claire écrit à Julie ce qu’elle pense de Saint-Preux, de retour de son périple autour du monde : « Malgré ce que tu m’en avais écrit je craignais de lui voir cette politesse maniérée, ces façons singeresses qu’on ne manque jamais de contracter à Paris, et qui, dans la foule des riens dont on y remplit une journée oisive se piquent d’avoir une forme plutôt qu’une autre. Soit que ce vernis ne prenne pas sur certaines âmes, soit que l’air de la mer l’ait entièrement effacé, je n’en ai pas aperçu la moindre trace ; et dans tout l’empressement qu’il m’a témoigné, je n’ai vu que le désir de contenter son cœur » (O.C. II, p. 437).
[27] Hoàng Ngọc Phách, Un cœur pur, p. 75.
[28] Ibid., p. 87.
[29] Ibid., p. 106.
[30] « Avant la tyrannie de votre père, le Ciel et la nature nous avaient unis l’un à l’autre. Vous avez fait en formant d’autres nœuds un crime que l’amour ni l’honneur peut-être ne pardonne point, et c’est à moi seul de réclamer le bien que M. de Wolmar m’a ravi », La Nouvelle Héloïse, III, 19, p. 367
[31] Hoàng Ngọc Phách, Un cœur pur, p. 77-78.
[32] On peut lire en français de Khai Hung et Nhât Linh, Tu dois vivre. Traduit du vietnamien par Marina Prévot, Paris, Editions You-Feng, 1994 et de Nhât Linh, Solitude (Lanh Lùng paru en 1935). Traduit du vietnamien par Tâm Qùy, Paris, Editions You Feng, 2006. Voir aussi Cong Huyen Ton Nu Nha Trang, « Women and self sacrifice : Khai Hung’s Nua chunng Xuan (In the Midst of Spring 1934) » sur le site internet http://www.geocities.com/chtn_nhatrang/nuachungxuan.html
[33] Voir Colette Piau-Gillot, « Le discours de Rousseau sur les femmes et sa réception critique », Dix-huitième siècle, 13, 1981, p. 317-333 et « La misogynie de J.-J. Rousseau », Studies on Voltaire and the eighteenth-century, 219, 1983, p. 162-182.
[34] Nguyễn Văn Ký, op. cit., p.339.
[35] Vủ Trọng Phụng en parle encore dans son roman Sô-Do, en 1936 : « C’est ainsi qu’est devenu célèbre le lac Truc Bach, théâtre des drames quotidiens de l’enfer hanoïen, drames familiaux dus à la tradition vietnamienne, aliénatrice de toutes les libertés – liberté de mariage, liberté de divorce, liberté de secondes noces pour veufs et veuves… Le lac Truc Bach est en quelque sorte le baromètre qui donne la mesure de la tendance : triomphe du nouveau sur l’ancien, de l’individu sur la famille, de la révolte sur le sacrifice, de l’émancipation sur l’oppression » (Le fabuleux destin de Xuan le Rouquin. Traduit du vietnamien par Phan Thê Hong et Janine Gillon, Paris, Editions de l’Aube, 2007, p. 94).
[36] Cité dans Hue-Tam Ho Tai, Radicalism and the Origins of the Vietnamese Revolution, p. 107-108. Je traduis.
[37] David G. Marr, Vietnamese Tradition on Trial, 1920-1945, p. 203. Cet auteur ajoute que plusieurs dames de la haute société d’Hanoi répondirent aussitôt à Phách que les femmes n’avaient pas besoin des gardiens masculins de la morale pour leur dire ce qu’elles devaient ou pouvaient faire (Nam Phong, novembre et décembre 1920, janvier 1921).
[38] Hue-Tam Ho Tai, Radicalism and the Origins of the Vietnamese Revolution, p. 108.
[39] Truc Ha cité dans Trân Thi Hao, « Les crises de conscience dans Tố Tâm de Hoàng Ngọc Phách », Carnets du Viêt Nam, n° 13, décembre 2006, p. 39.
[40] Voir Colette Piau-Gillot, « La bibliothèque de Julie » dans J.-J. Rousseau et la lecture, éd. par Tanguy L’Aminot. Oxford, Voltaire Foundation (Studies on Voltaire and the eightenth-century 369), 1999, p. 93-105 et mon article sur « La fée et l’initiatrice: Sophie ».
[41] Maurice Barrès, Les Déracinés. Edition établie par Jean-Michel Wittmann et Emmanuel Godo, Paris, Honoré Champion, 2004, p. 150.
[42] Les historiens ont noté que le débat contre les vieilles coutumes à cette époque, fut une attaque oblique contre le régime colonial qui trouvait intérêt à les maintenir pour assurer stabilité et inertie à la société vietnamienne. Le débat culturel, qui seul pouvait exister puisque la censure interdisait la discussion politique, avait toujours un arrière-plan nationaliste. Voir Van Nguyen-Marshall, In Search of Moral Authority. The discourse on poverty, poor relief and charity in French Colonial Vietnam, New York, Bern, Peter Lang, 2008, p. 59. Voir aussi l’article de Harriet M. Phiney, “Objects of Affectio : Vietnamese Discourses on Love and Emancipation”, Positions, 16, 2, Fall 2008, p. 329-358, qui montre comment, de 1920 à aujourd’hui – du mouvement Tự Lực Văn Ðoàn au Đổi mới – , l’amour a été malmené et récupéré par les pouvoirs politiques du Viêt Nam pour servir à la stabilité de la société et de l’Etat.