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| Politique |
| Les idées politiques et sociales de Jean-Jacques Rousseau (extrait) |
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| Par Jean Jaurès |
[…] C’est là le sens, la clef de toutes les théories de Rousseau sur le développement de la société. Elles peuvent se résumer ainsi : la faiblesse humaine est disproportionnée au progrès humain.
Oui, des hommes ont raison d’élever leur âme à Dieu et d’instituer un culte, mais ils ne restent pas maîtres de ces mouvements : les castes privilégiées, les superstitions dégradantes, le fanatisme horrible viennent leur dérober les douceurs premières de la religion. — Oui, les hommes ont raison d’instituer les lois, l’ordre, la paix ; mais les lois, gardiennes du droit, deviennent les gardiennes de l’illégalité, et la paix sociale n’est plus que la dérision de la paix, alors que ce que les hommes avaient voulu, c’est la paix dans la justice. — Oui, les hommes font bien de s’élever de l’instinct à la raison, mais des hardiesses téméraires et des sophismes dangereux font descendre cette raison au-dessous de l’instinct. L’histoire du progrès humain est ainsi une série de déceptions. L’homme est un artiste étrange, sublime et inconstant : il crée, il sculpte des statues vivantes, il les anime de son souffle libre, mais ce souffle se refroidit, les puissances de la matière prévalent, le sourire se change en grimace, les lèvres raillent, l’œuvre blesse l’artiste, la chose créée enchaîne le créateur, et Jean-Jacques crie à l’âme humaine : « Garde-toi de créer ! »
Mais, Messieurs, le vigoureux esprit de Rousseau lui retraçait pourtant avec tant de relief l’idéal de la liberté politique et de l’égalité sociale que, peu à peu, à son insu même, cet idéal lui apparaissait bientôt comme réel. Aussi dans le Contrat social il se laisse aller beaucoup plus à l’espérance que dans le Discours sur l’inégalité. Il y fait œuvre involontairement mais manifestement utile. Lorsqu’il montrait que le pacte social de la liberté était sans cesse violé par les gouvernements, lorsqu’il montrait que les hommes peuvent reprendre cette liberté de nature, il sapait la base sur laquelle reposait le pouvoir arbitraire, il ouvrait les portes du Droit.
Rousseau était républicain. Il l’était de patrie, étant né à Genève, il l’était d’âme, car nul n’a mieux compris que lui les joies de la liberté, de l’auguste liberté [1], comme il disait ; il l’était de raison, car selon lui, ou plutôt selon le droit, les hommes ne peuvent aliéner dans l’ordre social leur liberté naturelle qu’à la condition de la retrouver confirmée, élevée par ce même ordre social. Il se peut que les clauses de ce contrat n’aient jamais été exposées, mais partout elles ont été facilement adoptées et reconnues. Tout homme entrant dans l’ordre social doit y trouver l’égalité, en échange de la liberté dont il fait abandon. Il doit y retrouver une part de souveraineté égale à la part de souveraineté d’un autre ; chaque homme est une partie égale du souverain, et l’assemblée des volontés libres constitue effectivement ce souverain.
Rousseau a ainsi proclamé à l’avance, sans le nommer, le suffrage universel ; et si les assemblées nationales de la Révolution avaient été plus imprégnées des doctrines de Jean-Jacques, elles n’auraient pas commis la faute mortelle, de diviser la France nouvelle en citoyens actifs et citoyens passifs.
Rousseau a d’ailleurs le sentiment que le peuple doit avoir une certaine culture d’esprit. Il félicite les magistrats suisses d’avoir su former un peuple qui, par ses lumières et sa raison, est au-dessus des autres, et, citant à ce propos l’exemple de son père, il dit : « Qu’il me soit permis de citer un exemple dont il devrait rester de meilleures traces et qui sera toujours présent à mon cœur. Je ne me rappelle point sans la plus douce émotion la mémoire du vertueux citoyen de qui j’ai reçu le jour et qui souvent entretint mon enfance du respect qui vous était dû. Je le vois encore vivant du travail de ses mains et nourrissant son âme des vérités les plus les sublimes. Je vois Tacite, Plutarque et Grotius mêlés devant lui avec les instruments de son métier[2]. » Et plus loin : « Tels sont ces hommes instruits et sensés dont, sous le nom d’ouvriers et de peuple, on a chez les autres nations des idées si basses et si fausses. » Pour permettre à tous les citoyens de mêler ces deux vies politique et individuelle, Rousseau aurait réclamé pour eux non seulement les lumières, mais aussi les loisirs que le travail manuel ne laisse pas à beaucoup.
Un homme n’a pas le droit d’aliéner sa propre liberté et à plus forte raison celle de ses descendants. L’exercice de la souveraineté est indivisible. On ne peut pas opposer à la légitimité du souverain celle d’un autre pouvoir. Il n’y a pas de compromission possible entre le pouvoir légitime et un autre, pas de collaboration entre l’arbitraire et le droit.
En établissant ces principes, Rousseau condamnait les tentatives hybrides de monarchie constitutionnelle et affirmait la légalité de la démocratie républicaine. Ce n’est pas à dire qu’il veuille aboutir à la confusion des pouvoirs, à l’anarchie. Précisément parce que la souveraineté est indivisible, une fraction du peuple, isolée du reste, ne peut rien. Le règne des factions est une usurpation comme une tyrannie de caste. — Puis, Rousseau distingue profondément, quoiqu’on ait prétendu le contraire, trois pouvoirs : judiciaire, législatif, exécutif. Il n’admet pas que le droit qu’a le souverain de faire les lois lui confère celui de juger : « Sitôt qu’il s’agit d’un fait ou d’un droit particulier sur un point qui n’a pas été réglé par une convention générale et antérieure, c’est un procès où les particuliers intéressés sont une des parties et le public l’autre... Il serait ridicule de vouloir alors s’en rapporter à une expresse décision de la volonté générale qui ne peut être que la conclusion de l’une des parties et qui par conséquent n’est pour l’autre qu’une volonté étrangère, particulière, portée en cette occasion à l’injustice et à l’erreur[3]. » Il faut donc que le pouvoir judiciaire soit un pouvoir distinct.
Quant au pouvoir exécutif, qui est si contesté aujourd’hui dans la démocratie française, le théoricien absolu de la démocratie a reconnu non seulement que ce pouvoir devait exister, mais encore qu’il était nécessaire qu’il eût une force propre lorsqu’il a dit : « Il faut à la force publique un agent propre qui la réunisse et la mette en œuvre selon la direction de la volonté générale, qui serve à la communication de l’État et du souverain, qui fasse en quelque sorte dans la personne publique ce que fait dans l’homme l’union de l’âme et du corps[4]. » Et plus loin : « Le gouvernement est une personne morale douée de certaines facultés. » Et encore « Il lui faut un moi particulier, une sensibilité commune à ses membres, une force, une volonté propre qui tende à sa conservation. »
Dans les petits États, où l’écart entre la volonté du souverain et celle des particuliers ne saurait être très grand, le pouvoir exécutif peut être faible sans danger. Mais dans un grand État, il faut au pouvoir exécutif une très grande force ; et comme, suivant la pensée de Rousseau, le gouvernement se relâche à mesure que le nombre des magistrats s’accroît, il faut qu’une grande démocratie constitue une certaine unité de magistrature. Les Constituantes des États-Unis, quand elles ont assuré au Président de la République une initiative considérable, se sont visiblement inspirées des vues de Jean-Jacques, et je crois qu’aujourd’hui il conseillerait formellement à la démocratie française de donner toute force à son pouvoir exécutif. […]
[1] Discours sur l’inégalité, Dédicace à la République de Genève.
[2] Id., ibid. De même pour la citation suivante.
[3] Contrat social, II, iv.
[4] Op. cit., III, i. De même pour les deux citations suivantes.
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