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| Histoire de ma vie |
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Lao She |
Source : Histoire de ma vie, Paris, Gallimard, «Folio n°3627», 2002, p. 114-116.
Ce livre est un extrait de Gens de Pékin (1993, «Folio. n° 2473») et a été traduit du chinois par Paul Bady, Li Tche-houa, Françoise Moreux, Alain Peyraube et Martine Vallette-Hémery.
De ce récit a été tiré un film tourné et joué en 1950 par Shi Hui. |
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| Dans Histoire de ma vie, un vieux Chinois raconte le quotidien de sa vie avec une simplicité poignante traversée d'humour. Abandonné par sa femme qui lui laisse leurs deux enfants, il a dû quitter son échoppe d'artisan pour s'engager dans la police où il est resté vingt ans avant d'être renvoyé. Il a assisté à la fin de l'Empire, au soulèvement des soldats, au changement de régime et aux premières années de la République. Les rues de Pékin prennent vie, toute une foule d'artisans, de commerçants, de policiers et de soldats s'anime dans les derniers feux d'un monde qui va disparaître. La mort de son fils clôt le récit. Le vieil homme voit venir sa propre mort de pauvre non sans un éclat de rire, la tête haute, en raillant un monde terriblement injuste, |
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| Texte |
J'étais juste en train de songer à mon petit-fils quand mon fils est mort. Et il n'est même pas mort chez lui! J'ai dû donc aller chercher moi-même sa dépouille mortelle .
Depuis qu'il s'était marié, Fu Hai savait très bien qu'on n'obtient rien sans effort. Il avait ses limites, mais il se donnait à fond dans son travail. Lorsque je suis parti comme gabelou, il avait eu très envie de me suivre, car il pensait qu'en allant ailleurs, il aurait l'occasion de trouver peut-être une meilleure situation. Je l'avais alors arrêté, parce que je craignais, si les choses tournaient mal, de nous retrouver tous les deux sans travail et le bec dans l'eau. Mais j'avais à peine quitté la maison qu'il ne fit ni une ni deux et rejoignit Weihaiwei. Là, il gagnait deux yuans de plus; en fait, ça revenait au même, étant donné qu'il devait vivre seul dans une ville qu'il ne connaissait pas, mais quand on est pauvre et qu'on a envie d'améliorer son sort, on ne voit que l'argent, on ne songe pas à faire ses comptes. C'est là en tout cas qu'il est tombé malade; il a alors refusé de prendre des drogues, puis, finalement, il s'est alité, mais il était déjà trop tard pour les médicaments.
Quand je suis revenu avec son corps, je n'avais plus un sou en poche. Il laissait une veuve toute jeune avec un gosse qu'elle nourrissait encore au sein. Qu'est-ce que j'allais bien pouvoir faire? Je ne pouvais plus travailler en dehors de Pékin, et, dans la capitale, je n'aurais pas retrouvé même un emploi d'agent de troisième classe, car j'avais cinquante ans et à cet âge-là, c'est fini: on est dans une impasse. J'enviais alors Fu Hai d'être mort aussi jeune: une fois mort, on ignore tous les tracas de la vie. Or, s'il avait vécu aussi longtemps que moi, il en aurait bavé tout autant, sinon plus! Sa veuve pleurait comme si elle allait rendre l'âme, mais moi, je n'ai pas versé une larme, je ne pouvais pas: je n'étais capable que de tourner en rond dans la pièce, secoué d'un rire amer.
Ah! c'était bien la peine de s'être donné tant de mal jusque-là! Aujourd'hui encore, je suis obligé de me décarcasser tout autant pour trouver un peu de bouillie pour mon petit-fils. Je vais garder des maisons vides, je donne un coup de main au marchand de légumes, je travaille comme aide-maçon ou comme déménageur ... : en dehors de tireur de pousse, j'aurai vraiment exercé tous les métiers l Mais, dans tous les cas, je fais très attention à ce que je fais et me donne beaucoup de peine. À cinquante ans passés, je travaille toujours autant qu'un jeune gars de vingt ans, et pourtant je n'ai jamais dans le ventre qu'un peu de soupe et de wowotou; en hiver, je n'ai même pas une bonne veste doublée de coton à me mettre sur le dos, mais je ne veux pas qu'on me fasse la charité, je veux gagner ma croûte moi-même; j'ai bossé fièrement toute ma vie et je le ferai jusqu'à ma mort. Souvent, je n'ai rien à manger pendant toute une journée, pas de charbon pour allumer du feu, même pas une pincée de tabac à mettre dans ma pipe, mais ce n'est pas moi qui irais me vanter des services que j'ai rendus à l'Etat; quand on peut marcher le front haut devant tout le monde et qu'on n'a rien sur la conscience, on n'a de comptes à rendre à personne. J'attends donc seulement le moment où je mourrai de faim, en me résignant à l'idée que je n'aurai pas de cercueil et que mon petit-fils et sa mère mourront aussi de faim après moi. Non vraiment: jamais je n'aurais dû être agent de police! Souvent, je vois des ténèbres devant moi et j'ai l'impression de toucher déjà la mort! Mais, hum! ça ne m'empêche pas de rire comme avant, de me moquer devant tant d'intelligence et de talent, gâchés en une vie, et de railler un monde terriblement injuste, dans l'espoir que, lors de mon dernier éclat de rire, le monde aura peut-être un peu changé. |
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