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L'expérience de la finitude

Jacques Pierre
Source: Jacques Pierre, «L'expérience de la finitude» dans Mircea Eliade. Le jour et la nuit. Entre la littérature et la science, Montréal, Hurtubuse Hmh, «Brèches», 1989, p.61-68 (Extraits)
La constatation de la finitude de toute existence occupe une place déterminante dans la vie et l'oeuvre de Mircea Eliade. Elle est essentiellement liée à la découverte de notre historicité et de notre temporalité. En effet, l'être dans le temps est promis à la mort. D'où l'urgence du présent. Contre la dérive du temps qui le tourmente jusquà l'obsession, Eliade dresse le rempart de son oeuvre, car une une grande action le préservera de la perte (multiples pertes) et de la folie (perte de soi, perte du sens). Jacques Pierre approfondit la notion de finitude dans l'oeuvre littéraire et dans l'expérience personnelle de Mircea Eliade. Les extraits de son texte ci-dessous aident à saisir, quelque peu, la complexité de cette pensée sur le passage du temps qui dévore ses enfants, même si la présente reproduction - nécessairement - partielle ne rend pas entièrement justice à la richesse de l'univers métaphorique de Mircea Eliade.

Texte
La constatation de la finitude de toute existence occupe une place déterminante et précoce dans la vie de Mircea Eliade. L'évidence de l'inexorable, l'incapacité d'endiguer le cours des choses,de retenir l'instant et de fonder absolument sa propre vie en elle-même ont entretenu pendant son adolescence l'aiguillon de la mélancolie*. «Je vivais, disait-il, de longues agonies en ressentant cruellement le temps passer: la lente mort des choses, l'écoulement distinct des instants m'empoisonnaient, me blessaient, minaient la base de l'existence, troublaient l'axe, creusaient des fossés à droite, à gauche [...]. Je ne pouvais marcher dans les rues, car je sentais les gens mourir instant après instant» (32).

D'emblée pour Eliade, l'existence a suscité le choc du non-être, l'expérience de la désorganisation et du néant. Non pas que le monde pour lui ne soit pas, mais il passe et tantôt ne sera plus. Autant dire qu'il n'est déjà plus: sa mort est inscrite dès à présent dans son intimité. L'être du monde n'étant pas absolu. Il est irrévocablement promis à la ruine. Peu importe alors qu'il soit organisé par des lois immanentes, il ne vaut pas radicalement et par conséquent, il passe.

L'inconsistance ontologique du monde est donc essentiellement liée par Mircea Eliade à son expérience de la temporalité. Quand, beaucoup plus tard, dans ses premiers ouvrages scientifiques, il fondera l'organisation du religieux sur l'opposition du Sacré et du profane, il s'en référera essentiellement à cette perception du temps pour désigner le contenu existentiel du profane. Il serait dès lors hasardeux de croire que cette opposition soit statique puisque la finitude n'est pas donnée non plus qu'installée à demeure parmi les choses et délinéant un domaine qui par-dessus sa clôture s'opposerait à l'Être. La finitude est au contraire un mouvement et le résultat d'un mouvement. La constatation de notre contingence est essentiellement liée à la découverte de notre historicité. « Nous sommes, dit-il, [...] non pas mortels, dans le sens abstrait du syllogisme, mais mourants, en train de mourir [et...] implacablement dévorés par le Temps» (MRM 71). Non pas tellement l'être historique, mais le devenir historique ; non pas la stase d'un être qui tiendrait entre les bornes de sa condition finie, mais la transgression indéfinie des limites entre lesquelles est sise l'intégrité de l'être. Le mouvement hors de soi. La conception du profane est donc essentiellement dynamique et fondée sur le vertige du devenir. L'être-dans-le-temps est promesse de mort.

Il y a dès lors une urgence du présent: l'apocalypse a pénétré au coeur de l'instant et en menace l'avenir. Il faut ou bien figer la transhumance du temps dans un éternel présent, ou bien garder vivant le témoignage du passé avant que la mémoire s'en soit définitivement abolie dans le vaste remous de l'histoire. Il faut soi-même fournir sa mesure et s'accomplir pendant le bref répit que nous accorde le temps. «Je pressentais, écrit-il, que le temps ne travaillait pas pour nous, et que si nous voulions parvenir à nos fins, il nous était au contraire très mesuré. Nous n'avions donc pas le droit de le gaspiller» (PE 195).

On devine que contre cette dérive du temps, Eliade dressera le rempart de son oeuvre, à la fois par la mémoire de notre civilisation qu'elle inaugure et par l'héroïsme d'une action singulière qui en appelle à l'au-delà de l'histoire. «Lorsque, avoue-t-il, je prends conscience du temps qui s'écoule sans qu'aucune force puisse l'arrêter, je tremble. Ou je deviens fou, ou je dois accomplir une grande action» (33).

Or cette alternative où le place l'expérience du devenir est significative par les images qu'elle met en place. Devenir fou, c'est évidemment être vaincu par le temps; accomplir une grande action, en revanche, c'est faire événement contre le passage du temps. Le point fixe donc qui s'oppose à la turbulence d'un esprit qui n'a plus de lieu. On s'aperçoit peu à peu à l'examen que les métaphores dont Eliade use pour dépeindre son expérience de la temporalité s'écartent souvent, parce qu'elles ont de spécifique, du temps historique stricto sensu, et font intervenir sur des images du corps, de l'espace ou du langage une conception extrêmement large et abstraite du devenir. On lui connaît en effet cette passion pour le journal intime (34), celui des autres et le sien. La référence ici est évidente: la lettre collige des événements et totalise le devenir; elle prévient la perte de ce qui a été. C'est l'un des avatars de sa hantise du temps. «J'écris, confie-t-il à son journal le 8 février 1953, pour pouvoir me relire plus tard. J'écris pour me retrouver, pour me rappeler les moments inutilement perdus.»

Notes

32. Mircea Eliade, Isabel si appelele, éd. Nationalà Ciornei, Bucarest, 1936, p. 112, cité par Virgil Ierunca, «L'oeuvre littéraire» dans Mircea Eliade, Paris, l'Herne, 1978, p. 315-319.
33. Mircea Eliade, Santier, Editura Cugetarea, Bucarest, 1935, p. 30, cité par Virgil Ierunca, «L'oeuvre littéraire» dans Mircea Eliade, Paris, l'Herne, 1978, p. 315-319.
34. Tout son journal est ponctué de références à ceux-ci: p. 11, 25, 35, 52, 171, 190, 201.

Sigles

MRM: Mythes, rêves et mystères, Paris, Gallimard, 1972.
PE: Les promesses de l'équinoxe: mémoires I , (1907-1937), Paris, Gallimard, 1980.

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