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Arthur Koestler
Source: Arthur Koestler et Albert Camus, Réflexions sur la peine de mort , Introduction et étude de Jean Bloch-Michel, Paris, Calmann-Lévy, «Pluriel», 1978, p. 110-112.
L'extrait ci-dessous se situe à l'intérieur d'une réflexion philosophique de Koestler* sur fond du débat entre les théories du libre arbitre et celles du déterminisme. La vengeance comme fondement de la peine de mort est absurde du point de vue déterministe, et indéfendable du pont de vue de la liberté* humaine.

Texte
«Oeil pour oeil, dent pour dent» était la loi d'Israël, aux temps de l'âge du bronze. C'était une loi conforme aux conditions de vie de l'époque, et c'est encore la loi des nomades primitifs dans le désert. Cette loi a été répudiée dans le Sermon de la Montagne, répudiée par Israël lui-même qui a aboli la peine de mort le jour où il a recouvré sa souveraineté nationale. La justice du talion, dans sa forme orthodoxe, ne survit de nos jours que dans les codes qui règlent les vendettas entre bandits siciliens ou entre gangsters.

Ce ne fut pas par accident que l'Église primitive répudia la loi du sang: cette mesure venait du tréfonds de l'enseignement du Christ. Celui-ci ne justifie le châtiment qu'autant qu'il a pour objet d'amender le criminel, et pose qu'aucun être humain ne se trouve en dehors de la Rédemption. [...]

L'Église primitive était si fermement opposée à la peine de mort que l'empereur Justinien dut interdire aux chrétiens certains emplois administratifs parce que «leur loi les empêche d'employer l'épée contre les criminels passibles de la peine de mort».

Celui qui a probablement donné à ce problème son expression la plus claire, c'est saint Augustin*, libertin sans pour autant perdre le sens de l'humour - qu'on se rappelle son fameux: «accordez-moi la chasteté, mais pas maintenant.» Des donatistes membres d'une secte africaine hérétique, ayant confessé le meurtre d'un chrétien, saint Augustin, avec son ami Marcellius, demanda que la peine de mort ne fût pas infligée aux meurtriers:

«Nous ne souhaitons pas que les souffrances des serviteurs de Dieu soient vengées en infligeant. par voie de représailles, des torts semblables à ceux qu'ils ont causés. Ce n'est pas, évidemment, que nous voyions une objection au fait que ces hommes mauvais se voient privés de la liberté de perpétrer d'autres forfaits, mais nous désirons que la justice soit satisfaite sans qu'il soit porté atteinte à leurs vies et à l'intégrité de leurs corps; et que, par telles mesures de coercition que la loi ait prévues, ils soient arrachés à leur frénésie démente, afin que soit respectée la paix des hommes sains d'esprit, qu'ils soient contraints de renoncer à leurs violences malfaisantes et obligés, en même temps, de se consacrer à des travaux utiles.»

Ce passage rend un son curieusement actuel, presque comme s'il avait été écrit par un membre de la Ligue pour la réforme du système pénal. Les adversaires de saint Augustin lui opposèrent un argument qu'ils avancent encore de nos jours: que les temps étaient trop troublés pour se livrer à une expérience aussi audacieuse. Saint Augustin vécut de 354 à 430, en Afrique.

En résumé, la vengeance comme fondement de la peine de mort est absurde du point de vue déterministe, et indéfendable du pont de vue de la liberté* humaine. Cependant, s'il est aisé à rejeter en raison, qu'on se place sur le terrain de la logique ou sur celui de la morale, le désir de vengeance est profondément enraciné dans l'inconscient, et il se réveille chaque fois que nous éprouvons avec quelque violence un sentiment d'indignation ou de répulsion, même si notre raison le désapprouve. Cette réalité psychologique est généralement passée sous silence par la propagande abolitionniste, et pourtant il faut bien l'accepter comme telle. Admettre que même des abolitionnistes convaincus ne sont pas à l'abri d'occasionnelles impulsions vindicatives ne signifie pas que de telles impulsions doivent être sanctionnées par la loi, pas plus que ne sont sanctionnés les autres instincts coupables qui font partie de notre hérédité biologique. Au fond de chaque homme civilisé se tapit un petit homme de l'âge de pierre, prêt au vol et au viol, et qui réclame à grands cris un oeil pour oeil. Mais il vaudrait mieux que ce ne fût pas ce petit personnage habillé des peaux de bêtes qui inspirât la loi de notre pays.

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